05 avril 2008

Le cul de Judas, d'Antonio Lobo Antunes

Adapté, mis enscène et interprété par François Duval
Sur la scène, des tapis orientaux dans des tons chauds ; l’homme, jeune et beau et athlétique est debout près d’une chaise recouverte d’un tissu blanc, dans une lumière ni réelle, ni trop irréelle. De sa poche émerge le goulot d’une flasque d’alcool. Sa voix lasse, volontairement assourdie prend aux tripes : « ce qui me plaisait le plus au jardin zoologique, c’était la patinoire sous les arbres et le professeur de gymnastique noir, très droit… » Nous sommes au Portugal dans les années cinquante. Et le narrateur est l’alter ego d’Antonio Lobo Antunes, issu de la haute bourgeoisie locale dont la famille, un tantinet agacée par son côté rêveur a décrété : « heureusement le service militaire fera de lui un homme ». Le noir est le symbole et le présage de l’Angola où, après des études de médecine, il échouera dans le ‘cul de Judas’ c’est à dire un trou perdu dans ces ‘terres de la fin du monde’ et ou tout va s’y jouer pour lui, un temps. Happé par le silence assourdissant de l’Afrique au sommeil innombrable, déconcerté par ses sagesses sourdes, ce médecin qui tente de soigner, réparer des hommes plus ou moins déchiquetés, aura vingt-sept mois pour vivre la monstruosité de la guerre, carnage abolu. Les êtres qui l’ont décrétée la font dans des buts qui ont viré au sordide, et qu’ils ont même peut-être déjà oubliés. Ces militaires ne s’en tireront qu’avec « des sourires d’excuses et de honte » plus abrutis que celui qui est sur scène prétend l’être, vodka à la rescousse. Un souvenir bouscule l’autre mais toujours traversé par ceux de femmes aimées, son épouse d’abord qui, là-bas, lui a donné en son absence une fille, et la femme de rechange, la transitoire qui subira la sort de ces autres, rasées, au cours d’une guerre qui nous est plus connue. L’alcool suscite de plus en plus de flashbacks entre pays natal et ex-colonie. Ils sont le fil de ce spectacle, adapté du roman d’Antunes et dont François Duval est le passeur et surtout l’interprète prodigieux. Emergeant des vapeurs de son drambuie il se lève avec peine, fait mine de tituber mais tous ses mouvements sont calculés au millimêtre près… et son corps de danseur, ses déplacements minutieux qui hypnotisent le public tandis que son regard interroge et prend en compte ce qui l’entoure... et aussi sa voix si musicale qui n’en finit pas de moduler. Noirs et musiques lentes. On vous recommande celle de la toute fin qui est en forme de réveil, comme si rien de tout cela n’avait existé. « Le jour s’est levé. Tout est réel maintenant ». Le genre de spectacle dont, quand on en sort, on a envie dans la rue d’arrêter les passants et de leur dire « Courez au théâtre, le reste peut attendre ».
Maison de la Poésie, du mercredi au samedi à 21h, dimanche à 17h.
Réservations : 01 44 54 53 00