28 mars 2008

Le détail des choses, de Gérald Aubert

mise en scène Ladislas Chollat
Un titre méticuleux qui intrigue. Disons vite que la ravissante jeune femme en robe décolletée couleur coquelicot dans son salon - salle à manger où elle se parle à elle-même, a entrepris de faire la revue de détail de ce qui constitue son existence de tous les jours. Quadragénaire, épouse d’un cadre moyen, mère au foyer d’une fille de dix-huit ans et d’un garçon de quinze qui ressemblent à tous ceux de leur âge, habitant un pavillon coquet situé dans une banlieue agréable dont son époux et elle sont propriétaires, grâce à un prêt. Peut-être même que chez eux « lundi c’est raviolis ». Seule en scène Catherine Cyler, alias Catherine Forestier, ou l’inverse, se souhaite un bon anniversaire, gâteau avec bougies en mains. La table pour le repas prévu quelques heures plus tard est mise ; elle attend son mari et ses enfants partis lui acheter un cadeau. Elle commente les meubles et la décoration : une chaise pour sa mère, celle de son mari Alain…voyez comme tout est en ordre ! Admirez le soin qu’elle prend à tout faire toujours très bien, et puis soudain elle s’effondre sur le joli canapé qu’elle a choisi chez… Non, elle ne craque pas, elle vient seulement de comprendre qu’elle allait confesser ses doutes, ses lassitudes, ses dégoûts, ses aversions, ses appréhensions, ses révoltes et les efforts permanents qu’elle fait pour donner le change. « Oui, mon amour »… mais pourquoi donc, une fois mariée, n’a-t-elle pas continué à travailler ? Et ce « mon amour » en question (son premier) rencontré lors de vacances familiales en Bretagne, dont l’ami est tellement séduisant lui-aussi… a fait de sa secrétaire sa maîtresse. Et puis ses propres parents se sont séparés, son père a eu une brève aventure avec le professeur de danse classique, cette Russe redoutable, que Catherine fillette admirait par ce qu’elle lui apprenait la rigueur. Pourquoi elle-même n’est-elle pas devenue danseuse ? Catherine Cyler saisissant le barreau d’une chaise reprend les exercices à la barre d’autrefois. Dansant aussi le tango, elle tournoiera avec autant de sensualité que de grâce. Les cadres accrochés aux murs, vides au départ, ont été investis par les images de petits films redisant le passé, la musique se faite tendre ou éclatante, les lumières baissent, redeviennent denses. Catherine sort d’un vieux carton à chaussures des photos qu’elle commente et déchire, relit ses vieux cahiers et les appréciations de ses professeurs. Elle fait semblant de répondre aux questions des Docteurs B, C et autres. Elle imagine qu’elle convoque son Alain de mari pour faire le point sur la situation de leur couple. Lui et les enfants ne sont toujours pas de retour, et puis elle va chercher une valise, la remplit de vêtements, enfile son manteau, griffonne un mot pour Alain : « le réfrigérateur est plein, je te laisse les gosses » et sort. L’écran immense qui a envahi le mur du fond nous la montre arpentant les rues . La scène d’après, elle est face à nous… ce n’était pas le moment, et avec Alain on pourrait peut-être… Une fillette en tutu a maintenant envahi l’écran et n’en finit plus de danser en souriant. Tendre, amère, sujette aux coups de blues, fragile, souriante, au bord des larmes, récriminant, pleine d’humour entre ses sautes d’humeurs, femme infiniment sensible mais qui remonte inlassablement au créneau, Catherine Cyler est une Catherine Forestier à deux cents pour cent. Et Ladislas Chollat la met superbement en scène.
Ciné 13 Théâtre, du mercredi au samedi à 21h30, dimanche à 15h30. Réservations : 01 42 54 15 12

26 mars 2008

Bergère...toujours?

