29 février 2008

Ma colocataire est encore une garce, de Fabrice Blind, Michel Delgado et Nelly Marre

A vrai dire ce serait plutôt : ma colocataire est une garce de plus, ou: une fois de plus je suis tombé sur une mauvaise coucheuse, ou même… mais on ne change pas une formule qui gagne, alors belote, re-belote et même re-re-belote. Fabrice Blind co-signe avec ses camarades Michel Delgado et Nelly Marre sa troisième histoire de « co-loc ». On sait combien la co-habitation, solution adoptée par des étudiants forcément impécunieux, est chaotique et éphémère. Sasha, ravissante donzelle habillée d’une robe affriolante genre cocktail, et juchée sur des talons aiguilles vertigineux, est censée être étudiante, mais depuis sa fenêtre avec son télescope elle occupe le plus clair de son temps, semble-t-il, à repérer les codes des cartes de crédit de leurs propriétaires au moment où ils s’en servent pour retirer de l’argent. Elle vit dans un petit appartement avec son chéri , prénommé Luigi de manière à passer pour un italien, utilisant pour cela un fort accent (d’ailleurs très réussi) et faisant croire qu’il n’est pas au courant des mœurs françaises en cas d’embrouille. Car lui aussi n’est pas vraiment ce qu’il prétend être, à savoir un mannequin qui pose pour des photos de mode. Notez déjà que les tourtereaux, même s’ils sont censés être prêts à se marier, ne manifestent aucune passion l’un pour l’autre, la direction d’acteurs a zappé tout ça. Arrive Hubert Châtaigneau le propriétaire de l’appartement qui signifie à Sasha, locataire officielle, qu’elle doit décamper, son bail venant d’expirer. Ce qu’elle conteste mollement ,car ici toutes les situations ne sont pour les protagonistes que des prétextes à parler de tout et de rien mais surtout de l’argent que l’on peut escroquer aux citoyens de la planète entière grâce à Internet. Luigi apparaît et Sasha le présente à Hubert comme son frère. Vous voilà vaguement installé dans un vaudeville à l’allure de ménage à trois car, vous l’avez deviné, le propriétaire, vrai nigaud et authentique comique de service, au premier coup d’œil a cliqué sur la beauté fatale qu’on retrouve dans la scène suivante en tenue de nuit des plus affriolantes…alors que le probloc est contraint à la suite de circonstances rocambolesques de dormir dans la pièce principale où le couple a installé son canapé. On n’ira pas plus loin. L’émoustillante Sasha, qui épelle son nom de manière à ce que cela donne : S.A.S.H.A avec « achat » en écho, entourloupera, et d’une : le propriétaire benêt et hâbleur mais plutôt sympa qui n’en finit plus de camper chez elle au propre comme au figuré ; et de deux : son propre ‘fiancé’ narcissique, préoccupé de son image de marque à en tomber raide. Elle les plantera pour filer, peu importe où, mais avec plusieurs magots, accompagnée d’un certain Goran, virtuel ou pas. L’intrigue plutôt bâclée n’est pas qu’ un prétexte : l’humoriste-comédien à qui on la doit, veut accessoirement dénoncer en souriant ou même en s’esclaffant les travers de notre société. Mais Anne Roumanoff au verbe redoutable quand elle-même est sur scène, désamorce ce qu’il pourrait y avoir ici d’agressif ou de virulent. Bonne humeur : tels sont son credo et son créneau. Nous sommes bombardés de jeux de mots, de boutades et de traits d’esprit destinés à faire se tenir les côtes. Exemple : Hubert prétend que ses proches ne l’ont jamais surnommé Bébert mais Hu-Hu : « Uhu, comme la colle ? » interroge Sasha. On passe. Quand nos deux bonshommes, apparemment rivaux mais, qui sait, plus proches-que-proches (ambiguïté si indispensable de nos jours ), font mine de s’affronter, ça donne une petite parodie de kung-fu. Hubert : (Fabrice Blind) a, dans ses meilleurs moments, des allures intermittentes de Coluche. Ses partenaires jouent en alternance, et le soir où nous avons vu ce spectacle, ils étaient tous parfaitement dans le coup. Spectacle gentillet, direz-vous ? d’accord, mais pourvu que l’un ou l’autre de ces colocataires n’ait pas fait de petits et que nous ne soyons pas bientôt conviés à assister à leurs ébats.
Palais des Glaces, du mardi au samedi à 19h30, samedi matinée à 17h. Réservations : 01 42 02 27 17

