30 janvier 2008

Mozart, mascarade, de Jean Gaudon

Par le Théâtre de l’Impossible, avec Corine Thézier et Robert Bensimon, au piano Misora Lee. A la suite de l’incendie du théâtre de la Fenice qui a bouleversé non seulement les amoureux de Venise mais aussi ceux de l’opéra, (Dieu merci c’est du passé et tout est réparé) un personnage baptisé ‘le bonimenteur’ a récupéré des masques portés par les personnages clés des opéras de Mozart. Il les rafistole et, ce faisant, endosse les personnalités de ceux qui les ont utilisés. L’argument, plus ou moins prétexte, est élégant. Mais place au théâtre. Ce spectacle a une vocation et une efficacité triple.
Un : votre bonimenteur de base, Robert Bensimon volubile et charmant, devient vite Olim et Sélim de l’Enlèvement au sérail, Figaro et Chérubin des Noces de Figaro, Leporello et Don Giovanni du même Don Giovanni et encore Zorastro, Monostatos, Papageno et même Tamino de La Flûte Enchantée. Corine Thézier est une superbe et plus que touchante Suzanne, Marcelline et Comtesse pour Noces de Figaro, et encore une Donna Elvira, Donna Anna, Don Ottavio, Fiordilidgi, Dorabella et Despina de Cosi fan tutte et enfin la Pamina de La Flûte enchantée. Rafales de noms, direz-vous, si vous n’avez pas encore rencontrés ceux qui sont depuis toujours vos frères et vos sœurs, vos parrains et vos marraines. Robert Bensimon est devenu un alter-ego de Jean Gaudon, auteur aussi méticuleux que rationnel mais si sensible et tellement impliqué dans l’aventure où il s’est lancé! Corine Thézier, à l’autorité souriante, est belle, pertinente, mutine et émouvante.
A la deux : ce que cet auteur fait dire à ses personnages qu’il ré-invente de l’intérieur, ré-ensemence et ressuscite nous plongerait volontiers dans toutes sortes de métaphysiques.
A la trois : au piano et même quand elle n’en joue pas, Misora Lee est une présence légère, plus qu’étonnante. Elle interprète des œuvres du Padre Gianbattista Martini, bien sûr et surtout de Mozart, de Schumann enfin.
A la quatre : allez voir ce spectacle attachant qui se donnera le 17 février à Paris au Musée Carnavalet et que vous retrouverez en tournée bientôt.
Musée Carnavalet, horaires et réservations : 01 43 44 81 19

Le château de l'âme, de Sainte Thérèse de Jésus d'Avila

Le château de l’âme ou livre des demeures, de Sainte Thérèse de Jésus d’Avila
Adaptation et jeu : Lucile Vignon
De la coulisse monte une voix de mezzo grave et sensuelle ; elle fait ressurgir l’Espagne et la Renaissance. On frissonne et pressent qu’au terme de ce qui ressemble vite à un pèlerinage on ne sera plus tout à fait le même. Apparaît la comédienne dans son costume de moniale : visage lumineux et mains aux longs doigts expressifs. Côté jardin une table avec un large cahier ouvert posé dessus, une chaise qu’elle utilisera aussi peu que le prie-dieu côté cour. Elle se met aussi à genoux ; ses gestes et ses mouvements sont gracieux. Au centre de l’espace scénique une vaste croix aux couleurs aussi naïves que célestes. Mère Thérèse nous prend par la main pour nous faire pénétrer dans les successives demeures de l’âme. Mais elle nous a prévenus : «Portez les regards au centre du château. C’est là qu’est la demeure, le palais où habite le Roi». Puis elle concède «D’après ce que je peux comprendre, la porte qui donne entrée dans ce château c’est l’oraison et la considération». Petit à petit tout devient simple : Thérèse d’Avila n’est pas que cette immense mystique, femme et esprit inclassable, révérée mais parfois caricaturée, comme l’avoue Lucile Vignon. Elle est d’abord cette prieure, cette mère, ce professeur qui apprivoise des vérités troublantes en les partageant avec ses filles qui sont aussi ses sœurs. Joie, souffrances, forces, faiblesses , tempêtes et paix, «suavité et dilatation intérieure». Des silences intenses nous laissent méditer en même temps que la comédienne qui souriante, a repris le récit de sa quête, et s’étonne de ce qu’elle a découvert et découvre encore. Elle chante une nouvelle prière. Elle demande : «Savez-vous quand on est vraiment spirituel ?» Le voyage est sur le point de s’achever. Thérèse nous convie à toucher le cœur de son Seigneur et Maître en étant d’abord humble. Bras étendus, tournant le dos à la salle, elle s’approche du grand crucifix pour ne faire plus qu’un avec lui. Puis elle s’efface et rejoint l’obscurité. Poétique, initiatique, bouleversant, ce spectacle a été créé au festival d’Avignon-Off où il a vite trouvé son public. Certains de ceux qui l’on vu plusieurs fois ont confié à Lucile Vignon qu’ils n’adhéraient à aucune religion. Que dire de plus pour vous engager à aller le découvrir?
Crypte du Martyrium de Saint Denis, Paris- XVIIIème, à partir du 1er février. Horaires et réservations : 01 42 23 48 94

