05 juillet 2008

Sacré nom de Dieu d’Arnaud Bédouet librement inspiré de la correspondance de Flaubert, mise en scène de Loïc Corbery

Le titre blasphématoire est paradoxal mais on est ravi que cette pièce qui a pris le relais de Gustave et Eugène donné il y a une dizaine d’années au théâtre Hébertot, s’appelle ainsi. La précédente était également adaptée de la correspondance de Flaubert, cette centaine de lettres envoyées à sa maîtresse Louise Colet et ses amis Maxime Du Camp et Louis Bouiller, mais Jacques Weber était alors seul en scène. Cette fois Arnaud Bédouet lui a inventé une servante Marie qui tente d’aider son maître à se calmer et il y a de quoi faire. Flaubert va mal, il se terre dans sa maison de Normandie, n’en sort que pour aller à des enterrements où des cercueils mal formatés peinent à descendre là où il faudrait. Il n’arrive pas à bout de Madame Bovary ; dehors a éclaté un orage épouvantable et Louise Colet est en train de le quitter. Côté décor on a en toile de fond quelque chose ressemblant à un tableau de classe sur lequel l’auteur griffonne quand il ne le fait pas sur les murs du théâtre, une table qui pivote sur laquelle il s’allonge quand ça n’est pas sa domestique qui prend son relais et côté jardin un amoncellement de papiers évoquant probablement les lettres qu’il a brûlées refusant qu’on en prenne connaissance et sur lequel il s’effondrera, quitte à ce que sa Marie le relève. Le show peut commencer et Gustave se mettre à éructer, vitupérant l’orgueil, la prétention des nantis et des gens en place, les fausses valeurs, la médiocrité des auteurs encensés, Lamartine en tête, qui en prend plus que pour son grade, la religion mal vécue brochant sur le tout, bref une bêtise aussi universelle que légendaire. Il ricane, parle de « couillonnades », hurle, sur-articule ses mots, jubile, dénonce ceux qui « ne sont pas près de s’en remettre ». Il dit aussi la douleur, le désarroi, l’amour et ses faillites « je pleure trop en dedans pour avoir des larmes », la jalousie, la dictature des sexes ou du sexe. Jacques Weber dans ses interviews nous rappelle qu’une telle véhémence, une telle détestation affichée du genre humain, fausse méchanceté, masque une grande tendresse et que ce réquisitoire tous azimuts en est la preuve. Il rappelle que l’écriture au temps de Flaubert était un genre majeur, que l’écrit avait alors sa vraie place. Vous voulez un bon mot de Gustave ? « érection ne se dit qu’en parlant de monuments ». Mais qu’est-ce donc qu’être écrivain ? Ce spectacle fonctionnant comme un antidote dénonce l’abrutissement causé par ce que l’on nomme aujourd’hui les médias ( terminaison en ‘s’ ! alors que c’est le pluriel d’un medium latin, tout allant donc à l’encontre du bon sens, du bon goût mais témoignant d’une peur de ne pouvoir trouver le mot juste dans la langue française) et un monde où les hommes politiques sont des dindons qui, tentant de faire la roue, se prennent pour des paons. Véhément, ogresque, à vif, révulsé, toujours incandescent, incarnant aussi celui qui écrivait lors de son voyage en Orient « Je me sens devenu, de jour en jour plus sensible et plus émouvable » (sic) Jacques Weber-alias-Flaubert avoue sortir de scène en nage, anéanti mais ressuscité. Sa partenaire est cette Marie Rosenzweig au tonus sidérant et le tout est vertigineux.
Gaîté Montparnasse, du mardi au samedi à 21h30, dimanche à 18h.
Réservations : 01 43 20 60 56