03 avril 2008

Amour, de Marie Vieux-Chauvet

Amour, adapté par José Pliya d’après le roman Amour, Colère et Folie de Marie Vieux-Chauvet.
Sur un drap blanc tendu d’un bout de la scène à l’autre, des projections , un visage de femme aux yeux très noirs , à l’allure Caraïbe, des bribes de conversations confuses. Devant une persienne énorme une femme en robe longue, blanche stricte et très élégante. Sa coiffure est élaborée, elle a un bandeau noir dans les cheveux et se présente. Née en 1900 elle s’appelle Claire mais sa peau est nettement plus noire que celle de ses sœurs cadettes : Annette et Félicia. En mourant ses parents les ont confiées à sa garde et toutes trois vivent dans la maison familiale patricienne en un Haïti soumis à la dictature. Arrive Jean, qui épousera Félicia et aura d’elle un enfant né dans des circonstances difficiles. Claire est devenue folle de Jean à la minute où il a franchi leur porte. Vierge mais torturée de désir , elle fera en sorte que sa soeur Annette, elle aussi, tombe amoureuse de Jean et ait une liaison avec lui sous leur toit commun. Ainsi elle vivra son amour doublement par procuration. Tout cela sur fond de bruits d’émeutes, de révoltes. Avec coups de tonnerre et bruits cataclysmiques. Il y a également un gouverneur paranoïaque avec lequel Claire entretient une relation trouble et qu’elle finira par tuer. Une écriture romanesque avec des descriptions minutieuses, riches, sensuelles et colorées, illustrées de projections de paysages de l’île, de sa montagne,de la ville, ses rues, ses habitants. Cela grouille d’une vie effervescente. C’est une saga puissante avec péripéties petites et grandes ‘autant en emportent les cyclones’. Claire a un tel amour pour son pays ! Magali Comeau Denis nous fait vivre tout cela, c’est une comédienne prodigieuse à la voix caressante ou râpeuse de chanteuse de blues ou de diva, ses traits sont d’une mobilité extrême et accrochent la lumière étonnamment. Elle se permet des silences si nourris qu’on en est bluffé. Se figeant derrière un micro, elle hypnotise la salle. Silhouette auguste, peut-être même raide de dame patronnesse, c’est d’abord une femme véhémente, au verbe haut et puis déboutonnant sa robe-manteau, elle apparaît dans des tenues plus légères avec dentelles, et devient au creux de ses rêves une jeune femme souple et aérienne. Le danseur à la peau blanche (Cyril Viallon) qui, côté cour, dévêtu ou pas, n’a cessé de se contorsionner et d’effectuer des reptations, réplique du corps d’un Jean abrasif, la prend dans ses bras, la fait virevolter un moment. On entend du Beethoven, parce que dans les bonnes familles de l’île c’est ce que les demoiselles jouaient au piano. C’est moite, sulfureux et volcanique à souhait, renversant et cauchemardesque. Publié chez Gallimard en 1968 ce roman de Marie Vieux-Chauvet qui avait impressionné Simone de Beauvoir, a été interdit dans l’ Haïti de François Duvalier. Et ce spectacle étrange, dérangeant mais puissant et dont on sort aussi sonné que nourri-repu, est co-produit par l’Archipel, Scène Nationale de la Guadeloupe. Le Tarmac de la Villette, théâtre à la programmation singulière et innovante, le propose jusqu’au 19 avril. Allez-y.
Le Tarmac de la Villette, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 16h et 20h. Réservations : 01 40 03 93 95