Ashes to ashes, de Harold Pinter

Le titre n’a pas été traduit, probablement parce qu’il est aussi énigmatique qu’agressif, et que chez nous il rime d’abord avec ‘hache’. Ce spectacle court est ‘quintessenciellement pinteresque’. Et ce n’est pas peu dire. On y trouve et retrouve tout ce qu’on aime chez cet auteur qui a fait que le théâtre après lui ne sera jamais plus ce qu’il était avant. Soit Harold peut-être à son ‘best’, et qui se fait un ‘check-up’. Cela donne ‘je dis, je re-dis, je re-redis’. Et encore ‘je questionne, je re-questionne, je m’informe, je me ré-informe, je vérifie, je re-vérifie… je me persuade de, je me re-persuade de’… et je reformule tout ‘ad nauseam’ comme diraient certains anglophones. Ici tout est très ‘top’, mais paradoxalement cela fonctionne. Un homme, une femme. Lui, verre de cognac à la main interviewe Elle. Et Elle a probablement résolu d’être honnête. Qui est-il par rapport à elle, qui est-elle par rapport à lui… des amants à venir, passés ou provisoires ? Que veut-Il, ce Lui si professoral, savoir d’Elle, et pour quoi faire? «Bon, écoute, recommençons à zéro». A quoi servira ce lit plutôt trop mince et dérisoire posé sur le plateau? Pourquoi évoquer ces cendres auxquelles nous sommes destinés à être réduits puisque «poussière tu es et à la poussière tu retourneras», comme Rebecca et Devlin l’entonnent ensemble? Et ne nous reparlez pas de fours crématoires. Comprend-on quelque chose à cette absence ou à ce manque d’enfant qu’elle confesse ou déplore à la toute fin et qui fait que tout s’arrête net ? Elle, Rebecca : Karine Adrover est une jeune femme plus que très jolie et une comédienne rare ; après l’avoir vue dans ce rôle on ne donne pas une chance à celle que le reprendrait. Lui, Eric Fanquelin, ce Devlin incisif et professoral qui la questionne, a une voix grave et une présence intense. Il est parfait. En lever de rideau on a droit à un petit film dérangeant de sept minutes intitulé Le nouvel ordre mondial dont on ne voit pas bien ce qu’il a à voir avec l’histoire, même si Harold Pinter a donné son assentiment pour qu’il lui serve de prologue. Un homme à demi-nu, à la tête masquée par un capuchon, est ligoté sur une chaise. Deux individus aussi laids que sinistres, visages en gros plans, discutent de ce qu’ils vont lui faire subir. Ecrit par Pinter lors de la première guerre du Golfe, il s’agit d’une reconstitution de ce qui se serait passé dans une prison américaine en Irak et dont les images ont été largement diffusées sur Internet. Soit les horreurs de ce monde vues par un auteur pour qui la Shoah est un cauchemar dont il ne peut pas se réveiller et dont il ne veut pas que nous nous réveillons jamais. Cependant on ne voit pas à quoi sert ce prologue plus que grinçant greffé sur cette petite pièce parfaitement dérangeante mais qui fait tilt.
Théâtre Essaïon, du 14 février au 19 avril, les jeudi, vendredi et samedi à 21h30. Réservations : 01 42 78 46 42

