04 mars 2008

Les parenthèses orphelines, de Danièle Sallenave

Sur scène deux messieurs attablés de part et d’autre d’une table mangent pour de vrai : l’un, senior corpulent, se sert de son pain pour saucer ce qui reste dans son assiette. Nous voilà en appétit: ce sont des gens vrais et pas des comédiens qui n’existent que le temps de leur spectacle et s’en iront bambocher sans nous, après. Les nourritures terrestres au menu, ces deux-là ne peuvent être ni de purs esprits ni des chipoteurs. Quoique chipoter, ils vont le faire assez vite, à propos de la culture littéraire de base qu’un ado doit posséder (ou aurait dû posséder) en quatrième au collège. Auteurs eux-mêmes, ils font le point sur leurs travaux et publications récentes ou à venir. Ils sont dans une brasserie germanopratine où on hèle encore le serveur en l’appelant ‘garçon’. Le plus âgé des deux, alias Auteur B, y a ses habitudes: on lui sert son dessert favori sans qu’il l’ait commandé. Mais côté discours c’est aussi farfelu et loufoque que chez Ionesco, Dubillard et Obaldia. « C’est vous qui avez écrit Don Quichotte ? » lance le quinqua, alias Auteur A qui mange moins qu’il ne prend de notes, à son collègue Auteur B lequel baffre tout en commentant la littérature universelle. « Non, je vous dit que non ! » éructe B. Divagations intello-éthylo lardées de propos aussi pléthoriques que métaphysiques à la saveur de canular gigantesque. Les compères lampent verre sur verre. En fin de parcours, ils auront descendu trois bouteilles de Bordeaux, plus deux whiskies chacun . ‘Consommer avec modération’ : il semble que pour eux, ça aurait fait hoqueter de rire les géants de la littérature. Récapitulons : donc qui a écrit Guerre et paix ? Si son auteur avait été une femme, elle aurait forcément préféré « Guerre ou paix » parce que « les femmes font la différence entre et et ou ». Autre quizz : « qui a écrit les métamorphoses d’Ovide ? » interroge B. « Heu… » balbutie A. Mais B. s’est embarqué dans des tirades en russe ou en américain. Dépassé au départ, Saint Emilion ayant prié pour lui, A. s’est peu à peu mis dans le coup. La discussion, fausse dispute, file sur des chapeaux de roues. Après avoir digressé à tout va, A. et B. ont changé la position de leurs chaises, ils se font des confidences dans le creux de l’oreille. Esprit encyclopédique B. fait une démonstration de sa modernitude en sortant de sa sacoche un lap-top et prétend initier A. à son utilisation. Puis tous deux se demandent ce qui reste à écrire, tout ayant été déjà dit. Et voilà que les moulins de ces deux quichottesques ne sont rien moins que les mots en trop. Donc, en poésie pourquoi ne pas supprimer un mot sur deux ? Quant à l’orthographe et à la ponctuation, toutes deux sont aberrantes, n’est-ce pas ? B. a un petit coup de pompe. Mais sus aux parenthèses qui, contrairement aux tirets parfaitement identiques et interchangeables, sont l’une à gauche et l’autre à droite donc frustrantes : en évacuer une. Et puis, ensemble, écrire un vrai Don Quichotte à raison d’une page par mois, soit 12 pages en 60 ans, horizon : 2060-2070. Mais quand même : « vive les parenthèses de gauche ! » Dans le rôle de B. Jean-Marie Villégier, cet immense homme de théâtre, a des allures d’un Michel Serrault tant aimé. Son partenaire, Emmanuel Guillon, cultive très bien son air de personnage faussement lacunaire. Jonathan Duverger qui les met en scène est le serveur stylé qui plus qu’agacé, finit par poser bruyamment une dernière bouteille de rouge sur la table de ses comédiens. Hallucinant de drôlerie, ce règlement de comptes au combientième degré… est un must et le restera pour vous jusqu’au 25 avril.
Théatre Le Lucernaire, du mardi au samedi à 20h. Réservations : 01 45 44 57 34