13 février 2008

Les chaises de Eugène Ionesco

Quel bonheur de se dire qu’on est sur la même longueur d’ondes que ceux qui dans les années 1950 applaudissant les premières pièces de Ionesco, sortaient du théâtre estomaqués : ils avaient rencontré le génie. Pourtant cet auteur roumain quarantenaire adopté par la France et qui avait opté pour la langue de Voltaire et l’univers d’Ubu-Roi avait abasourdi et désarçonné un public aussi rationnel que traditionnel. Ce philosophe, poète, métaphysicien, visionnaire, amoureux fou de la parole et des mots, allie lucidité et amour de la démesure. Son sens de l’absurdité de la vie et de l’absurde en général est ravageur ; mais c’est aussi un tendre. Ses deux Vieux, mariés, à les en croire depuis 75 ans, partenaires de cette pièce plus que désopilante, radotent, semble-t-il. Ils s’appellent « ma crotte » et « mon chou ». Vous allez dire : cela date, mais si on a l’impression de les connaître depuis toujours, de les avoir rencontrés mille fois, elle la concierge et lui, son mari, c’est qu’ils sont intemporels et donc universels. Le contexte est onirique : ils attendent, prétendent-ils, toutes sortes de gens, peut-être de simples co-propriétaires de leur immeuble. Ils s’apprêtent à voir débarquer sur la scène de leur minuscule théâtre l’humanité entière, puissants en tête, pour, jouant les obséquieux, pouvoir leur faire des pieds de nez dans le dos. La farce se termine par l’apparition de l’orateur qu’ils attendaient pour introduire un débat ou délivrer un message pressant, comme l’aurait fait Godot. Et c’est un clown blanc à la démarche d’automate qui arrive et ne peut qu’articuler des borborygmes. Entre temps les deux vieux chaussés d'authentiques charentaises se seront raconté, autant à tort qu'à travers et sur un rythme trépidant. Lui, aura pleurniché évoquant sa vie sans lustre, elle, l’aura réconforté imaginant la gloire qu’il aurait pu acquérir. Mais c’est la mise en scène de Geneviève Brunet et Odile Mallet qui fait de tout ça une réussite dans un lieu convenant parfaitement au spectacle : cette cave de Paris, au cœur du Marais. Les chaises qu’elle et lui déplient et installent lentement puis en rafales face public pour ensuite les retourner et les mettre face au fond de la scène, les escabeaux sur lesquels ils grimpent comme pour pouvoir se donner enfin un horizon, les bruits des vagues, les cris des mouettes, la façon dont les comédiens, toniques, usent de leurs voix, tout fonctionne. Les voilà à quatre pattes entre les chaises, ils se cogneraient même, elle s’assoit sur ses genoux à lui et chante. Joutes verbales, épisode érotique : elle relève sa longue robe-jupe-noire sur ses mollets gainés de blanc et se palpe. Et puis tous deux redeviennent encore une fois des enfants. Episode avec lumières stroboscopiques : le procédé a fait ses preuves. Puis les voilà accueillant des invités virtuels, faisant des présentations mondaines. Une sonnerie, puis une autre, puis des cascades de sonneries ; « ils » arrivent enfin ! La fin aurait voulu que nos deux ‘anciens’ en finissent avec la vie en se jetant dans la mer par leur fenêtre ouverte. Elle n’a pas été retenue par les metteurs en scène qui ont confié à Catherine Précourt, la Vieille plus que gaillarde, à Patrick Chupin, Vieux à lunettes moitié-cacochyme et à Alain le Maoût, chaplinesque et quasi-muet ( tous trois comédiens ‘addictés’ à Ionesco depuis toujours) le soin de nous remettre dans le coup. On les remercie d’offrir pour antidote jubilatoire à notre saison théâtrale saturée de pantalonnades -non de caleçonnades- et autres « fait sociétaux » censés convier un jeune public branché, ce spectacle propre à les faire réfléchir, et rire. Sainement, énormément.
Théâtre Essaïon, du mardi au samedi à 20 h. Réservations : 01 42 78 46 42