27 janvier 2008

Une souris verte, de Douglas Carter Beane

« The little dog laughed » est le titre original de cette pièce créée aux States en 2006 et qui y a fait un bien joli carton. Qu’ont en commun le petit chien qui s’est mis à rire ( parce qu’il n’en pouvait plus ? ) et la souris franchouille qui se fait prendre par la queue… mais par quel bout voudriez-vous la saisir ? Pour être montrée à ces ‘messieurs’ : voyez voyeurs, frustrés, simples chercheurs ou les trois à la fois ? Les comptines, autrefois, étaient des prologues sournois pour contes cruels destinés aux enfants. Ici des personnages simplistes désirent la gloire et la fortune - et les deux vite-fait - en des temps où toutes sortes de raccourcis et de contournements, même et surtout risqués, sont bons pour exister médiatiquement et s’en coller plein les poches. Mitchell, mec superbe, est acteur et sa carrière au théâtre ou au cinéma va démarrer en flèche. Diane, son agent-alias impresario distribuée ici dans le rôle de la bonne fée marraine des anciens contes, négocie sa trajectoire avec les puissances d’argent auxquelles elle fait mine, quand ça lui chante ou qu’il le faut (et souvent les deux) de se soumettre ; pour ensuite leur adresser des fins de non-recevoir, à coup d’aphorismes et de vannes pétaradantes. Alex, jeune homme aussi perplexe que paumé se prostitue mais chapitre sexualité il est aussi interloqué que Mitch qui l’a convoqué dans sa chambre d’hôtel: sont-ils homos, ou hétéros moitié-moitié, ou les deux à la fois? Ils essaient de reprendre tout à zéro et de régler au lit leur problème commun après avoir picolé. Hélène, plus sexy que glamour, est l’amie attitrée d’Alex. La voilà enceinte de ses œuvres suite à une nuit d’errance commune et plus qu’alcoolisée. Il faut intervenir. Bon, c'est un mélo ‘cheap’, consternant, tout juste bon pour une télé-réalité de bas étage. Mais si on révèle la fin et son happy end qui n’est pas seulement due au coup de baguette de la bonne-fée marraine on n’aura fait que la moitié du chemin. L’intérêt de cette pièce que vous pourriez croire destinée au café-théâtre, au cabaret, ou aux salles de boulevard enchaînant les vaudevilles, réside dans le fait que Mister Beane est d’abord un vrai auteur de théâtre qui se met dans la peau de personnages qu’il a fait imploser avant qu’ils n’explosent sur scène ; l’identification du spectateur avec eux est à plusieurs niveaux. On les plaint, on se moque d’eux ; mais si l’on est honnête, on avoue avoir été confronté à des situations semblables. Dérision, auto-dérision et Woody est en coulisses. L’humour anglo-saxon allie causticité et tendresse. Et ce marivaudage à rebours en est l’illustration. Il est joué par quatre comédiens débordant d’une vitalité funambulesque dans des décors fonctionnels avec éléments pivotants, ça tourne et c' est un régal.
Théâtre Tristan Bernard, du mardi au samedi à 21h et le samedi à 18h .
Réservations : 01 45 22 08 40

24 janvier 2008

Sous-sols

Sous-Sols, écriture et mise en scène : Claire Dancoisne
Par le Théâtre de la Marionnette à Paris
«Voici notre histoire, c’est une histoire très triste». Qui parle ? Un personnage ressemblant de façon troublante à ceux des Bas-fonds de Gorki dont Claire Dancoisne avoue en avoir emprunté un certain nombre pour les recycler, ou plutôt les réinventer. Sur scène des êtres non identifiables, vraies-fausses marionnettes, la tête recouverte d’une cagoule noire avec, appliqués contre l’estomac, des masques grotesques en forme de visages à grosses rides sourcils hirsutes et yeux écarquillés : ce sont les ‘damnés de la terre’ manipulés et opprimés par le pouvoir en place. Ils se sont réfugiés dans des caves où ils se chahutent, s’affrontent, se réconfortent, se réconcilient, parce qu’au fond ils ne sont pas méchants. « L’homme croit bien faire et les autres ne sont pas contents» comme aurait dit celui qui avait choisi pour pseudonyme Gorki : l’amer. Pendant ce spectacle qui sidère et dérange dès la première minute, une petite dizaine de phrases seront prononcées en français, en russe ou encore en anglais. «Les hommes ne sont pas des cafards faits pour s’égailler dans tous les sens» écrivait encore Gorki, et dans un décor constitué par un entassement d’éléments tubulaires asymétriques montés sur roulettes et qu’on dissocie et trimbale, débarquent des insectes plus ou moins préhistoriques. Ils seraient monstrueux s’ils n’étaient pas réduits à des squelettes en fil de fer eux aussi montés sur des roulettes et drivés par les comédiens qui ont quitté leurs énormes capes beiges pour se retrouver en maillot d’acrobates de foire. Des chauve-souris stylisées accrochées à des fils tournoient comme dans un manège. Une cage descend des cintres, s’en échappent des dizaines de personnages qui envahissent le plateau, escaladent les échafaudages ou se réfugient dessous. Un piano dont un musicien extrait des sons métalliques, valdingue. Des câbles montant vers les cintres s’enflamment. Contorsions, trépignements, bruits, mouvements et rythmes frénétiques ou au contraire très chorégraphiés, cela tient du dessin animé et du cinéma des premières années du muet. Tout se joue sur un mode dérisoire qui paradoxalement engendre l’émotion puisque scandalisés mais attendris nous nous identifions à ces pantins malmenés, mais farfelus et resilients. Aussi cohérent qu’apparemment incohérent, ce spectacle servi par deux comédiennes et quatre comédiens étourdissants d’agilité est ludique au plus haut point. ‘Très beau travail’, comme diraient plus que sentencieusement certains critiques de théâtre, si rationnels et qui ne veulent pas avouer leur admiration pour ce spectacle destiné à voyager, a être donné et redonné hors d'un certain hexagone.
Théâtre Paris-Villette, lundi, mercredi et samedi à 19h30, mardi, jeudi et vendredi à 21h. Renseignements et réservations : Théâtre de la Marionnette à Paris : 01 44 64 79 70 au
Théâtre Paris-Villette : 01 40 03 72 23