Spectacle musical, mise en scène : Jaques Dutoit
Avec François Pons, chant et Piotr Odrekhivskyy
Bergère, le mot ferait-il référence à une Lorraine qui entendit des voix, mourut bien jeune, a été canonisée il y a moins de cent ans et appartient à un patrimoine plutôt franchouillard ? Que penser aussi de Blanche Neige, cette germanique à la tête d’un gentil troupeau de nains ? Dans les milieux dits ‘populaires’ ne disait-on pas, il n’y a peu encore: « Tu comptes amener ta bergère( ta petite amie) à ce dîner ? » Jaques Dutoit qui propose un assemblage de romances et poèmes chantés, vrais grands airs, est un helléniste fervent ; sa bergère est la compagne et l’amie de tous les mortels, leur muse, leur égérie , leur idéal. Plus encore l’archétype et la métaphore de la femme dont l’étoile est la planète Vénus, avatar d’Aphrodite. Il nous propose une rencontre avec ses bergères mythiques mais si proches qui s’incarnant dans la femme, forte apparemment, fragile intimement, résignée à certaines douleurs qu’elle seule, triomphante au final, peut pressentir, ressentir, et transcender . Ce parcours en forme d’analyse fine, rigoureuse et sensible est effectué élégamment par Françoise Pons. Soprano charnelle au vibrato qui créé un monde léger et exaltant fait de fleurs et d’oiseaux , confidents souriants et tutélaires, son chant est une véritable vibration de l’âme. Elle est accompagnée, mais le mot est faible ici car tous deux sont en symbiose, par un Piotr Odrekhivskyy inspiré, dont l’accordéon se tait pour renaître orgue quand il le faut. Ses mélodies voyagent pour revenir à leur source et leur essence . Côté poètes : Ronsard, Verlaine, Théophile Gautier, Hugo, Desnos, Gripari répondent présents, mais pas dans un ordre obligé. Fauré, Berlioz, Britten, Offenbach, Ravel les accompagnent, les encadrent, leur répondent, mais beaucoup d’airs anciens et populaires, anonymes, vous bouleverseront tout autant. Et « Monsieur le loup », pirouette finale, vous fera infiniment sourire .
Théâtre Aire Falguière, les samedis 29 mars, 5, 12, 19 avril à 19h, les dimanches 30 mars, 6, 13, 20 avril à 15h30. Réservations : 01 56 58 02 32

22 mars 2008

Deux petites dames vers le nord, de Pierre Notte

Le titre est d’une tendresse à faire fondre : soit deux ‘petites dames’supposées fragiles, donc à protéger et qui se dirigent ‘vers’ ce nord qu’elles ont éventuellement perdu ; cela arrive à la septentaine avec Alzheimer au bout du couloir. Mais ne suggère-t-il pas plutôt que toutes deux, exploratrices s’épaulant , sont parties vers un nord, grand ou moins grand, qui continue à faire rêver ? Les titres de Pierre Notte font toujours tilt. Or Bernadette et sa soeur Annette sont redoutables d’énergie, amoureuses incandescentes de la vie et des mots qui la construisent (ou la réduiraient un temps en ruines), et leur voracité est cannibalesque. Philippe Minyana dans l’avant-propos de la pièce écrit « On a hâte de voir, sur la scène, ces dames-là » ; il doit être plus que comblé . Christine Murillo et Catherine Salviat jouent les sœurs Bernadette et Annette qui au début de la pièce perdent leur mère âgée de 97 ans , du moins c’est ce que nous apprend la voix off qui introduit chaque épisode alors que sur le plateau tout ayant d’abord été suggéré, le décor se métamorphose et se déploie en douceur. Après son incinération, ayant mis les cendres de leur Maman dans une boite à biscuits, elles partent à la recherche de la tombe de leur père , mort 25 ans plus tôt et enterré quelque part près d’Amiens , mais où déjà ? Un coup elles sont dans le crématorium, celui d ‘après au zinc d’un bar, puis dans un commissariat de police interrogées par des policiers qui ne comprennent pas comment et pourquoi elles ont réussi à se mettre au volant du car qu’elles ont détourné. Selon elles, il n’y avait pas d’autre solution pour, contournant Amiens, retrouver ce cimetière où, repose leur père qui se prénommait…comment déjà ? et surtout lui annoncer que sa femme est morte. Chantant, fumant, mangeant, buvant, trichant avec leurs souvenirs, l’une corrigeant les fautes de grammaire ou de prononciation de l’autre, s’enguirlandant, feignant une panique, soupirant « je n’en peux plus », elles font mine d’oublier les événements-clés de leur jeunesse et d’avoir de mini-trous de mémoire, un de leurs leit-motiv étant : « est-ce que j’ai fermé la boutique ? » Elles piquent leur crise, s’esclaffent, font mine de s’étouffer, s’embrassent, citent les lieux que leur mère aurait ou n’aurait pas aimés. Leurs répliques courtes sont de vraies joutes. Elles chantent si joliment, dansent, ça trépide, ça repart pour un tour. Et cela va jusqu’au bord du gouffre, de la falaise où le car menace de basculer, mais « marche arrière et en avant toute » dit Bernadette. Noir final. Allez ou retournez voir Les Trois Soeurs de Tchekhov, chaque fois qu’elles sont à l’affiche, mais courrez aimer les deux sœurs de Pierre Notte et le travail fabuleux qu’a fait Patrice Kerbrat qui les met en scène.
Pépinière Opéra, du mardi au samedi à 21 h, matinées samedi à 18 h et dimanche à 16h. Réservations : 01 42 61 44 16

