11 mars 2008

Phasmes, de et par Daniel Mesguich

Textes choisis et interprétés par Daniel Mesguich
Après avoir été tenté de faire rimer le titre avec phantasmes, vous grattant la tête d’une main, de l’autre vous avez ouvert votre dictionnaire et découvert que les phasmes sont des insectes dont le corps ressemble aux brindilles des branches sur lesquels ils vivent, de sorte qu’ils sont indétectables. Daniel Mesguich dit que « tout spectacle représente ce qu’il n’est pas et en ce sens est un phasme ». Le sien commence aimablement : à l’avant-scène, devant le rideau fermé, il joue les présentateurs et maîtres de cérémonies, demandant aussi à son public d’éteindre les portables. Le rideau s’ouvre et découvre une énorme bibliothèque aux rayons croulant sous des livres reliés à l’ancienne, un fauteuil de cuir ici, une table de travail là et une plus petite table conviviale au centre : c’est raffiné et inspirant. Tout cela héberge la séquence comportant une grande vingtaine de textes d’une quinzaine d’auteurs qui s’interpellent, se répondent, se font des clins d’yeux, se fiancent, se font contrepoint, s’épaulent et se réconfortent prenant à peine leurs distances les uns par rapport aux autres. Car que peuvent avoir en commun un Jorge-Luis Borges abrasif, un Aragon évoquant ses doutes permanents et, plus nostalgiquement encore, la vieillesse. Et Kafka toujours menacé de ce qu’il ne souhaite ni ne peut identifier. Hélène Cixous qui questionne l’oubli guettant tout ce qui vit, donc ce qui est forcément transitoire. Baudelaire est là dans une phase des plus cruelles, et Jehan Rictus aussi, ce parigot métaphysique et compassionnel. Et encore Dubillard, jouant comme souvent les apparemment largués, plus loufoque qu’aucun surréaliste patenté avant lui n’aurait osé l’être. Ceci pour ne citer que les plus célèbres des auteurs que le comédien aime et admire, révère depuis toujours, et qu’il nous offre ici tout en les servant, fidèlement, tendrement. Il les fait co-habiter avec d’autres plus récents, vivants ceux-là, et dont la pertinence et la verve sidèrent : Daniil Harms, Jean Ferry, Pierre Debauche, Eric Chevillard et Jean-Michel Ribes dont la Monique est une confrontation entre un père faux-jeton et machiste qui a disjoncté et sa fille qui se retient de pouffer de rire à chaque énormité dite par son géniteur. Mesguich ne se fait pas accompagner par un musicien comme le font tant de ses camarades en ‘one-man’ bankable ces derniers temps, mais il est escorté par des musiques et des voix marraines qui avant chaque texte ou poème murmurent des vers connus et aimés de tous. Le vent s’invite en bourrasques. Disant Aragon il adopte le ton des gens de sa génération, module sa voix musicale et souple, suave ou métallique quand il le faut. Elle est aussi mystérieuse, lyrique et prophétique quand il la confie au micro dont on n’avait pas remarqué la présence côté jardin. Avec un parfait accent marseillais pour Pagnolade, il nous joue un texte truculant de Serge Valetti « La grande différence » : une virée au super-marché, passage obligé de la société conso. A la main le comédien a des feuillets qu’il fait semblant de lire, car il connaît parfaitement ces textes qu’il aime depuis toujours et dont il nous confie qu’ils l’ont construit et continuent de le faire. Il les laisse tomber un à un. On se dit : pourvu que cela dure, et comment va se conclure cette petite heure et quart qui n’en finit pas de nous ravir à cet horaire si sympathique. Ce sera par une fable d’un Dubillard dubillardant à fond. Une fois de plus Mesguich nous donne sa pleine mesure de comédien étonnant, amoureux d’une langue qui est son viatique, sa raison d’être.
Théâtre du Rond-Point, du mardi au dimanche à 18h 30. Réservations 01 44 95 98 21