Je m'appelle Marilyn, de Yonnick Flot

Mise en scène : Smaïn
Jolie supercherie, bravo, on s’y laisserait presque prendre : sur l’affiche cette blonde craquante qui nous fait tilter, figée par Harcourt avec son sourire pulpeux, ses cils de dix centimètres, sa chevelure platine et crantée, cultive à merveille sa ressemblance avec la Marilyn dont la mort à l’époque nous fit penser que notre existence venait de perdre un peu de son intérêt. Le spectacle débute par une voix off annonçant à la radio l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Au centre de la scène un lit d’hôpital, avec la classique table de nuit à roulettes. A gauche et à droite un fauteuil et une chaise. Au pied du lit, une poupée avec des cheveux aussi blonds que ceux de la femme fatale en train de donner une énième interview. Elle se raconte avec une sincérité déconcertante, puis hurle à la cantonade qu’on ne s’occupe pas d’elle, qu’on la séquestre, qu’on ne la soigne pas, se calme enfin parce que son bon Docteur a promis de passer. Elle revit tout ce qu’on sait de la star grâce aux dizaines de livres qui lui ont été consacrés. La fracture dès l’enfance sans père et avec une mère mentalement fragile, déchue de ses droits maternels : cette môme- là risquait évidemment de reproduire des schémas dont elle n’était pas consciente. Envoyée passer ses après-midis au cinéma par ses diverses familles d’accueil, elle avait été happée très vite par l’image sur-dimensionnée de personnages virtuels et refaçonnés. Mais adolescente, le personnage de Yonnick Flot demande aux prostituées de lui expliquer l’envers de certains décors et d’abord les soi-disant pulsions masculines. Celle dont on convoite le corps, nous dit ses amants, ses amoureux, ses maris, sa recherche du plaisir ‘brut’ et aussi de l’amour et de la tendresse. Egalement le manque d’argent et la goujaterie de l’homme ordinaire, le cynisme des producteurs, des réalisateurs et autres magnats du cinéma. Et aussi ses désirs d’enfants, ses avortements, ses fausse-couches : tout y est. Mais « my heart belongs to Daddy » : son cœur appartient à son père défaillant, et n’ayant pas rencontré assez d’indulgence, non plus que d’admiration, tous ses rêves se sont peu à peu évanouis. L’histoire est d’une telle fidélité à la biographie de Marilyn qu’on sature presque, pressentant que tout va se terminer très mal. La jeune femme perd le fil de son récit et avale de plus en plus de cachets. Curieusement on a repéré des détails anachroniques qui font penser qu’elle n’est pas américaine : l’auteur lui fait dire que ‘jouer et jouir’ c’est la même chose, à une lettre près. On tique, et quand elle avoue ne plus vraiment savoir qui elle est, on n’est pas étonné de comprendre qu’en fait elle s’appelle Marie Martin, née quelque part en France et ‘montée’ à Paris pour devenir actrice mais qui n’a réalisé que de minables spots publicitaires. Elle aurait voulu monter sur les planches pour être la Blanche du ‘Tramway nommé désir’ fragile mais mystificatrice, ou bien ‘La Mouette’ de Tchekhov, tout aussi paumée que trahie par son homme, mais si poétique ! Et c’est après avoir dit quelques répliques des deux héroïnes que se termine sa partition. La pièce quasiment hagiographique, mais méticuleuse et bien construite, permet à la ravissante Virginie Stevenoot de nous convaincre de l’ampleur et de la variété de ses talents de comédienne. La mise en scène de Smaïn, dont on comprend qu’il est aussi amoureux que l’auteur de son personnage, a un rythme haletant ; touchante, elle nous fait assister à la montée de la folie et du désespoir de deux femmes, dont la seconde s’est identifiée à la première.
Petit Théâtre des Variétés, du mercredi au samedi à 21h30, et le dimanche à 16h. Réservations : 01 42 33 09 92

