01 juin 2008

Les patients, de Jacques Audiberti

Espace scénique avec posées ça et là des sortes de bouteilles de lait largement badigeonnées de peinture blanche, un oiseau à longues pattes sur un perchoir tout aussi blanc et côté cour une maisonnette à la fenêtre encadrant le visage barbu d’un vieux « Maître » que nous voyons sortir vêtu d’une espèce de djellaba. Pourtant la pièce, écrite en 1961, est censée évoquer la guerre de Corée, Nord contre Sud avec les fratricides colonels Houm et Houng en uniformes identiques qui interviendront un peu plus tard. Nous sommes au pays du matin calme rebaptisé « royaume de patience ». Mais d’abord il y a le « Maître » appelé « Pépé » par son délicieux filleul, ce Jean que Nassia, charmante, gaie, sans façons et toute aussi jeune que lui aime peut-être et a baptisé Pâquerette. Le vieil homme, marchand de porcelaine et de curiosités, utilise les tendres et subtiles métaphores dont Audiberti aurait abusé de façon spectaculaire s’il n’avait pas eu une infinie révérence et tendresse pour les mots qui font de lui un poète. Même si son langage surréaliste date un peu : « votre crâne est plus mou que le derrière d’un abricot » sa fantaisie généreuse fait que l’écrivain Audiberti n’a pas vieilli. Donc, côté jardin une jolie dame en robe blanche est assise dans l’encadrement d’une fenêtre . « Un jour cet oiseau chantera, et ce jour-là le malheur… » Pépé-le Maître s’adresse à l’oiseau en fer forgé. Intervient la dame en blanc : elle chante à ravir toutes sortes de mélodies mozartiennes et d’autres plus exotiques ; elle ponctue aussi le texte à l’aide d’un triangle, d’un tambourin et de cymbales. « Jouons » dit le vieux à Nassia et à Jean-Pâquerette. Le jeu, à coup de dés, est une imitation, une parodie de nos jeux de dames et d’oie. Arrivent nos deux militaires aux discours aussi flous que redondants et consensuels. Entre temps la mère de Jean-Pâquerette, femme tendre mais rebelle et éplorée, et qui se fait le porte-parole explicite de l’auteur, n’a pu empêcher son fils de choisir une armée au hasard pour s’y enrôler. Revenu blessé du combat, il meurt sur scène. Les colonels antagonistes devenus généraux menacent de leurs épées Nassia jetée à terre et dont ils ont arraché le corsage. Cependant «le monde» qui est «un bloc de malheur» est «toujours là» commente le Maître ; et «tomber c’est monter», comme il l’avait déclaré au début. A la fin, il est seul en scène, en pyjama blanc, et nous confie qu’il a tout rêvé, fantasmé… «Non» chuchotent ses partenaires dans le noir. Ce spectacle inclassable est de très grande qualité. Jean Pommier qui joue le vieux maître y est pour beaucoup. Ses camarades comédiens, tous très bien dirigés, sont excellents. « Alors on continue ! » Telle est la dernière réplique de cette pièce jouée de façon infiniment touchante.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 15 juin. Dates et réservations : 01 47 70 32 75