19 mars 2008

Le coeur n'est pas moderne, de Martine Drai

Le cœur n’est pas moderne, texte et mise en scène de Martine Drai
Le cœur n’est pas moderne c’est sûr, et même il est plon-plon. Mais s’agit-il bien de ce cœur qui permet d’éprouver des sentiments ? ou tout simplement de cet organe qui fait toc-toc à l’intérieur de la cage thoracique et rythme un train-train dont tout romantisme est exclu et qui se décline en métro-boulot-dodo. Vous vous en sortez par la fréquentation une fois par semaine de la piscine municipale, vous vous inscrivez à un atelier de sculpture, vous prenez des cours… pourquoi pas de tango ? Martine Drai, auteur, metteur en scène et plasticienne avoue qu’elle est fière d’avoir ajouté à son palmarès la qualité de danseuse de tango qu’elle pratique depuis une dizaine d’années. Elle entreprend ici de nous dire son amour pour ce que, plus qu’une danse étrange, elle considère comme un art de vivre, voire même un rituel exploratoire. Sa pièce qui n’en est pas vraiment une, héberge trente-huit textes du genre sketches convoquant une vingtaine de personnages. A chaque épisode elle fait se confronter deux hommes et deux femmes, dans un désordre savant, soit un homme se confiant à un homme, une femme à une femme ou bien un homme parlant à une femme. Ce qu’ils se disent peut être d’une banalité affligeante ou au contraire très poétique mais cela se passe toujours entre deux séances de tangos dansés longuement sur la piste qui occupe toute la scène. Certains des danseurs qui se rencontrent et se racontent sont des personnages récurrents contant leur vie par bribes ; d’autres plus étranges n’interviennent qu’une fois. Tous prétendent méditer sur le tango en tant que phénomène social, et tout remettent en question leur existence. Ce tricotage de témoignages rendrait perplexe le spectateur vite incapable d’envisager une possible fin, s’il n’y avait pas ces remarquables séquences dansées qui font rêver et tanguer l’imagination. La musique est offerte par bribes, le même morceau étant repris à l’infini avec des hoquets, des balbutiements. Donc si vous aimez voir danser le tango d’une façon sublime donc bouleversante, si le contexte d’une pièce vous touche plus que le texte et si vous allez au théâtre pour admirer des interprètes étonnants, alors allez à l’Atalante. Vous y découvrirez ou re-découvrirez Catherine Davenier, comédienne remarquable à la liberté de gestes peu courante, Jean-Sébastien Rampazzi danseur virtuose au corps genre ‘Christ en croix’, dont la voix prend aux tripes. Hervé Falloux peut être indifféremment et parfaitement un séducteur, un donneur de leçons insoutenable, un schizophrène dépassé par les évènements, ou un homme simplement tendre. La ravissante Dominique Léandri a un magnétisme troublant. Tous dansent à ravir bien sûr. C’est un spectacle interloquant, mais dont on sort heureux.
L’Atalante, lundi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi à 20h30, dimanche à 17h. Réservations : 01 46 06 11 90.