25 février 2008

Le journal d'un fou, d'après Gogol

Adaptation et jeu : Christophe Petit
Sur le plateau, d’énormes tampons du genre administratifs, témoins de siècles de bureaucratie sont disposés en cercle. Côté jardin un porte-manteau avec quelques cintres chargés de vêtements et une vieille valise. Côté cour une chaise pliante et un mini-coffre-fort posé à même le sol. Une énorme ampoule sans abat-jour descend du plafond. Cela donne l’impression d’une cellule, d’un lieu d’interrogatoire. Des bruits confus servent de musique. Une trappe s’ouvre dans le sol, en émerge un homme pieds nus en tee-shirt et caleçon long, attaquant son monologue par une date : le 3 octobre…Il endosse un costume cravate et yeux écarquillés, épaules affaissées, crispe frénétiquement ses mains sur le bas de son veston ou le haut de son pantalon. Il ressemble à Harpo et même à Chico Marx. Il se raconte : il a 42 ans dont 22 passés dans un ministère où il a été agent administratif subalterne et amoureux de la fille de son ministre. Jusqu’ici, même s’il a visiblement ‘un grain’, il est plausible. Là où il l’est moins c’est quand il prétend avoir surpris la chienne de la demoiselle confier à une autre chienne que celle dont il est l’amoureux transi va se marier. Début de dégringolade. Nouvelles dates: on est le 6, le 10, non le 12 novembre. Il ne va presque plus au boulot, ses collègues se moquent de lui depuis toujours, et dès son retour du bureau il s’allonge sur son lit. D’ailleurs il ne va plus du tout au ministère. Il crie « Maman !». Mais il veut se venger de la société, de ses ministres, de ses avocats, qui vous anéantissent. Il prévient qu’il va devenir général, gouverneur… non, il va être élu empereur du Groenland. Le calendrier s’est emballé ; du 18 décembre on est passé au 30 février et au 43ème jour d’avril 2298. Chaque séquence, correspondant à une page de son journal, est entrecoupée de noirs, de re-ciblages de lumières, de musiques désarticulées. Le comédien se déshabille, s’assoit, se relève la seconde d’après, se jette par terre, tombe à la renverse. Il finira par disparaître, ré-intégrant la trappe d’où il avait émergé. Christophe Petit est étonnant : agité et clownesque il sait devenir touchant, et surtout il croit à ce texte à la fois loufoque et pathétique. Mais pourquoi, en tant qu’adaptateur, a-t-il décidé de transposer la situation dans la France du 21ème siècle, et de faire référence à la télévision, à la climatisation ? Pourquoi Paris avec ses Champs-Elysées et autres lieux tellement in que ça les périme aussitôt ? Pourquoi exit le lyrisme et la démesure d’un univers slave ? Et pourquoi avoir baptisé son personnage : Jean-Pierre Carrière ? Quelque chose nous échappe. Nicolas Gogol (1809-1852) n’a pas fait carrière en tant que fonctionnaire puisqu’il ne l’était que pour survivre, comme d’autres artistes et auteurs majeurs à l’époque. Quant à Jean-Claude Carrière, c’est un dramaturge généreux et qui œuvre en force pour que rayonne la culture française. Bref, c’est dommage que cette transposition prenne une dimension opportuniste, et fasse un peu gadget. Mais c’est un spectacle généreux et qui vous touchera.
Guichet Montparnasse, du mercredi au vendredi à 19h. Réservations : 01 43 37 88 61