21 janvier 2008

Le jeu de l'amour et du hasard, de Marivaux

Mise en scène de Xavier Lemaire
Marivaux subtil, élégant, philosophe incomparable autant que cruel, analyste plus que méticuleux des travers de la société de son temps, de tous les temps, fait en principe salle comble au théâtre. Dieu merci, sa Dispute jouée actuellement au Théâtre Treize est plus que jubilatoire. Peu de temps après la création du Jeu de l’amour, voyez années 1730, on lisait dans les Notices sur les pièces de théâtre: « Le style de Marivaux va tellement au courant de la plume que tout dépend du ton où il est monté tel jour ». Donc Monsieur Orgon a décrété qu’il est urgent de marier sa fille Silvia. Son choix s’est porté sur un certain Dorante. Mais Silvia, peu désireuse de se soumettre aux lois d’un mariage ‘de raison’ prétend privilégier « un combat entre l’amour et la raison ». Elle obtient de son père la permission d’endosser le costume de Lisette, sa servante, le jour de sa première rencontre avec Dorante. Monsieur Orgon acquiesce d’autant plus aisément qu’il a confié à son fils Mario que chez ‘la partie adverse’ entendez la famille du futur gendre, Dorante a eu la même idée. Donc Arlequin, valet rebaptisé Bourguignon se présentera devant Silvia prétendant être son fiancé Dorante. La suite : embrouillaminis, quiproquos, imbroglios et situations dignes d’un carnaval où tout le monde a licence de se déguiser en tout le monde et vice-versa pour mieux s’entre-démasquer jusqu’à ce que les dieux, avec Eros en tête de peloton, y reconnaissent les leurs. Toutes sortes d’ingrédients ont été réunis pour faire de ce spectacle une soirée ou même une matinée jubilatoire: un rythme rapataplan, des décors transformables, jolis et ingénieux. Les costumes sont ‘intemporels’ selon le vœu du metteur en scène. Bémol ! là ça coince plutôt: il a laissé Brigitte Elbar, sa costumière, affubler Silvia d’une robe sèche et rêche avec poches gigantesques que n’aurait pas reniée ce couturier Palois, géométricien faisant florès dans les années soixante-dix. D’accord, les comédiens sont parfaitement ‘en situation’, et la charmante Isabelle Andréani est une Lisette accorte, joviale et pétulante. L’ennui c’est que face à elle, Silvia ,Gaëlle Billaut-Danno, est aigüe et plus froide encore qu’une mégère inapprivoisable. Son Dorante, visage figé-crispé est sinistre. Certes on est au énième degré, et bien sûr la pièce est une remise en question de cette institution archaïque qu’est le mariage, en plus d’une satire de la société d’alors, de ses conventions et autres hypocrisies ou préjugés érigés en code de conduite. Voilà qui est louable et si consensuel n’est-ce pas ! Puisqu’il n’y a plus de suspense et que tout est devenu glacé et plutôt consternant, on s’ennuie. Aux saluts, les lycéens et les étudiants dans la salle, comble ce soir-là, trépignent de joie. Dans ce qu’on peut qualifier de re-lecture de Marivaux, selon nous, il y a du jeu, certes, et peut-être même du hasard mais la démarche du metteur en scène est bien hasardeuse. Au rayon amour, c’est le vide.
Théâtre Mouffetard du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 17h et 21h, dimanche à 15h. Réservations : 01 43 31 11 99

20 janvier 2008

Laurent Viel chante Brel

Avec Thierry Garcia à la guitare
Donc cet ex-Berry Zèbre, ci-devant cinéma de quartier, recyclé et devenu cabaret avec des tables genre bistrot où l’on s’installe pour boire et manger en attendant que… Ben, non, pas de trois coups, pas besoin de… Le Grand Jacques est là. Laurent Viel s’est installé main dans la main et voix dans la voix avec son partenaire, Thierry Garcia à la guitare. Certains auteurs, et non des moindres, ont accepté l’idée que leurs oeuvres puissent être prolongées, parce que ‘re-découvertes’. Mais ne parlez pas de prendre du recul ou de faire une re-lecture : le Laurent Viel qui chante ‘son’ Brel est surtout et d’abord un comédien et un interprète honnête, généreux et rigoureux. Alors tournez manèges infernaux ou sublimes, et en avant la Fanette, la Mathilde, et une Belgitude dont on sait qu’elle est aussi virtuelle que fragile. Et Amsterdam direz-vous, et Knokke le Zout, face à un simple Vesoul? Et les guerres, qu’elles soient d’Irlande ou pas, menées au nom de quoi, de qui? Mais aussi les constats de faillites, évidentes ou apparentes, et les désespoirs mieux ou pires que nécessaires: «pleurer serait lâche». On enchaîne… Au suivant de ces messieurs-dames ! Devrions-nous rêver de l’« âge d’or » ? Thierry Garcia joue de sa guitare sobrement, Laurent Viel et lui affichent une complicité plus que parfaite, et les voilà entonnant à deux un air à la tierce ou à la quarte. L’un sifflote, l’autre raconte. Mais Brel est là : « je n’irai pas plus loin », d’accord, mais aussi… « j’arrive ! » Que vous souhaiter de mieux , en ce mois de vœux, que d’aller un lundi aimer Laurent Viel et Thierry Garcia au Zèbre de Belleville.
Zèbre de Belleville, les mercredis à 20h30. Réservations : 01 48 31 35 40


