18 avril 2008

M ou les blessures silencieuses, de Philippe Nicaud

M ou les blessures silencieuses, de et par Philippe Nicaud
Mise en scène Damiane Goudet

Au centre du plateau, un chevalet ; le dessin que l’homme complète à petites touches est un bouquet de fleurs stylisé. Sur le sol à gauche, sa boîte de crayons-pastels et un quotidien à la une sensationnelle : le fait divers du jour. A droite une table avec, posé dessus, un petit carnet bon à prendre des notes. L’immense espace scénique sans l’écraser cerne le personnage, ce jeune homme souriant qui a certainement de l’allant et du dynamisme à revendre ; volubile, il s’est mis à monologuer à tout va mais ses déplacements seront toujours les mêmes, triangulaires : il va du chevalet à la boîte, de la boîte au carnet. Mais le titre étant explicite, on le sent enfermé. Allant vers des objets qui le font exister ou survivre, il est happé par son enfance, ses rêves, ses tendresses, ses amours anciennes et solides ou compensations éphémères. Et puis égarements, cauchemars, dégringolades. En émergera-t-il ? Très vite on ne démêle plus le réel du fantasmé. Donc lui et sa femme Mylène reviennent d’un enterrement. L’accident qu’il décrit au cours de leur voyage, ce train se carambolant avec visions d’horreur… mais non c’est du cinéma et il se fait le sien. Séquences de Quai des brumes ; il parodie ou imite Gabin, entonne le thème central de la neuvième symphonie de Beethoven, chante celui de la cinquième, tout en mimant un adepte de l’escrime en plein entraînement, ou encore un mousquetaire. Il s’étonne : « ils sont forts, ces Japonais ! » Et puis soudain : « J’en étais où ? ». Il concocte des aphorismes qui le surprennent : « Est-ce que c’est l’amour qui tue le temps ou le temps qui tue l’amour ? », s’étonne de la façon dont il assemble les mots qui lui plaisent et l’amusent, se laisse mener par eux, les décline. Donc M, initiale du prénom de son épouse, c’est aussi : mépris, minable, mensonges, mesquin, mortel. Et puis ça dérape encore. S’il philosophe : « céder ou ne pas céder ? » la culpabilité, l’hypocrisie, ce que Philippe Nicaud appelle les compromissions liées à la lâcheté ordinaire, se sont mises à côtoyer les ‘petits regrets et les petits secrets’. Ceux qu’il nous dévoile sont de plus en plus morbides et effroyables. Et toujours ce voisin qui fait un bruit infernal à l’étage au-dessus et à qui sur un mode plus qu’hystérique il finit par hurler de se taire. L’exaspération a eu son cours. Et à propos de M, sa femme ? On ne vous dit pas ce qu’il est advenu de cette créature dépressive. Mais emmenant son tableau complété et tout sont petit matériel rassemblé, il sort de scène, comme rasséréné : « je vais prendre le bouquet… c’est Mylène qui va être heureuse ». Philippe Nicaud nous donne sa mesure en tant qu’écrivain surtout pas récupéré par des thèmes que rabâchent tant d’auteurs de sa génération. Comédien rare, il peut parfois être volontairement irritant, mais pour le bon motif, c’est-à-dire pour mettre le spectateur mal à l’aise un temps, comme c’était le cas dans ce Macbeth donné aussi au Théâtre du Nord-Ouest où Damiane Goudet le dirigeait dans le rôle titre. Fascinée par la dualité de tout personnage, qu’il soit ou non de théâtre, ses partis pris sont toujours exigeants ; en voilà une preuve de plus.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre du cycle ‘Théâtre et engagement‘ jusqu’au 15 juin, consultez www.TheatreDuNordOuest.com pour les dates. Réservations : 01 47 70 32 75