15 mars 2008

Les combustibles, d'Amélie Nothomb

Mise en scène : Stéphane Cottin
Une vaste bibliothèque sans vraies étagères dont on ne sait pas comment elle tient ; au centre une ouverture de la taille d’une porte accompagnée d’une fenêtre ; aucun meuble ; une toile de fond représentant un ciel et quelques légers nuages. Un quinquagénaire à la barbe et aux cheveux blancs, aux pull-overs troués superposés et portant des mitaines est assis devant sur une pile de livres. Debout face à lui un jeune homme emmitouflé dans un par-dessus qu’il ne quittera pas. Le premier qu’on n’appellera jamais que Le Professeur enseigne la littérature à l’université, le second est Daniel, son ancien étudiant devenu son assistant et qu’il héberge. Leur dialogue qui ressemble vite à un affrontement nous apprend que dans le pays où ils vivent sévit un conflit qui n’en finit pas (des « barbares » encerclent leur quartier…bruits de guerre). Il règne un froid intense ; en l’absence de bois ou d’autres combustibles, on brûle les livres pour se chauffer. Entre Marina, récente tendre amie de Daniel, elle aussi étudiante du Professeur. La cité universitaire vient aussi de brûler, elle se voit contrainte par ce dernier d’accepter l’hospitalité qu’ il lui propose , ou lui impose car si sa générosité est douteuse, sa concupiscence l’est moins, malgré ses péroraisons contradictoires. Débute un huis-clos dont on soupçonne qu’il débouchera sur un ménage à trois. Mais déjà on a commencé à jacter, à aligner des aphorismes douteux ; des citations se vantent de ratisser large, accompagnées surtout des affirmations souvent bâclées . Les deux hommes citent, comparent et opposent des auteurs-clés : ce sont Kleintbettingen, Sterpenich ou Faterniss ( noms qui sont un des seuls éléments gagesques du texte) leurs philosophes ou maîtres à penser mais dont ne saura rien des éventuelles qualités. Marina répète qu’elle grelotte, que l’essentiel est d’avoir un corps chaud , et d’abord ‘au chaud’, l’enfer étant le froid, leit-motiv prétendument métaphorique mais vite devenant assommant. On saisit : c’est la guerre , on gèle, et qu’est-ce qui fait l’intérêt d’un livre ? Mais on tourne en rond, cherchant une porte de sortie jusqu’à la fin en queue de poisson. Tout cela sonne creux. Quant à l’action ça donne par exemple la scène où le professeur auto-satisfait et tyrannique, prônant la détestation de soi parce qu’elle est de même nature que la détestation des autres, est allongé par terre : Marina qui le déshabille et va le satisfaire explique au public qu’il ne veut pas abuser d’elle ; au contraire, affirme-t-elle « c’est moi-même qui abuse de moi ». On a pourtant parfois frôlé l’émotion quand la direction d’acteurs fait ressembler Daniel et Marina (touchants Julie Turin et Grégory Gerreboo) à de jeunes idéalistes floués, que les sentiments amoureux la révolte et ce qu’il leur reste d’espoir ou de confiance poussent à refuser de se laisser anéantir optent, finalement pour la mort. Il y a aussi quelques trouvailles : ces intermèdes chorégraphiés, le professeur devenu torero mimant une corrida dont le taureau est son partenaire , avec déferlement de tangos au bandonéon, et d’autres corps à corps entre ceux qui, de partenaires, sont devenus antagonistes. La scénographie est également inventive: après un premier noir la bibliothèque s’est fendue en deux, au suivant elle est réduite à une dizaine de volumes entassés, au troisième puis à un livre unique, dont le Professeur (Michel Boy cynique et narcissique, exaspérant du début à la fin) se débarrasse en le jetant en l’air. Reste le ciel, après Apocalypse .
Théâtre Daniel-Sorano, Vincennes. Du jeudi au samedi à 20 h 45, dimanche à 16 h Réservations : 01 43 74 73 74.