19 janvier 2008

Jean la Chance, de Bertolt Brecht

Jean la Chance, de Bertolt Brecht, mise en scène Jean-Claude Fall
« Je suis content. Il me reste la vie » décide Jean. Enjoué, du genre ‘gros réjoui’ il s’effondre et meurt en scène à la toute fin. C’est un des paradoxes de cette pièce élaborée à partir d’un manuscrit retrouvé dans les Archives du Berliner Ensemble il y a une dizaine d’années. Brecht n’avait pas été jusqu’au bout de sa démarche et ce fragment date de 1919. Mais ce qu’il n’avait pas finalisé est ébahissant : tant de fraîcheur, de tendresse , de dérision, tant de cynisme et tant de cruauté ! Jean-Claude Fall le monte et le joue entouré de quinze comédiens et de musiciens dont certains, attachants et brillants, sont les deux à la fois. Il a voulu un décor à base de toiles de fond s’affalant des cintres les unes après les autres quand elles ne sont plus de mise. Posé sur le plateau d’abord nu, un plan incliné se fend pour laisser place à un ruisseau aussi symbolique que rafraîchissant ou …funeste. Planté côté cour, un manège constitué de balançoires fait tournoyer, assis ou debout, des personnages muets, hochant la tête, en costumes étranges : on a basculé dans l’onirique. Instruments à cordes et à vent, sept musiciens jouent une composition de Stephen Warbeck qui convoque des Gitans d’Europe Centrale. Spectateurs de part et d’autre du lieu scénique, ils ne cessent d’y grimper ou regrimper. Théâtre dans le théâtre avec en prime des personnages en quête d’auteur. On rêve deux heures durant. Mais Jean dit ‘la Chance’, lui, rêve en permanence. C’est un jeune fermier qui avec Jeanne sa femme tient une auberge. Un homme arrive de la ville, raide, hâbleur, sinistre et ganté de noir. Il fait la cour à Jeanne qui, troublée, s’en ouvre à son mari : doit-elle tenter une expérience amoureuse qui la révèlerait à elle-même ? Jean qui veut le bien de sa Jeanne la laisse libre d’agir selon un désir qu’il croit susceptible de la faire ‘exister’ mieux encore. Naïf, lui ? pire… coeur d’or, avec tout ce que cela comporte d’utopique : émule de Candide et de l’Ingénu, aussi philosophiquement correct qu’incorrect, plus poétique que les personnages d’Arouet, plus chevaleresque et picaresque et encore plus nomadique qu’un Quichotte; bien que le comédien, rayonnant et prodigieux qui impose Jean, David Ayala, soit physiquement plus proche de Sancho Pança. La suite ? Largué par son épouse, dépossédé de sa ferme, devenu vagabond, Jean acquiert deux charrettes censées lui permettre de survivre. Ça bascule, on zappe un peu. Retoqué une fois de plus, il se retrouve chargé de ‘gérer’ un troupeau de taureaux. Entre temps il s’est fait rouler, insulter, cracher dessus par des gens de mauvaise rencontre, des mal intentionnés, voyez des sadiques. Pas masochiste, il jubile, exulte, comprenez : il aurait tant regretté de ne jamais être né. On adhère, on est devenu son frère, on se dit : « Oh-hé ! ben nous aussi… oui… merci…! Et nous ne sommes surtout pas déçus du voyage, allez ! » Du moins c’est ce que nous suggère, en fin de partie, ce spectacle aussi étrange qu’intense et aussi généreux que jubilatoire.
Théâtre d’Ivry Antoine Vitez mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h, jeudi à 19h, dimanche à 16h. Réservations : 01 43 90 11 11

