15 avril 2008

Beethoven entre ciel et terre, de Danièle Léon

En toile de fond, accroché au rideau de velours noir une reproduction du Prométhée de Gustave Moreau, enchaîné à son rocher avec contre lui le vautour qui lui a infligé la blessure dont la cicatrice est visible, et à ses pieds un autre rapace mort. Mais si les traits du héros mythologique sont tendus, sa mâchoire est ferme : on le sent résigné et résistant à la fois. Le paysage de crêtes aiguës est auréolé de lumière au lointain. On comprend que l’auteur et metteur en scène en fait la métaphore de la vie de Ludwig van Beethoven qu’elle divise en deux actes, chacun comprenant cinq scènes séparées par des noirs et qui couvre la période allant de 1804 à sa mort en 1827. Un épilogue se situera en 1860. Un décor simple avec une chaise, une table et un banc ; à gauche de la scène un très joli vieux piano. Une jeune dame très droite en jouera du début de la pièce jusqu’à la fin du premier acte, pour finir par se retourner vers Ludwig qui, sidéré, reconnaîtra en elle Antonia, son unique bien-aimée de toujours, mais qui s’en va et cependant restera présente dans son coeur à tout jamais. C’est que l’histoire du compositeur, que Danièle Léon nous raconte avec une tendresse infinie et qu’elle analyse d’une façon méticuleuse, est compliquée. L’homme, génie tourmenté, contradictoire, dans la vie de tous les jours est à la fois possessif et humble, illuminé mais à la merci d’une crise d’hypocondrie ou de quasi-paranoïa dont il s’accuse et se repent vite. Il a tant aimé des femmes sublimées et dont il n’a partagé l’existence que dans des rêves inachevés ; il n’a su ni voulu comprendre ce qu’elles éprouvaient pour lui et ne s’avoue pas que la solitude le ronge. La musique « d’abord spirituelle » qui s’est emparée de lui et le hante est « une révélation plus haute que toute morale et toute philosophie ». Franz et sa sœur Thérèse Brunswick, ses amis de toujours, recueillent ses confidences ; ils évoquent leurs souvenirs communs, et c’est infiniment « gemütlich ». Le ton est proche, chaleureux, familier. L’auteur sait nous faire entrer dans l’intimité de gens pour qui une amitié fervente compte plus que tout, remède véritable, viatique dans une existence où la disparition de ceux qu’on aime a lieu si tôt : rappelez-vous ce dix-neuvième siècle ses tuberculoses et autres turpitudes. A l’acte deux, tout bascule. Ludwig a accueilli Karl, fils de son frère et de son frère défunt : il refuse qu’il soit élevé par sa belle-sœur femme difficile à cerner dont il est peut-être secrètement épris, et qui sera pourtant là à son lit de mort. Il malmène ce neveu qu’il aime éperdument et qui en retour l’aime tout autant, essayant de lui imposer un style de vie. Or il est de moins en moins en phase avec cette vie-là, même si sa renommée grandit. Sourd et de plus en plus malade, en décalage avec ceux qu’il chérit, il devient tyrannique à l’encontre de Karl qui tente un suicide dont il réchappe. La fin est superbe. Danièle Léon, une fois encore, fait les choses en grand et en simple. Elle a choisi des comédiens intenses : Rinaldodo Marasco avec sa crinière blanche en Beethoven parfois un peu bougon et à court de moyens parce que piégé par la surdité qui l’isole et le mutile mais le rapproche peut-être de ce Dieu à qui il s’en remettra totalement à la fin de son existence. Son ami Franz est Nicolas Luquin, si présent et aimable. Thérèse, la sœur de Franz est jouée par une Pauline de Meurville, infiniment tendre et compassionnelle. Jérôme Sitruk est Karl, le jeune neveu étrange, décalé, qui ne comprendra que plus tard la nature de son affection pour un oncle dont il avait saisi la dimension. Le texte est écrit dans une prose poétique dont chaque ligne, chaque phrase, chaque syllabe est plus que pesée et plus que légère à la fois ; on pense Claudel et Péguy. C’est étonnant et plus que troublant.
Tremplin-Théâtre, 39 rue des Trois frères, Paris 18ème, jusqu’au 20 avril.
Réservations : 01 42 54 91 00. A Strasbourg le 22 avril, à Luxembourg le 24 avril, à Moulins le 27 avril, à Lyon le 28 avril. Contacts : Danièle Léon : 06 26 24 90 59.