13 mars 2008

Pale Horse, de Joe Penhall

Mise en scène Thierry Lavat
Créée en 1995 dans la plus petite salle du prestigieux Royal Court Theatre de Londres où les œuvres de tant d’auteurs actuels ont été montées pour la première fois, la pièce a été publiée et jouée en France sous le titre explicite « La mort au coin du bar ». Présenté à La Caserne des Pompiers à Avignon-Off par la compagnie Delthina et son metteur en scène Thierry Lavat, ce spectacle à reçu le Prix Adami-Découverte Off en 2005. Cette pièce saluée à ses débuts de manière plus qu’élogieuse par la presse anglaise, et son auteur qualifié de descendant de celui de Macbeth et petit cousin d’Arthur Miller et de Pinter, poursuit son parcours. Cette fois elle est à Paris dans cet attachant Sudden Theatre à Montmartre, lieu où souffle un esprit narquois, explosif. Chez Penhall on est en permanence sur le fil du rasoir et perpétuellement remis en question : « Je ne sais pas qui je suis » dit le personnage central ; « je sais pas » répondent les autres quand on les questionne. Nous autres savons : ils sont des ‘misfits’, des désaxés, gens dépassés par une époque à laquelle ils collent trop. Le personnage principal, Georges, est un homme à l’allure carrée, qui vient de perdre sa femme : d’où une première scène avec civière, forme allongée dessus façon morgue. Un prêtre : « mon père » … croire en Dieu, en cette Providence qui peut vous donner un sacré coup de main quand vous le lui demandez. Mais non ! Georges s’est reconverti en patron de pub londonien qui accueille toutes sortes d’assoiffés dont certains sont ivres-morts toutes les nuits, c’est leur rituel. A partir de là le rythme, surtout pas de croisière, coïncide avec rapports de forces entre buveurs, charge à la batte de base-ball, attaque au couteau, et mort d’homme. Plus une histoire d’amour de rechange entre Charles, ce veuf récent qui vient de découvrir qu’il est violent et Lucy sa bar-maid labellisée ‘capricieuse’. Spectacle sur-rythmé, l’alcool aidant. aussi dérangeant que réconfortant cependant, parce que plus que truculant. Déplacements d’éléments et d’accessoires en souplesse, un écran aux proportions raisonnables sur lequel atterrissent des formes et des couleurs qui commentent et suggèrent. La mise en scène est plus qu’intelligente. Dans les rôles principaux : Jauris Casanova et Isabelle Jeanbrau sont magnétiques et leurs camarades le sont tout autant.
Sudden Theatre, du mardi au samedi à 21 heures . Réservations : 01 42 62 35 00

11 mars 2008

Phasmes, de et par Daniel Mesguich

Textes choisis et interprétés par Daniel Mesguich
Après avoir été tenté de faire rimer le titre avec phantasmes, vous grattant la tête d’une main, de l’autre vous avez ouvert votre dictionnaire et découvert que les phasmes sont des insectes dont le corps ressemble aux brindilles des branches sur lesquels ils vivent, de sorte qu’ils sont indétectables. Daniel Mesguich dit que « tout spectacle représente ce qu’il n’est pas et en ce sens est un phasme ». Le sien commence aimablement : à l’avant-scène, devant le rideau fermé, il joue les présentateurs et maîtres de cérémonies, demandant aussi à son public d’éteindre les portables. Le rideau s’ouvre et découvre une énorme bibliothèque aux rayons croulant sous des livres reliés à l’ancienne, un fauteuil de cuir ici, une table de travail là et une plus petite table conviviale au centre : c’est raffiné et inspirant. Tout cela héberge la séquence comportant une grande vingtaine de textes d’une quinzaine d’auteurs qui s’interpellent, se répondent, se font des clins d’yeux, se fiancent, se font contrepoint, s’épaulent et se réconfortent prenant à peine leurs distances les uns par rapport aux autres. Car que peuvent avoir en commun un Jorge-Luis Borges abrasif, un Aragon évoquant ses doutes permanents et, plus nostalgiquement encore, la vieillesse. Et Kafka toujours menacé de ce qu’il ne souhaite ni ne peut identifier. Hélène Cixous qui questionne l’oubli guettant tout ce qui vit, donc ce qui est forcément transitoire. Baudelaire est là dans une phase des plus cruelles, et Jehan Rictus aussi, ce parigot métaphysique et compassionnel. Et encore Dubillard, jouant comme souvent les apparemment largués, plus loufoque qu’aucun surréaliste patenté avant lui n’aurait osé l’être. Ceci pour ne citer que les plus célèbres des auteurs que le comédien aime et admire, révère depuis toujours, et qu’il nous offre ici tout en les servant, fidèlement, tendrement. Il les fait co-habiter avec d’autres plus récents, vivants ceux-là, et dont la pertinence et la verve sidèrent : Daniil Harms, Jean Ferry, Pierre Debauche, Eric Chevillard et Jean-Michel Ribes dont la Monique est une confrontation entre un père faux-jeton et machiste qui a disjoncté et sa fille qui se retient de pouffer de rire à chaque énormité dite par son géniteur. Mesguich ne se fait pas accompagner par un musicien comme le font tant de ses camarades en ‘one-man’ bankable ces derniers temps, mais il est escorté par des musiques et des voix marraines qui avant chaque texte ou poème murmurent des vers connus et aimés de tous. Le vent s’invite en bourrasques. Disant Aragon il adopte le ton des gens de sa génération, module sa voix musicale et souple, suave ou métallique quand il le faut. Elle est aussi mystérieuse, lyrique et prophétique quand il la confie au micro dont on n’avait pas remarqué la présence côté jardin. Avec un parfait accent marseillais pour Pagnolade, il nous joue un texte truculant de Serge Valetti « La grande différence » : une virée au super-marché, passage obligé de la société conso. A la main le comédien a des feuillets qu’il fait semblant de lire, car il connaît parfaitement ces textes qu’il aime depuis toujours et dont il nous confie qu’ils l’ont construit et continuent de le faire. Il les laisse tomber un à un. On se dit : pourvu que cela dure, et comment va se conclure cette petite heure et quart qui n’en finit pas de nous ravir à cet horaire si sympathique. Ce sera par une fable d’un Dubillard dubillardant à fond. Une fois de plus Mesguich nous donne sa pleine mesure de comédien étonnant, amoureux d’une langue qui est son viatique, sa raison d’être.
Théâtre du Rond-Point, du mardi au dimanche à 18h 30. Réservations 01 44 95 98 21