21 février 2008

Archipel, de Issam Bou Khaled

L’auteur a sous-titré sa pièce « comédie noire futuriste ». Il est modeste car si le premier adjectif peut être vu comme négatif et froid, le noir étant la somme de toutes les couleurs, ce spectacle ébahissant les marie à l’infini. Futuriste, il ne l’est pas vraiment parce que s’il décrit une situation inextricable, un univers qui tend vers sa fin programmée, on sent que l’espoir chevillé au cœur et au corps, à l’esprit et à l’âme de l’auteur et de ses personnages, les fera survivre indéfiniment, renaître au besoin. « Demain le monde entier nous appartiendra ». Tout ici est lié à l’histoire immémoriale et récente à la fois du Liban. Troublé et troublant, ce pays tellurique engendre des êtres à la sensibilité en permanente ébullition, taraudés par une imagination qu’ils refusent de laisser somnoler, parce qu’ils sont éperdument amoureux de leur terre natale. « -Beyrouth c’est comment ?- des restaurants… l’art et la culture…» ne voir là aucun cliché racoleur non plus qu’une réponse de touriste moyen, c’est une manière toute simple de rendre grâce au pays nourricier. Dans une sorte d’antre en pente, au sol mou et répugnant, représentant un égout genre gigantesque boyau, trois personnages. Un vieux enfoui dans le sol et affublé de sourcils géants masquant ses yeux. Un autre plus jeune a les oreilles remplies de brindilles. Une femme au ventre dérisoire a aussi dans la bouche des brindilles. Le vieux est un médecin aveugle, le jeune homme est tout simplement sourd et la femme, muette, est une ancienne danseuse de cabaret, style ‘danse du ventre’, enceinte, mais de qui ? Depuis le sommet du dispositif scénique dégringole un énorme sac poubelle. En sort une jeune femme vêtue d’un collant, tête encapuchonnée. C’est une enfant-éprouvette non-désirée donc jetée aux ordures. « C’est ici le recyclage ? » La suite ? « Je suis beaucoup plus mort que vous ». « Laissez-moi voir ma mère ! ». « Est-ce qu’il y a de l’herbe dans mon crane ? » Sur scène des cabrioles, on s’étreint, on danse le rock et on se fige. Des musiques tous horizons, rock obligatoire, ou airs genre Nancy Sinatra : la bande-son intense est d’une qualité rare. Bruitages genre canonnades ou percements de tunnels. Non, ne nous renvoyez pas à Kafka, Ionesco, Brecht et consorts. Nos amis libanais qui en sont nourris les ont intégrés plus vite que nous au rythme de leur tempo. En tête de distribution, le sidérant Roger Assaf dans le rôle du docteur qu’on finira par extraire de son trou, pour qu’il nous rassure. Au Liban, il a contribué à créer le Théâtre Shams en recherche inlassable de ce qui pourrait être le meilleur du meilleur. Au Tarmac, pavillon qui hébergeait une ancienne buvette des abattoirs de la Villette, la greffe a pris. Spectacle onirique, délirant, sainement déconcertant, dont on a l’impression de sortir plus qu’heureux, même si, totalement K.O. à la fin, on n’a pas tout saisi de sa démesure et de sa dérision. A la limite on y retournerait. C’est tout dire .
Le Tarmac, mardi au vendredi à 20 h. Samedis 23 février et 8 mars à 16h et samedi 1er et 15 mars à 20h. Réservations : 01 40 03 93 90

19 février 2008

Se mordre, de Pierre Notte

Mise en scène Lahcen Razzougui, dramaturgie Céline Cartillier
Pierre Notte aux Déchargeurs, cela fait tilt une fois encore. Donné dans la ‘salle Vicky Messica’ son « J’existe, foutez-moi la paix » qu’il interprétait avec sa sœur nous avait sidérés. Cette pièce-ci est proposée dans la ‘salle la Bohème’, cette cave où l’on pense que Nicolas Flamel et sa Pernelle y auraient alchimisé. Le lieu est habité et la pièce, métaphysique, démarre au quart de tour. Sous des lumières ciblantes une chorégraphie rapide fait évoluer dans l’espace minuscule deux comédiennes empantalonnées de noir. Elles miment des chamailleries de sœurs qui n’auraient pas dépassé l’enfance. Elles se mettent compulsivement sur le nez des lunettes, les déchaussent, les rechaussent, s’assoient, se lèvent, se remplacent sur la chaise du milieu, selon qu’elles sont vraiment sœurs ou simplement sales gamines prolongées, endossant l’une le rôle de l’autre, et vice-versa. Cette pièce de Pierre Notte a au départ été conçue comme une confrontation entre un frère et sa sœur. Stroboscopes : ça marche à tous coups. Maintenant c’est Marie, ex-Alexandre qui est face à Constance. Mais l’histoire, l’argument, le sujet, tout est inracontable parce que riche, exploratoire et plus qu’analytique, donc simple et universel. Ça nous parle à tous, parce que c’est dit aussi poétiquement que férocement. Les enfants, eux, ont leur phase féroce, amplement nourrie par les contes dits de fées, n’est-ce pas ? Adolescence : vous êtes à la recherche d’un temps perdu où, jeune animal cherchant à assumer sa fonction de prédateur vous mordiez frères et sœurs. Et comme Constance et Marie vous cherchiez aussi un père pour le tuer, après avoir « rasé le chien avec le rasoir du père ». Un manège familial s’est mis à tourner sur un rythme endiablé ; les comédiennes s’apostrophent, font mine de ne pas s’entendre. Sur une petite boîte à musique elles re-moulinent ce « Sous le ciel de Paris » des années Piaf-Montand. Pierre Notte, perfectionniste, méticuleux, est une fois encore parfaitement servi par sa dramaturge, son metteur en scène et ses comédiennes.
Théâtre des Déchargeurs, du mardi au samedi à 20 h . Réservations : 0 892 70 12 28