13 janvier 2008

L'ingénu, d'après Voltaire

Adaptation de Jean Cosmos, mise en scène d’Arnaud Denis
Sur l’affiche plus que sobre une épée pourfendrait donc « l’infâme » à défaut de l’écraser n’est-ce pas Messire Arouet ? Mais déjà elle a tranché le titre en deux : soit ‘l’ingé’, voyez beau linge, s’il vous plait, parce qu’on est chez des aristos, mais aussi un personnage plus ou moins métaphoriquement ‘nu’. Jeu de mots s’ajoutant à ceux de l’auteur qui donne pour patronyme Kerkabon à de trop bons gentilshommes bretons, et qui invente le Père Toutatous, jésuite douteux au raisonnement délétère. Une fois encore cette saison, après les nouvelles et succulentes Voltaire’s Folies de Jean-François Prévand au Théâtre de l’Oeuvre, un écrivain adapte magistralement pour la scène un roman du philosophe-pamphlétaire qui, dit-on, se voulait avant tout dramaturge, mais dont les pièces lourdes et ambitieuses ne furent pas des succès. Jean Cosmos, à la plume étincelante, nous convainc vite que le langage de ce même subtil et ébouriffant Voltaire est un lieu théâtral. Ce spectacle joyeusement ficelé nous confirme aussi dans le sentiment que l’auteur est cet ami un peu négligé ces derniers temps au profit de pseudo-penseurs qui, comparés à lui, ne sont que des balbutiants médiatisés par défaut. L’intrigue est à la foi simple et pleine de péripéties. Un jeune Huron (Arnaud Denis, metteur en scène aussi sublime de beauté dans sa tenue d’Indien que dans son costume de cour) débarque en Basse Bretagne pour y être reconnu presque immédiatement par les gentilshommes qui le reçoivent à dîner : il est en fait leur neveu. Ils s’empressent de le faire baptiser pour l’aider à accomplir son salut. Hélas, la marraine qu’ils lui donnent, Mademoiselle de Saint Yves, tombe sur le champ aussi amoureuse de lui qu’il le devient d’elle au premier regard. L’Eglise catholique interdisant un mariage marraine-filleul, il faut une dispense pour qu’ils puissent être unis. Voilà notre ingénu, devenu Hercule de Kerkabon, en route pour Versailles, mais ayant rencontré des Huguenots et pris leur défense, il se retrouve à la Bastille, avec pour compagnon un janséniste qu’il séduira par son bon sens et sa fraîcheur d’âme. De son côté, pour obtenir la grâce de celui qu’elle aime, la Belle Saint Yves s’en est allée trouver un gentilhomme susceptible de plaider en sa faveur, mais aux désirs duquel elle se voit contrainte de céder pour sauver son Hercule. Elle ne survivra pas à ce déshonneur, et au moment où elle le rejoint, elle meurt sur scène. Episode d’une grande beauté, avec intervention de ceux qui emportent en coulisses le corps de la comédienne : la plus-que-parfaite Romane Portail. L’ex-Huron, lui, s’en sortira, n’ayez crainte, pour derechef philosopher à tout va. Péripéties rocambolesques, réflexions diverses, parfait dosage d’émotion et de grand guignol. On ne tentera pas de vous énumérer les trouvailles de ce spectacle, dont l’une consiste à faire intervenir le metteur en scène dirigeant les comédiens qui vont endosser les rôles principaux, mais qui remplace au pied presque-levé un acteur lequel, selon lui, n’est pas à la hauteur. Mise en abyme et théâtre dans le théâtre, voilà qui marche à tout coup, mais ici c’est jubilatoire. Scénographie légère, décor transformable, costumes somptueux. Musique ? Mozart, s’il vous plait ! Et quel bonheur que cette distribution homogène et chorégraphiée au plus près, où douze comédiens jouent combien de rôles déjà ? (sept, pour l’un d’entre eux). Il y a une telle adéquation entre l’auteur, l’adaptateur, le metteur en scène et sa troupe, qu’époustouflant est un qualificatif bienvenu qui prend ici tout son sens .
Vingtième Théâtre, du mercredi au samedi à 21h30, dimanche à 17h30.
Réservations : 01 43 66 01 13