10 mars 2008

Guantanamour, de Gérard Gelas

L’auteur, visiblement adepte des jeux de mots, aurait pu intituler sa pièce ‘Guantan-amor’ ou encore ‘Guantan-à-mort’. Il a opté pour un titre affichant la couleur, du genre « halte aux atrocités ! et réapprenons à aimer ! ». Ecrite et créée en 2002 après l’ouverture dans l’île de Cuba du camp de Guantanamo, centre de détention pour terroristes arrêtés en Afghanistan et autres membres supposés d’Al Qaïda décrétés ultra-dangereux. Gazouillis d’oiseaux exotiques : sur la scène une gigantesque cage en fer avec un projecteur à chaque coin. Un homme émacié en combinaison orange avec un pansement sur le nez est allongé,ligoté sur une civière. En treillis, un soldat baraqué arpente la cage, chahute la civière, malmène son prisonnier qui se tord. Les premières répliques nous révèlent qu’ils n’ont pas le droit de se parler et sont surveillés en permanence depuis les miradors tout autour. Embarqué dans un huis-clos on se rend compte qu’ils vont très vite transgresser les ordres, car comment voudriez-vous faire exister une pièce avec des partenaires muets ? ce ne serait qu’une pantomime. Donc le suspense est censé avoir été mis sur rails : comment s’en sortiront-ils, et même s’en tireront-ils ? Rassoul, le prisonnier ricaneur, provoque son gardien Billie, mais petit à petit, on va tout savoir d’eux et même plus encore. Ils ont beaucoup trop en commun : des parents dépassés ou irresponsables, des frères quasiment dénaturés, des sœurs immolées par une folie meurtrière due au fanatisme d’une société aliénante, etc. etc. Rassoul est Kabyle et fils d’un harki parqué dans un camp après l’indépendance algérienne, puis reconverti en épicier dans la banlieue lyonnaise. Billie a un père (ou une mère) afro-américain et chante le blues comme lui ou elle etc. etc. Il entonne Summer time à bouche fermée. Pathos ! on zappe… Les répliques s’enchaînent. Rassoul : « T’es pas trop con pour un noir américain ! » et encore : « pourquoi détester tant les Arabes ? » Billie : « Dis-moi Rassoul, pourquoi on déconne comme ça ? » L’un des deux (ça n’a plus grande importance) : « Dès qu’on s’est évadé d’ici on capture Ben Bush et George Laden » Ouaf-ouaf-ouaf ! Quand vont-ils se tomber dans les bras ? Billie sort une flasque de whisky, boit et fait boire Rassoul, maintenant assis sur sa civière, puis titube. On ne vous dit pas la fin de ce méli-mélo bavard et moralisateur. Mais la pièce dont la ‘poésie’ est censée « transcender la réalité » a un succès constant ; traduite, elle a tourné en France et à l’étranger, sélectionnée pour des festivals. Elle est également parrainée par Amnesty International. Et dans la mise en scène ultra-réaliste voulue par l’auteur, Damien Rémy et Guillaume Lanson, parfaitement rôdés et qui y croient, sont excellents. Mais est-ce suffisant ?
Vingtième Théâtre : du mercredi au samedi à 21 h30, dimanche à 17 h30. Réservations : 01 43 66 01 13