15 février 2008

La Nord-Sud, d'après Louis-Ferdinand Céline

La Nord-Sud, d’après "Entretien avec le professeur Y " de Louis-Ferdinand Céline
Adaptation et mise en scène d’Igor Futterer
Pour ceux qui n’empruntent pas le métro ‘la Nord-Sud’ ne peut pas évoquer la ligne transversale destinée dans la capitale à relier Montparnasse à Montmartre. Le métro avec ses voies biseautées est pour Céline une métaphore : on s’y enfourne et puis on en émerge , après avoir refait le parcours de la vie et des mots qui vous permettent d'exister. Louis-Ferdinand veut « transposer le langage parlé à l’écrit ». Il fait les demandes, fournit des réponses catapultueuses, et dénonce inlassablement à coups d’argot savoureux ce qui est frelaté dans un ‘vilain monde’ où, retouché ou pas, règne le ‘chromo’ : ce quelque chose aux couleurs offensantes et de très mauvais goût. Il y dénonce l’avènement de la télévision, ces étranges lucarnes des années 1950, mais aussi les modes, la ‘psychologie philosophique’, les valeurs fausses, les esprits bornés, la jeunesse « qui avale tout », ceux qui veulent que leur « cher moi jouisse ». Et encore les tartuffes, les imposteurs, les récupérateurs d’inventions, les 'maquereaux', les faux mécènes qui sont de vrais commerçants, les éditeurs : « Gallimard est fort riche : il se plaint, c’est bon signe ! ». Celui qui fut traité de voyou et de traître, souhaite tutoyer les anges, avoue « je ne suis pas très modeste ». Il admire Voltaire à l’
« esprit au culot atomique ». Il s’apostrophe lui-même : « Ferdine, ta poire, ta voix, ta dégaîne ! » Roland Farrugia qui joue Céline avec une énergie époustouflante n’est pas seul dans la station de métro suggérée sur scène par quelques sièges rutilants : un petit homme effaré, joué de façon désopilante par Marcel Philippot, est censé être ce respectable professeur Y chargé par Gaston Gallimard d’interviewer l’écrivain rebelle. En fait il s’appelle Colonel Réséda et c’est un militaire en retraite avec des soucis prostatiques. Il perd très vite pied comme « flingué » en rafales par un Céline très remonté ; il n’arrive plus à formuler ses questions maladroites non plus qu’à le pousser dans ses retranchements. Il pleurniche et s’effondre sur son siège. L’écrivain, après avoir tenté de le réconforter, confie au public « je suis son médecin traitant » puis sort de scène déclarant encore : « je vous expliquerai ». C’est ainsi que se termine ce texte jubilatoire, joué en force par deux comédiens extraordinaires. On espère qu’ en avril, après avoir effectué son passage au Théâtre Clavel, ce spectacle décapant sera repris dans un lieu moins confidentiel que ce petit théâtre bellevillois, charmant au demeurant.
Théâtre Clavel, du mardi au samedi à 20h. réservations : 01 42 38 22 58