11 janvier 2008

Le moral des ménages, de et par Céline Caussimon

Dans la vie ordinaire comme sur sa planète à elle, Céline continue de « marcher au bord » comme elle le revendiquait dans la chanson éponyme (mot qu’elle déteste) d’un récent spectacle. Non pas qu’elle avoue une quelconque marginalité, mais parce que pour arriver à vivre vrai, selon elle, il faut être équilibriste. Et elle débute ce tour de chant-ci par une déclaration du même ordre : donc elle n’est pas « dans le sens de la marche ». Il y a tant de choses qui la rendent perplexe, la dérangent en permanence, ou encore la révulsent dans une société obnubilée par son pouvoir d’achat garantissant non pas la paix desdits ménages, mais avant tout leur moral. Avec pour seul recours de cliquer sur le Net. Céline empoigne un quotidien, nous en lit les gros titres : donc, l’espérance de vie s’accroîtrait vertigineusement grâce aux cinq fruits et légumes qu’« on » nous enjoint d’ingurgiter quotidiennement. Qui « on » ? Elle ne rentre pas dans ces considérations-là, elle s’en fiche, mais elle dénonce les addictions larvées qui sont le lot de nous autres, citoyens moyens condamnés à culpabiliser parce que nous ne mangeons pas assez bio. Société « sais-tu où tu vas ? » Et elle, amoureuse de la vie, « fait l’amour ‘bio’ avec brio » : une fois encore ses mots se sont mis à se faire des pieds de nez pour mieux s’accoupler ensuite. Des chansons courtes alternent avec des plus longues ; elle emprunte à un chanteur kabyle une mélodie sur laquelle elle a calé les paroles d’une poésie qui a du souffle parce que portée par le vent. Dans une autre, la terre tremble et les maisons se sont éteintes. « J’irai pas travailler, toutes mes maisons se sont écroulées. » Résignée, voire pessimiste Céline ? Non pas, parce qu’il y a dans son panthéon des rêves et tant de souvenirs. « J’ai gagné quoi ? » Elle avoue ne s’être pas battue, n’ayant pas eu besoin de le faire. Parce que Céline est une battante qui figure à un certain tableau d’honneur, dont les combats ‘doux’ sont faits au nom d’un bon sens questionnant la nature des choses. Pas de mélancolie, mais plutôt un constat de toutes sortes de demi-échecs qui vous remettent en selle, de gens rencontrés qui l’ont émue, inspirée (n’est-ce pas « Jolie Marinette » ?) et qu’elle a perdus de vue. Et puis, fabriqués par les hommes, ces objets saugrenus, aussi menaçants que tutélaires : une corde qui pourrait relier, mais qu’elle fait sournoisement rimer avec miséricorde. Une femme commence par oublier de faire ses courses à temps et n’a ensuite pas de quoi se préparer un vrai repas. Elle finit par casser des œufs aussi énigmatiques que surchargés de connotations. Elle les réduit en une omelette qui bavera dans son assiette, histoire d’avouer qu’elle-même a peut-être déjà été « une omelette qui s’est fait rouler ». Mais, reprenons : au juste, qu’y a-t-il donc dans une boite crânienne ? Voix ample qu’elle peut voiler un tantinet ou rendre plus rauque, émotion oblige, poète singulière et encore comédienne à la sensibilité et à la pertinence à toute épreuve, Céline Caussimon nous trimballe dans les perplexités de son ailleurs aussi intimiste qu’exploratoire. Jean-Luc Priano compositeur et arrangeur des musiques qu’elle a voulues, l’escorte à la guitare, au banjo et à des percussions qui peuvent se résumer à des cuillères cognant contre les parois de simples verres. La contrebasse de Jean-Luc Arramy, lyrique, puissante, vous remue gentiment les entrailles. Quant à Viviane Arnoux, à l’accordéon ou à la clarinette, elle vous a, dès le départ, scotché vite-fait-bien-fait. Céline dans sa robe moulante sur laquelle des pastilles rouges et blanches, pièces rapportées dérisoires, sont collées comme elles le sont sur les costumes des musiciens… et puis encore Céline, en chaussures genre bottines lacées qui saute sur le plateau de ce chaleureux miousikol à l’Essaïon … la voilà qui envoie en arrière sa chevelure en bataille, mais ses mains ont des doigts interminables et sa posture est bien celle d’une ‘grande fille’ du genre ‘toute simple’. Que dire de sa joie d’être sur scène ? Que pour nous c’est gagné : on adhère !
Théâtre Essaïon, le mercredi à 20h30. Réservations : 01 42 78 46 42

09 janvier 2008

La dispute, de Marivaux

Mise en scène : Filip Forgeau
La pièce est une des plus singulières de Marivaux, et si elle a été mal reçue à sa création c’est peut-être qu’elle est d’une subtilité qu’on ne croyait pas de mise au théâtre à l’époque, soit un bon siècle avant la naissance de Sigmund Freud. Une vingtaine d’années avant que l’intrigue se noue un prince ayant soutenu qu’en amour ce sont les femmes qui se rendent les premières coupables d’inconstance et d’infidélité, a été vivement contredit par son entourage féminin. Cette dispute a débouché sur un pari, comportant des aspects assez barbares et inhumains. Sur l’ordre du prince en question deux garçons et deux filles au berceau ont été emmenés au fond d’une forêt où ils ont vécu dans une maison conçue pour eux, isolés les uns des autres, et élevés par des gardiens à la peau noire pour que les enfants ne puissent s’identifier à eux. Les voilà âgés de dix-huit ans et ils vont être mis en présence, un garçon rencontrant une fille à chaque fois. Cela se passera sous les yeux du propre fils du prince et de son amante Hermiane à-demi dissimulés pour n’être pas repérés par les jeunes gens. Ils paraissent et on assiste d’abord à la rencontre entre la mutine Eglé (Soizic Gourvil) et le superbe Azor (Arno Chéron). La conversation préalable entre le Prince et Hermiane avait eu lieu à l’avant-scène devant un rideau rouge tremblant ; l’action se déroule dans le décor splendide dû à Claude Durand. Il représente un théâtre à la française, raffiné, avec dorures, mais qui n’est plus entretenu et où un des lustres en cristal s’est affalé, le reste étant à l’avenant. Les deux jeunes gens, elle en chemise de nuit blanche découvrant ses jambes, et lui torse nu et pantalon noir, s’éprennent immédiatement l’un de l’autre. Leurs mentors, descendant de la loge d’où ils les guettaient, leur suggèrent qu’il faudrait mettre à l’épreuve leur sentiment en se quittant plusieurs heures par jour pour que l’absence renforce le désir qu’ils ont l’un de l’autre. Mais ne dit-on pas: loin des yeux, loin du cœur ? La charmante Eglé en fait l’expérience quand elle se trouve face au deuxième jeune homme Mesrin (Julien Defaye), destiné à rencontrer sa consoeur Adine (Hélène Bosc). Monstre de mauvaise foi, diriez-vous hâtivement, elle admet avec un aplomb d’enfer être tombée amoureuse de Mesrin aussi vite qu’elle l’avait été d’Azor, aimé parce qu’il « n’y avait que lui ». Et puis « on peut se tromper soi-même ». La conclusion de tout cela sera que « vices et vertus, tout est égal entre eux » parce que « les deux sexes n’ont rien à se reprocher ». La mise en scène est d’une beauté et d’une sensualité qui laissent le spectateur coi. Un immense miroir sans tain au centre du plateau permet toutes sortes de tableaux troublants: il y a des cavalcades, on s’enlace, on se palpe, on roule à terre. Une musique suave ou grinçante accompagne l’action censée être la répétition du commencement d'un monde. Des noirs intempestifs donnent une sensation d’apocalypse, une fumée s'est invitée: poudre aux yeux. Ici tout n'est que grâce et intelligence. L’adaptation de Filip Forgeau qui signe la mise en scène est adroite, fidèle, parfois audacieuse. Elle fait se terminer la pièce par une évocation de la clarté du jour, alors que Marivaux faisait conclure son Hermiane (jouée ici par Nicole Kaufmann à l’autorité souriante) s’adressant au Prince (Fédor Atkine, lui aussi tour à tour grave ou malicieux) par ces mots : « Croyez-moi, nous n’avons pas lieu de plaisanter. Partons ». Mais nous autres qui quittons le Théâtre 13 sommes comblés.
Théâtre 13, mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h30, le dimanche à 15h30. Réservations : 01 45 88 62 22.