La mouette, d'Anton Tchekhov

Mise en scène :Philippe Adrien
L’auteur répétait qu’il n’écrivait que des comédies, mais l’acte IV de celle-ci se termine par une scène où le désespoir fait sombrer l’héroïne Nina dans la folie. Constantin, qui l’aime mais est aussi fragile qu’elle, se suicide alors . Jusque là on a beaucoup souri et même ri tant les personnages sont raffinés, instinctifs, barbares et poétiques à la fois. Ils sont aussi prosaïques et cocasses. Les onze comédiens dont certains sont effectivement d’origine slave ( trois d’entre eux ont fait partie de l’étonnant Footsbarn Theatre, cette troupe ambulante internationale et mythique) sont tous ébouriffants. Sur la vaste scène presque vide, vibrant à chacune de leurs répliques, ils courent et dansent pieds nus, installent l’émotion et la dérision, la douleur et la tendresse, puis se rapprochent pour constituer des tableaux de famille et discourir à l’infini sur la vie et le théâtre. Cette Mouette est la plus brillante et touchante de toutes celles qui ont été montées ces dernières années.
Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie, du mardi au samedi 20h, dimanche 16 h. Réservations : 01 43 28 36 36

05 mars 2008

Mère-courage, de Bertolt Brecht

Se pourrait-il que cette pièce, censée être aussi emblématique qu’intemporelle ait vieilli? Cette Mère, baptisée Courage par des simplistes en quête d’icône n’est en fait qu’une Mère-Résilience, une Mère-Obstination. Brecht lui-même disait qu’elle « n’avait rien compris au fonctionnement du monde ». Elle est surtout une débrouillarde qui s’adapte à son environnement, comme l’ont fait certaines espèces animales, depuis l’aube des temps. L’action se passe dans l’Europe de l’Est, au XVIIème siècle déchiré par les guerres de religions. On se souvient que les parents de Brecht étaient, l’une catholique et l’autre protestant. Anna Fierling est cette cantinière qui tirant sa carriole, sa maison sur roues, vit de la guerre, vendant à toutes sortes de troupes en campagne ce dont les soudards ou leurs supérieurs ont besoin : nourritures ou vêtements du genre simples chemises. Elle a trois enfants : deux fils dont l’un ‘est honnête’ et une fille sourde-muette. La guerre va les faire mourir les uns après les autres, mais elle leur survivra. Anne-Marie Lazarini met en scène ce monument qui dure près de trois heures. Dans un contexte guerrier, synonyme d’une barbarie issue d’un refus total de compréhension, tout ici est beau et même esthétisant. Des rideaux blancs-grèges juxtaposés en toile de fond sont poussés ou tirés l’un après l’autre par les comédiens qui apparaissent sur scène. Ils portent des costumes intemporels beiges-blancs et les seules autres notes de couleur sont des ceintures brunes, la veste marron d’un personnage qui intervient vers la fin et quelques manteaux noirs, et encore le rouge sang des bottines que Mère-Courage veut faire porter à sa fille Catherine, comme pour la promotionner, tant elle veut que sa petite, handicapée, se trouve un mari. Mais la métaphore de la pièce est cette carriole à la structure et au toit légers, blanc-beige, convertible, qui voyage inlassablement sur la scène, tirée, portée, poussée, déposée, sans cesse déménagée. Sylvie Herbert est cette Mère-adoubée-Courage qui, nous dédiant rarement ses regards, ressemble à une femme de ménage traquant la saleté. Judith d’Aleazzo est sa fille : cette Catherine sourde-muette belle et charnelle qui nous émeut infiniment. La distribution comporte douze excellents comédiens qui chantent remarquablement quand il le faut. Mais pourquoi cette pièce culte, revisitée et même raccourcie intelligemment, reste-t-elle tellement indigeste ?
Thêatre Artistic-Athévains : mardi 20h ; mercredi, jeudi 19h ; vendredi, samedi 20h30 ; dimanche 16h. Réservations : 01 43 56 38 32