13 février 2008

Neige d'été

Neige d’été, ‘œuvre’ de Céleste Florian et R.Alexandre de l’Ambre
Soit des co-auteurs dont la collaboration a donné naissance à cette‘œuvre’ plus lourde que lourde et qui tire son public à hue autant qu’à dia. Une femme très touchante est accusée à tort du meurtre par empoisonnement d’un homme de sa famille. Comment prouvera-t-elle son innocence ? C’est l’argument d’une pièce que répète une troupe de comédiens européens dans un contexte asiatique : un des personnages féminins-clés a son double en la personne d’une comédienne-chanteuse nipponne, soit Ayako Terauchi . Laquelle nous gratifie inlassablement de ses mélopées sans qu’aucune émotion ne nous atteigne puisque tout est si traditionnellement codé au pays du Mikado. Mais place au théâtre dans le théâtre : d’habitude la formule fonctionne. Sauf, qu’ici c’est un flop .Tout est redondant et au final on a droit à nouveau à la scène du meurtre, re-jouée par des comédiens masqués et revêtus de somptueux costumes japonais. On tourne en rond pendant deux longues heures. Ce spectacle est ‘politiquement poétique’, dixit le directeur de la fondation Beaumarchais qui, le patronnant, a permis qu’il soit monté à grands frais avec des décors se voulant grandioses mais qui sont lourdingues dans ce théâtre où le rideau grince à chaque fois qu’on l’ouvre… et les occasions en sont nombreuses : tous les noirs intempestifs présidant aux changements de décors . Le but des auteurs est , paraît-il, de montrer les similitudes et les divergences du monde occidental actuel d’avec le monde extrême oriental de toujours . C’est aussi de préparer Beijing 2008, tout en stigmatisant les dictatures, de manière politiquement archi-correcte. Au cours de ce méli-mélo on a droit au numéro horripilant d’un metteur en scène à l’accent russe prononcé, pétri de doutes, qui tente de se convaincre, et nous avec, qu’il fait bien son travail. Verbeux et incompétent, Il découvre tout à coup sa vérité ( ? ) et passe à la trappe. Irruption d’un personnage en casquette à l’allure soviétique. Il est ensuite question de condamner à la prison tous ceux qui s’adonnent à la méditation et ont adopté la zen attitude. Cependant le directeur de théâtre en costume strict avec gilet a remplacé le metteur en scène au pied levé. C’est le seul élément rigolo du spectacle : il est incapable de donner des indications à ses comédiens ! Moralité : la neige peut bien tomber en été , rendu là on s’en fiche . Cette ‘œuvre’ malencontreuse, ce fouillis prétentieux est à l’affiche du
Théâtre de Ménilmontant, du mardi au samedi à 20h 45, matinée le samedi et le dimanche à 16h. Réservations : 01 46 36 98 60


