11 mai 2008

Je vous salue, Mamie, de Sophie Artur et Marie Giral

Avec Sophie Artur, mise en scène de Justine Heynemann
Bien sûr même si, un poil irrévérencieusement, le titre évoque une prière c’est d’abord une histoire de famille. Famille française, quoique armoricaine dont on sait qu’un trisaïeul paternel ne parlait que le breton, famille à principes, respectable et si catholique… mais surtout pas si ordinaire que cela. Celle de Sophie, comédienne percutante, fille d’un couple de comédiens dont le père José Artur est cet immense homme de médias et d’abord de radio, à la culture et l’humour infinis. Marie Giral, journaliste, est la cousine de Sophie ; leur grand-père commun est Jules Artur, officier de marine qui, à la retraite, s’adonna à la théologie et écrivit régulièrement dans La Pensée Catholique. L’épouse de Jules, leur grand-mère est Marguerite : une Mamie qui le fit père de neuf enfants dont deux ou peut-être même trois moururent âgés de quelques mois. Femme à la personnalité étonnante , drôle, éprise d’opéra, mais qui se voulait « femme forte » selon l’Evangile. C’est ainsi que tout commence. Marie Giral qui a fait de très longs séjours chez sa Mamie a demandé à Sophie d’explorer leur jeunesse, de l’écrire, de la ré-inventer. Sophie s’est alors distribuée dans le rôle de la quinquagénaire qui, le jour de la naissance du premier de ses petits-enfants, monte dans son grenier encombré de coffres, de papiers, de nounours, que les invités à déjeuner du dimanche et les cousins n’exploreront jamais. Quant aux domestiques, ils n’y auront surtout pas accès non plus. Une ballade de Chopin au piano. Sur la scène un cabas, une malle, des tissus genre vieux rideaux, des poupées, des livres, des cahiers et un ancien landau. Sophie dans sa pimpante robe rouge à pois blancs déclare « je m’appelle Marie ». Elle raconte l’enfance, l’adolescence : donc encore et toujours Mamie… et toutes sortes de personnages féminins cousins-cousines, et puis pêle-mêle la foi, la religion, les préjugés bourgeois, l’éducation des jeunes filles comme il faut, les péchés, l’examen de conscience bi-quotidien, l’obéissance, le parjure, les tabous, la vie des saints. Thérèse de Lisieux, bien sûr et aussi les martyrs : Saint Laurent - mais qui a subi quel supplice déjà ? - qu’on invoque, qu’on admire et qu’on récupère, parce que par rapport à eux vous-même ne serez jamais rien, n’est-ce pas ? Sophie se lève, traverse sa scène, s’assoit, se relève, se rassoit, mime ces dames d’autres générations, adopte leur voix, leur intonation. Donc la souffrance nécessaire et nous autres, tous forcément coupables ; la journée du dimanche entre messe, repas dominical et peut-être vêpres. Cette famille où si l’enfant prenait la parole sans qu’on l’y invitât risquait de se voir couper par un « pas d’insanité » proféré par un oncle, vieux raseur. Des lieux : la Bretagne-Nord dont la famille est originaire, avec peut-être même une escapade du genre thé dansant au Casino de Perros-Guirrec, mais dans quelles circonstances déjà ? et des maisons où il n’y avait surtout pas de baignoire, meuble sans réelle utilité. Evénements familiaux, perte d’êtres chers. Et aussi les Arabes, les Noirs et ces autres catégories d’êtres humains qu’il faudrait probablement convertir ; les devoirs qu’on a par rapport aux pauvres. Et les épreuves qu’il nous faut subir pour accéder à…attendez : soit un purgatoire certainement obligatoire, heureux que nous sommes d’avoir échappé aux limbes. On arrêtera là le catalogue : vous avez saisi. Même si Sophie et Marie font un portrait de ce qu’on a dénoncé comme étant une bourgeoisie catho figée, dite ’intégriste’ dans les années 60, jamais cela n’est méchant. C’est surtout tendre et drôle. Enjouée, vive, amoureuse de la vie, telle est Sophie Artur . Sortant du théâtre un spectateur : « elle a un tempérament à la Jacqueline Maillan ». Oui, mais la comédienne pétulante et truculente est d‘abord gracieuse. Et son spectacle touchant est intelligent et revigorant. Vive la… vive les familles !
Théâtre La Bruyère, du lundi au samedi à 20h30, matinée samedi à 17h30 Réservations : 01 48 74 76 99