04 septembre 2008

Big shoot, de Koffi Kwahulé

Avec Denis Lavant
L’auteur avoue que son théâtre est d’abord ‘une affaire d’acteur’ ; il ajoute qu’« il est heureux qu’à la fin se tienne face à Big Shoot la puissante humilité de Denis Lavant ». ‘Puissante humilité’ d’un comédien qui croit que la pièce qu’il joue à Paris et qui a été créée à New York en 2004, « n’est pas non plus une pièce à message » mais que « c’est beaucoup plus loin poétiquement ; au-delà du politique et du philosophique ». Le titre ne vous a peut-être pas dit grand chose, même si l’anglais est votre tasse de thé. Le lieu où la pièce se donne, ancien lavoir couvert, ne comporte pas de vraie scène : seul un plateau sans coulisses à la somptueuse odeur de vieux bois et au parquet faite de lattes qui crissent sous les pas de celui qui les foule. Il est situé dans ce dix-huitième arrondissement de Paris, cette Goutte d’or - débordante - où l’Afrique est partout. Comment rendre compte ou résumer un spectacle où Denis Lavant une fois de plus est au ‘top’ de ses dons et de son travail, toutes choses difficiles à résumer tant ses défis sont permanents. Koffi Kwahulé, auteur confirmé, est un camarade de Denis ; ensemble, un temps, rue Blanche, ils ont suivi des cours de théâtre fameux. Big shoot ? Un homme s’invente un double improbable et parfois miteux avec lequel il va régler ses comptes existentiels, le tout manu -plutôt- militari, au propre comme au figuré. Soit Monsieur face à et versus Stan, Lavant se donnant la réplique à lui-même. Spectacle « éblouissant et ravageur » écrit un confrère qui me vole des épithètes que j’aurais aimé employer. Débarquant à votre gauche en trench-coat, chapeau et cravate, mais sans chemise, et fredonnant un air rauque et jazzy, Denis va vers le fauteuil de metteur en scène au centre du plateau et au dos duquel on lit « je reviens », pour filer vers la droite. Une porte claque et c’est parti. Voix de fausset de Stan : "Je passais"; voix grasse de Monsieur « Oui, je sais, tu passais ». Stan aurait donc vu une dame à une fenêtre, derrière une palissade, dans une maison avec hibiscus et autour, il y aurait eu un chien quelque part… Bref, la dame serait, en fait une… « Stan, tu es sale, tu es répugnant ». Stan, sourire crispé de celui qui se sait handicapé : « je raconte mal… ». Denis se roule une cigarette et tire dessus avec volupté. Il a commencé par chanter un gospel où il était question de Caïn, de son cadet Abel et du Seigneur qui vient reprocher à l’aîné son fratricide. Dans un anglais accessible à nous autres, il confie que, oui, cet autre-lui, ce Stan-là a un hobby : il tricote…Quant à New York, c’est une fille, et l’Afrique est tellement vieille qu’elle en est tombée en enfance. « Arrête de faire l’andouille » dit Monsieur à Stan. Denis enfourche à l’envers son fauteuil de réalisateur, grommelle, soupire, éructe et se met à marcher comme sur un trottoir roulant dont il ne se serait pas rendu compte qu’il est à l’arrêt. Mais là, ça se corse. Monsieur a envie de liquider son double aussi ineffable que nunuche évoquant comme prétexte : épisodes avec femmes violées, sépultures souillées et palpages d’organes génitaux entre partenaires mâles. « La vie n’est qu’un brouillon », mais alors que dire du « placenta de la vie » ? Monsieur simule avec la main un pistolet pointé sur Stan. Mais non, c’est « poisson d’avril » ! Monsieur ? …Stan ? … qui a vraiment liquidé qui ?
Noir pendant lequel Denis jette à terre son fauteuil qui claque pour la dernière fois. Et nous subjugués par le lieu, les lumières simples et intelligentes, le personnage, l’écriture et le comédien, nous en frissonnons encore. Denis Lavant est ‘hénaurme’ n’est-ce pas monsieur Rabelais ? Traduisez ‘hors normes’ en jargon d’aujourd’hui.
Lavoir Moderne Parisien, du jeudi au samedi à 21 heures, dimanche à 16h. Réservations : 01 42 52 09 14