Les chaises de Eugène Ionesco

Quel bonheur de se dire qu’on est sur la même longueur d’ondes que ceux qui dans les années 1950 applaudissant les premières pièces de Ionesco, sortaient du théâtre estomaqués : ils avaient rencontré le génie. Pourtant cet auteur roumain quarantenaire adopté par la France et qui avait opté pour la langue de Voltaire et l’univers d’Ubu-Roi avait abasourdi et désarçonné un public aussi rationnel que traditionnel. Ce philosophe, poète, métaphysicien, visionnaire, amoureux fou de la parole et des mots, allie lucidité et amour de la démesure. Son sens de l’absurdité de la vie et de l’absurde en général est ravageur ; mais c’est aussi un tendre. Ses deux Vieux, mariés, à les en croire depuis 75 ans, partenaires de cette pièce plus que désopilante, radotent, semble-t-il. Ils s’appellent « ma crotte » et « mon chou ». Vous allez dire : cela date, mais si on a l’impression de les connaître depuis toujours, de les avoir rencontrés mille fois, elle la concierge et lui, son mari, c’est qu’ils sont intemporels et donc universels. Le contexte est onirique : ils attendent, prétendent-ils, toutes sortes de gens, peut-être de simples co-propriétaires de leur immeuble. Ils s’apprêtent à voir débarquer sur la scène de leur minuscule théâtre l’humanité entière, puissants en tête, pour, jouant les obséquieux, pouvoir leur faire des pieds de nez dans le dos. La farce se termine par l’apparition de l’orateur qu’ils attendaient pour introduire un débat ou délivrer un message pressant, comme l’aurait fait Godot. Et c’est un clown blanc à la démarche d’automate qui arrive et ne peut qu’articuler des borborygmes. Entre temps les deux vieux chaussés d'authentiques charentaises se seront raconté, autant à tort qu'à travers et sur un rythme trépidant. Lui, aura pleurniché évoquant sa vie sans lustre, elle, l’aura réconforté imaginant la gloire qu’il aurait pu acquérir. Mais c’est la mise en scène de Geneviève Brunet et Odile Mallet qui fait de tout ça une réussite dans un lieu convenant parfaitement au spectacle : cette cave de Paris, au cœur du Marais. Les chaises qu’elle et lui déplient et installent lentement puis en rafales face public pour ensuite les retourner et les mettre face au fond de la scène, les escabeaux sur lesquels ils grimpent comme pour pouvoir se donner enfin un horizon, les bruits des vagues, les cris des mouettes, la façon dont les comédiens, toniques, usent de leurs voix, tout fonctionne. Les voilà à quatre pattes entre les chaises, ils se cogneraient même, elle s’assoit sur ses genoux à lui et chante. Joutes verbales, épisode érotique : elle relève sa longue robe-jupe-noire sur ses mollets gainés de blanc et se palpe. Et puis tous deux redeviennent encore une fois des enfants. Episode avec lumières stroboscopiques : le procédé a fait ses preuves. Puis les voilà accueillant des invités virtuels, faisant des présentations mondaines. Une sonnerie, puis une autre, puis des cascades de sonneries ; « ils » arrivent enfin ! La fin aurait voulu que nos deux ‘anciens’ en finissent avec la vie en se jetant dans la mer par leur fenêtre ouverte. Elle n’a pas été retenue par les metteurs en scène qui ont confié à Catherine Précourt, la Vieille plus que gaillarde, à Patrick Chupin, Vieux à lunettes moitié-cacochyme et à Alain le Maoût, chaplinesque et quasi-muet ( tous trois comédiens ‘addictés’ à Ionesco depuis toujours) le soin de nous remettre dans le coup. On les remercie d’offrir pour antidote jubilatoire à notre saison théâtrale saturée de pantalonnades -non de caleçonnades- et autres « fait sociétaux » censés convier un jeune public branché, ce spectacle propre à les faire réfléchir, et rire. Sainement, énormément.
Théâtre Essaïon, du mardi au samedi à 20 h. Réservations : 01 42 78 46 42

