22 mars 2008

Deux petites dames vers le nord, de Pierre Notte

Le titre est d’une tendresse à faire fondre : soit deux ‘petites dames’supposées fragiles, donc à protéger et qui se dirigent ‘vers’ ce nord qu’elles ont éventuellement perdu ; cela arrive à la septentaine avec Alzheimer au bout du couloir. Mais ne suggère-t-il pas plutôt que toutes deux, exploratrices s’épaulant , sont parties vers un nord, grand ou moins grand, qui continue à faire rêver ? Les titres de Pierre Notte font toujours tilt. Or Bernadette et sa soeur Annette sont redoutables d’énergie, amoureuses incandescentes de la vie et des mots qui la construisent (ou la réduiraient un temps en ruines), et leur voracité est cannibalesque. Philippe Minyana dans l’avant-propos de la pièce écrit « On a hâte de voir, sur la scène, ces dames-là » ; il doit être plus que comblé . Christine Murillo et Catherine Salviat jouent les sœurs Bernadette et Annette qui au début de la pièce perdent leur mère âgée de 97 ans , du moins c’est ce que nous apprend la voix off qui introduit chaque épisode alors que sur le plateau tout ayant d’abord été suggéré, le décor se métamorphose et se déploie en douceur. Après son incinération, ayant mis les cendres de leur Maman dans une boite à biscuits, elles partent à la recherche de la tombe de leur père , mort 25 ans plus tôt et enterré quelque part près d’Amiens , mais où déjà ? Un coup elles sont dans le crématorium, celui d ‘après au zinc d’un bar, puis dans un commissariat de police interrogées par des policiers qui ne comprennent pas comment et pourquoi elles ont réussi à se mettre au volant du car qu’elles ont détourné. Selon elles, il n’y avait pas d’autre solution pour, contournant Amiens, retrouver ce cimetière où, repose leur père qui se prénommait…comment déjà ? et surtout lui annoncer que sa femme est morte. Chantant, fumant, mangeant, buvant, trichant avec leurs souvenirs, l’une corrigeant les fautes de grammaire ou de prononciation de l’autre, s’enguirlandant, feignant une panique, soupirant « je n’en peux plus », elles font mine d’oublier les événements-clés de leur jeunesse et d’avoir de mini-trous de mémoire, un de leurs leit-motiv étant : « est-ce que j’ai fermé la boutique ? » Elles piquent leur crise, s’esclaffent, font mine de s’étouffer, s’embrassent, citent les lieux que leur mère aurait ou n’aurait pas aimés. Leurs répliques courtes sont de vraies joutes. Elles chantent si joliment, dansent, ça trépide, ça repart pour un tour. Et cela va jusqu’au bord du gouffre, de la falaise où le car menace de basculer, mais « marche arrière et en avant toute » dit Bernadette. Noir final. Allez ou retournez voir Les Trois Soeurs de Tchekhov, chaque fois qu’elles sont à l’affiche, mais courrez aimer les deux sœurs de Pierre Notte et le travail fabuleux qu’a fait Patrice Kerbrat qui les met en scène.
Pépinière Opéra, du mardi au samedi à 21 h, matinées samedi à 18 h et dimanche à 16h. Réservations : 01 42 61 44 16