07 août 2008

Lettre à mon juge, de Georges Simenon

adaptation et jeu : Robert Benoît
La trame de ce roman policier, du moins c’est à ce rayon qu’on trouve le livre, est simple, mais ce serait assez criminel de le résumer, en disant : c’est l’histoire de Charles Malavoine, médecin de province d’âge mûr mais si bon fils qu’après la mort en couches d’une première épouse anodine dont il a deux filles, et remarié à une veuve, Armande, femme de caractère cette fois (ses amis disent qu’il a épousé sa maîtresse d’école) mais dont il comprend vite qu’il n’est pas épris, il héberge toujours sa mère, elle-même veuve. A l’occasion d’un déplacement professionnel il rencontre Martine, jeune Belge venue chercher un travail de secrétaire en France, devant laquelle il fond, ne sachant pas tout de suite pourquoi. Elle est étrange, son passé est douteux et visiblement chaotique. Il l’emmène chez lui, la présente à sa femme, l’engage comme assistante, l’installe non loin de son domicile et poursuit avec elle une liaison qui le bouleverse au point de décider de la tuer pour la rendre de son enfance et libérer la vraie petite fille qui est en elle. « C’était le seul moyen d’en sortir » écrit-il à celui qu’il appelle ‘mon juge’ et qui au cours de l’instruction lui a dit un jour appelé ‘mon petit’. Le médecin avec ses mains destinées à soigner étrangle cette Martine qu’il s’était auparavant mis à battre, après l’avoir rendue pour la première fois heureuse physiquement. Les lettres sont écrites de la prison où « criminel d’occasion » mais qui a agi « avec préméditation et en pleine connaissance de cause », il purge sa peine. « Excusez-moi si je vous choque, mon juge » répète-t-il, mais il clame que sa confession est vitale pour lui, même si une fois les lettres envoyées, il se donne la mort en s’empoisonnant dans l’infirmerie où, lui faisant confiance, ses geôliers l’ont laissé seul. Avec des descriptions et des récits d’une précision renversante c’est du plus pur Simenon, et la pureté est, certes, au cœur de la pièce. Créée en 2005 par Robert Benoît elle a été régulièrement reprise par lui depuis. Il l’a adaptée du roman écrit en 1947 dont Georges Simenon lui a attribué les droits en 1989, chose qu’il n’avait jamais consentie auparavant. L’auteur savait à qui il avait à faire. Sur la scène du petit théâtre du Paradis au Lucernaire le comédien n’a pour accessoire qu’une chaise et un meuble évoquant des barreaux aussi bien qu’un escalier du genre escabeau. Il marche, parle avec des volutes dans sa voix pleine de lucidité et de tristesse. Sa présence est celle d’un homme méditatif. Jamais le personnage ne s’apitoie sur son sort et Robert Benoît, nullement pathétique non plus que cruel, nous le restitue avec une tendresse et une honnêteté que bien des comédiens pourraient lui envier. Le spectacle dure près de deux heures, et certains spectateurs ont trouvé que c’était un peu long. Le soir où nous l’avons vu une climatisation « de rechange » avait pris le relais de l’appareil habituel et un ronronnement un peu intempestif nous a accompagnés tout du long, mais cela n’a fait qu’ajouter une dimension de plus à la narration : on entendait le temps s’écouler. Ce compte à-rebours entamé par Charles Malavoine fils d’un père surdimensionné, alcoolique, grand chasseur, probablement suicidé lui-même et d’une mère résignée mais qui regardait sans doute ce qui se passait dans sa maison par le trou de la serrure, prenait des dimensions plus étranges encore.
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 21heures. Réservations : 01 45 44 57 34