09 février 2008

Basile, de Caroline Darnay

Basile Fouquet est le frère de ce Nicolas dont la maîtrise de l’argent bluffa tant le jeune Louis XIV qu’il l’adouba grand intendant, son ministre des finances en quelque sorte. Homme aussi pressé que brillant , Nicolas se constitua une sorte de cour en un temps record. Invitant son souverain à Vaux-le-Vicomte, sa demeure élégante aux jardins somptueux, il voulut lui en mettre plein la vue, à coups de spectacles montés par des artistes d’exception qu’il ‘patronnait’. Le roi, dont certains disent qu’il fut jaloux, et d’autres surtout lucide et bien conseillé ordonna sa disgrâce et son incarcération. Par l’évocation de cet épisode Caroline Darnay conclut sa pièce aussi parfaitement charpentée que finement tricotée, brodée et surbrodée. Elle repère les intrigants, les émissaires, les espions, et tous ceux qui ne peuvent ni ne veulent avouer qu’ils sont manipulés. Les personnages qu’elle met en scène sont Basile Fouquet : espion-chef à la solde d’un ou peut-être de plusieurs personnages de premier plan et une certaine duchesse de Châtillon. Veuve jeune elle a été ensuite la maîtresse d’hommes de pouvoir et de personnages de haut vol. Tous deux, fougueux, sont tombés follement amoureux l’un de l’autre dès les premières secondes. Mais leur relation est vite devenue du style « mon ambition n’a pas de limites, mais la vôtre non plus » et aussi « je t’aime, moi non plus. ». Les répliques fusent, on se défie (façon Ruy Blas ou Hernani, l’auteur étant parfaitement nourrie de ses classiques), on se refile un poison et un contrepoison, on expirerait même sur scène, pour se relever titubant. C’est feuilletonesque, romanesque, endiablé. Au départ un écran central a scindé la scène en deux. Un film superbe y est projeté illustrant l’histoire, et qui vaudrait à lui tout seul d’être programmé dans un cinéma ; il fait rêver, délirer, cauchemarder. Retour sur les planches : après les fringants chevaux qui caracolaient sur l’écran nous voilà sur le plancher des vaches ; c’est un peu dommage car on a l’impression que les comédiens viennent de visionner une vidéo, un DVD, un best-off de… et qu’ils sont devenus les protagonistes d’une pièce qui commente le film. L’alternance du spectacle vivant et des images sur écran n’est peut-être pas à l’avantage du théâtre. Autre légère réserve : si son partenaire, Damien Boisseau, bien distribué, est romanesque à souhait, Caroline Darnay, notre duchesse, n’est peut-être pas assez vénéneuse ou venimeuse. On s’enlace, on fait mine de s’empoigner, on s’étreint à nouveau. Péripéties rocambolesques, contradictions, paroxysmes en cascade, serait-ce de mauvais ton de dire qu’on sent très vite que l’auteur de cette pièce est une femme à la finesse d’observation percutante, en plus de la comédienne qui a été distribuée dans les grands premiers rôles du répertoire. Bref, le tout est enlevé et ça a du punch .
Théâtre du Petit Gymnase, mardi et mercredi à 19h15, samedi à 17h30. Réservations : 01 42 46 94 82

02 février 2008

Quand nous nous réveillons d'entre les morts d 'Henrik Ibsen

par le Théâtre de l’Erre.
Nous avions eu envie de lire «Quand nous nous réveillerons d’entre les morts». Le verbe au futur aurait eu du ressort, et quelque chose nous aurait attendu au bout de tout. Mais cette ultime pièce d’Ibsen a de tristes allures d’inventaire de quelqu’un se triturant les méninges, qui se psychanalyserait avant la lettre, genre divan parce qu’ «on peut entendre le silence»... Le dramaturge qui nous a attendris, éveillés, réveillés, questionnés, renvoyés à nous-même et remis en selle semble être ici piteusement au terme de sa quête. Un sculpteur de renom (côté jardin une oevre très énigmatique, pour ne pas dire déliquescente, est censée être lui) fait face à la femme qu’il aime dans un décor investi par des images fantasmagoriques mais séduisantes, projetées sur un écran central ou sur les murs latéraux. Côté cour une table avec nappe et reliefs d’un repas plus que convivial voyez bouteilles vides ou pleines, d’autres étant déposées dessous. L’homme, maelström existentiel, voit débarquer une femme qu’il a aimée, ressurgie du passé. L’ennui c’est que la comédienne qui l’interprète est ‘sonorisée’. Sa voix mise à plat, ce qu’elle dit nous parvient d’un nulle part ailleurs. Tout commence alors à sonner faux : d’autant que la pièce est devenue un déballages de conflits latents et sous-jacents, avec phrases hachées et règlements de comptes poussifs et aussi récriminations, remises en questions et rétrospectives intempestives et, bien sûr, critique sociale. Le metteur en scène s’en sert pour s’en moquer. Mais à quel degré est-il et le sait-il seulement ? Nous autres spectateurs sommes à bout de souffle, même si les comédiens plutôt très bons ‘assument’. Le soir où nous avons découvert cette réalisation du Théâtre de l’Erre les spectateurs toussaient beaucoup. Malaise ? Il nous semble que théâtre rime avant tout avec émotion, réflexion, divertissement et jubilation au final. Que dire d’un parti pris farfelu pour une pièce qui tient si chaotiquement la route ?
Théâtre du Chaudron, Cartoucherie de Vincennes, horaires et réservations : 01 43 28 97 04