En attendant l'huissier, de Nabil Massad

Le titre, clin d’œil plus qu’appuyé à Beckett laisse présager une incursion en absurdie, un brin de métaphysique en prime. L’homme qu’on attend n’a ici rien de tutélaire, c’est un triste personnage ministériel, rayon actes de procédure et décisions de justice, dont l’intervention évoque le début d’une fin qui pourrait nous transformer tous en clodos. Mutine, rigolote, Betty coiffeuse de son état se prépare à l’intervention du sinistre officier ministériel (au motif ? là c’est plutôt flou). Elle a expédié chez son copain les quelques meubles qui garnissaient son studio. Pour lui soutenir le moral pendant que l’abominable bonhomme instrumentera, elle a convoqué deux clientes dont elle est sûre qu’elles lui seront secourables ( là encore on tique un peu). L’une d’elles est Mademoiselle Huguette , comédienne, et l’autre Madame Keller, rédactrice de mode ; toutes deux sont jeunes et plutôt fringantes. Sauf que, grande bringue, Huguette est déjà une ringarde que personne ne veut « caster » parce qu’elle joue faux, hurle, et contorsionne un visage inexpressif. Madame Keller, sous un chapeau genre madame de Fontenay amélioré, a un ton très seizième et truffe son discours de réflexions exprimées dans un anglais oxfordien ; mais c’est une évaporée, une agitée du bocal et une mythomane comme la pseudo-actrice. On sent très vite que ces deux-là ne pourront pas s’entendre, pour ne pas dire plus. Et on ne comprend pas vraiment pourquoi Betty, fine mouche, les a convoquées ensemble. D’ailleurs très vite on ne comprend plus rien à rien et même on ne cherche plus à comprendre ; mais on assiste à un show gouleyant, sorte de méli-mélo qui fait s’enchaîner et s’imbriquer, entrer en collision des séquences farfelues, avec extraits de films pour faire bonne mesure. Huguette se transforme en James Bond, flingue à la main, ou bien devient un personnage pour films d’horreur avec masques. Betty fait une danse du ventre savoureuse sur une musique idoine, rejointe par Huguette qui entre temps s’est vu remettre un Molière ; et Madame Keller se retrouve en collant de danseuse, après être tombée dans les bras d’Huguette en tenue de travesti : parce qu’elle n’est probablement pas la femme qu’on croit. Entre temps les deux se sont tapotées, empoignées selon une gestuelle réaliste ou stylisée, pendant que Betty est partie en coulisse roucouler au téléphone avec son petit cop’ Hannibal, psy égyptien. Entre des séquences de plus en plus délirantes, on entend la voix aux inflexions inimitables d’Albert Simon, responsable de la météo sur une radio aimée des années… ? Il débite sentencieusement un « il va faire encore plus chaud » même plus prophétique. Très habile, Nabil, humoriste polémisant, philosophe sous cape et farceur-né, fait se confronter des êtres aux rêves contrariés, de ceux qui peuplent son univers de comédien, ce monde aussi dérisoire que forcément respectable et qui en prend souvent pour son grade. Passeport pour le délire, ce spectacle foisonnant est défendu par trois comédiennes charmantes qui y croient, gesticulent, chantent, dansent, virevoltent, dirigées avec brio par l’auteur. Au cinéma elles crèveraient l’écran ; Dieu merci, on est au théâtre et c’est du spectacle vivant.
ThéoThéâtre, vendredi et samedi à 21h45, dimanche à 17h. Réservations :01 45 54 00 16