04 mars 2008

Les parenthèses orphelines, de Danièle Sallenave

Sur scène deux messieurs attablés de part et d’autre d’une table mangent pour de vrai : l’un, senior corpulent, se sert de son pain pour saucer ce qui reste dans son assiette. Nous voilà en appétit: ce sont des gens vrais et pas des comédiens qui n’existent que le temps de leur spectacle et s’en iront bambocher sans nous, après. Les nourritures terrestres au menu, ces deux-là ne peuvent être ni de purs esprits ni des chipoteurs. Quoique chipoter, ils vont le faire assez vite, à propos de la culture littéraire de base qu’un ado doit posséder (ou aurait dû posséder) en quatrième au collège. Auteurs eux-mêmes, ils font le point sur leurs travaux et publications récentes ou à venir. Ils sont dans une brasserie germanopratine où on hèle encore le serveur en l’appelant ‘garçon’. Le plus âgé des deux, alias Auteur B, y a ses habitudes: on lui sert son dessert favori sans qu’il l’ait commandé. Mais côté discours c’est aussi farfelu et loufoque que chez Ionesco, Dubillard et Obaldia. « C’est vous qui avez écrit Don Quichotte ? » lance le quinqua, alias Auteur A qui mange moins qu’il ne prend de notes, à son collègue Auteur B lequel baffre tout en commentant la littérature universelle. « Non, je vous dit que non ! » éructe B. Divagations intello-éthylo lardées de propos aussi pléthoriques que métaphysiques à la saveur de canular gigantesque. Les compères lampent verre sur verre. En fin de parcours, ils auront descendu trois bouteilles de Bordeaux, plus deux whiskies chacun . ‘Consommer avec modération’ : il semble que pour eux, ça aurait fait hoqueter de rire les géants de la littérature. Récapitulons : donc qui a écrit Guerre et paix ? Si son auteur avait été une femme, elle aurait forcément préféré « Guerre ou paix » parce que « les femmes font la différence entre et et ou ». Autre quizz : « qui a écrit les métamorphoses d’Ovide ? » interroge B. « Heu… » balbutie A. Mais B. s’est embarqué dans des tirades en russe ou en américain. Dépassé au départ, Saint Emilion ayant prié pour lui, A. s’est peu à peu mis dans le coup. La discussion, fausse dispute, file sur des chapeaux de roues. Après avoir digressé à tout va, A. et B. ont changé la position de leurs chaises, ils se font des confidences dans le creux de l’oreille. Esprit encyclopédique B. fait une démonstration de sa modernitude en sortant de sa sacoche un lap-top et prétend initier A. à son utilisation. Puis tous deux se demandent ce qui reste à écrire, tout ayant été déjà dit. Et voilà que les moulins de ces deux quichottesques ne sont rien moins que les mots en trop. Donc, en poésie pourquoi ne pas supprimer un mot sur deux ? Quant à l’orthographe et à la ponctuation, toutes deux sont aberrantes, n’est-ce pas ? B. a un petit coup de pompe. Mais sus aux parenthèses qui, contrairement aux tirets parfaitement identiques et interchangeables, sont l’une à gauche et l’autre à droite donc frustrantes : en évacuer une. Et puis, ensemble, écrire un vrai Don Quichotte à raison d’une page par mois, soit 12 pages en 60 ans, horizon : 2060-2070. Mais quand même : « vive les parenthèses de gauche ! » Dans le rôle de B. Jean-Marie Villégier, cet immense homme de théâtre, a des allures d’un Michel Serrault tant aimé. Son partenaire, Emmanuel Guillon, cultive très bien son air de personnage faussement lacunaire. Jonathan Duverger qui les met en scène est le serveur stylé qui plus qu’agacé, finit par poser bruyamment une dernière bouteille de rouge sur la table de ses comédiens. Hallucinant de drôlerie, ce règlement de comptes au combientième degré… est un must et le restera pour vous jusqu’au 25 avril.
Théatre Le Lucernaire, du mardi au samedi à 20h. Réservations : 01 45 44 57 34