15 avril 2008

Beethoven entre ciel et terre, de Danièle Léon

En toile de fond, accroché au rideau de velours noir une reproduction du Prométhée de Gustave Moreau, enchaîné à son rocher avec contre lui le vautour qui lui a infligé la blessure dont la cicatrice est visible, et à ses pieds un autre rapace mort. Mais si les traits du héros mythologique sont tendus, sa mâchoire est ferme : on le sent résigné et résistant à la fois. Le paysage de crêtes aiguës est auréolé de lumière au lointain. On comprend que l’auteur et metteur en scène en fait la métaphore de la vie de Ludwig van Beethoven qu’elle divise en deux actes, chacun comprenant cinq scènes séparées par des noirs et qui couvre la période allant de 1804 à sa mort en 1827. Un épilogue se situera en 1860. Un décor simple avec une chaise, une table et un banc ; à gauche de la scène un très joli vieux piano. Une jeune dame très droite en jouera du début de la pièce jusqu’à la fin du premier acte, pour finir par se retourner vers Ludwig qui, sidéré, reconnaîtra en elle Antonia, son unique bien-aimée de toujours, mais qui s’en va et cependant restera présente dans son coeur à tout jamais. C’est que l’histoire du compositeur, que Danièle Léon nous raconte avec une tendresse infinie et qu’elle analyse d’une façon méticuleuse, est compliquée. L’homme, génie tourmenté, contradictoire, dans la vie de tous les jours est à la fois possessif et humble, illuminé mais à la merci d’une crise d’hypocondrie ou de quasi-paranoïa dont il s’accuse et se repent vite. Il a tant aimé des femmes sublimées et dont il n’a partagé l’existence que dans des rêves inachevés ; il n’a su ni voulu comprendre ce qu’elles éprouvaient pour lui et ne s’avoue pas que la solitude le ronge. La musique « d’abord spirituelle » qui s’est emparée de lui et le hante est « une révélation plus haute que toute morale et toute philosophie ». Franz et sa sœur Thérèse Brunswick, ses amis de toujours, recueillent ses confidences ; ils évoquent leurs souvenirs communs, et c’est infiniment « gemütlich ». Le ton est proche, chaleureux, familier. L’auteur sait nous faire entrer dans l’intimité de gens pour qui une amitié fervente compte plus que tout, remède véritable, viatique dans une existence où la disparition de ceux qu’on aime a lieu si tôt : rappelez-vous ce dix-neuvième siècle ses tuberculoses et autres turpitudes. A l’acte deux, tout bascule. Ludwig a accueilli Karl, fils de son frère et de son frère défunt : il refuse qu’il soit élevé par sa belle-sœur femme difficile à cerner dont il est peut-être secrètement épris, et qui sera pourtant là à son lit de mort. Il malmène ce neveu qu’il aime éperdument et qui en retour l’aime tout autant, essayant de lui imposer un style de vie. Or il est de moins en moins en phase avec cette vie-là, même si sa renommée grandit. Sourd et de plus en plus malade, en décalage avec ceux qu’il chérit, il devient tyrannique à l’encontre de Karl qui tente un suicide dont il réchappe. La fin est superbe. Danièle Léon, une fois encore, fait les choses en grand et en simple. Elle a choisi des comédiens intenses : Rinaldodo Marasco avec sa crinière blanche en Beethoven parfois un peu bougon et à court de moyens parce que piégé par la surdité qui l’isole et le mutile mais le rapproche peut-être de ce Dieu à qui il s’en remettra totalement à la fin de son existence. Son ami Franz est Nicolas Luquin, si présent et aimable. Thérèse, la sœur de Franz est jouée par une Pauline de Meurville, infiniment tendre et compassionnelle. Jérôme Sitruk est Karl, le jeune neveu étrange, décalé, qui ne comprendra que plus tard la nature de son affection pour un oncle dont il avait saisi la dimension. Le texte est écrit dans une prose poétique dont chaque ligne, chaque phrase, chaque syllabe est plus que pesée et plus que légère à la fois ; on pense Claudel et Péguy. C’est étonnant et plus que troublant.
Tremplin-Théâtre, 39 rue des Trois frères, Paris 18ème, jusqu’au 20 avril.
Réservations : 01 42 54 91 00. A Strasbourg le 22 avril, à Luxembourg le 24 avril, à Moulins le 27 avril, à Lyon le 28 avril. Contacts : Danièle Léon : 06 26 24 90 59.

10 avril 2008

Le plus heureux des trois, d'Eugène Labiche

Le plus heureux des trois n’est surtout pas celui qu'on pense et les trois sont évidemment le mari, la femme et l’amant ; mais pourquoi jamais la femme, le mari et la maîtresse ? Par ce que vaudeville traditionnel oblige, c’est la femme qui est légère et le mari nigaud ou naïf. Ici le mari veuf Marjavel a re-convolé avec Hermance. Un de ses amis, Ernest, est le soupirant éperdu de cette Hermance qui y trouve son compte. L’oncle d’Ernest avait été l’amant de Mélanie, feue la première Madame Marjavel. Mais c’est plus compliqué que cela : la délicieuse Berthe, amoureuse en secret d’Ernest, brûle de l’épouser. Lui n’en a cure. Quant à Marjavel mari cornu et qui le sait peut-être, il a lui-même une dulcinée et trompait aussi sa première conjointe. Voilà pour vos vrais-faux couples bourgeois. Ajoutez-leur une soubrette Pétunia qui prétend tout connaître de leurs manigances, ce dont on doute, et un couple de domestiques alsaciens à l’accent hilarant. Krampach le valet se vante d’avoir épousé Lisbeth qui n’était plus pucelle, pour lui rendre sa respectabilité, mais il lui reproche d’avoir fauté… devinez avec qui ? Bon sang mais c’est bien sûr… avec Ernest ! Le manège a tourné à vous en donner le vertige, mais un nouveau couple s’est formé, un nouveau mariage est en vue. Le cycle infernal et piégé a repris. Cette comédie loufoque, subtile, surréaliste mais aussi cruelle, cynique et profonde, est une mise en question de la fidélité et de l’institution du mariage. Mais baste ! La mise en scène a un rythme désopilant et le décor est stylisé au point d’en devenir kitsch ou gaguesque. Au milieu du plateau trône un canapé qui en fait est ce coffre dans lequel l’amant en catimini plonge quand le barbon de mari débarque, toujours quand il ne faudrait pas évidemment. La fantaisie règne partout et les costumes extravagants aux couleurs crues caricaturent les tenues d’époque, pied de nez de plus à la vraisemblance. Les sept comédiens, tous ébouriffants, jouent huit personnages, puisque la jeune et romantique Berthe est aussi Lisbeth avec sa coiffe de servante et son franc-parler savoureux. Côté trouvailles on ne vous révèlera surtout pas les ravages que le hanneton qui avait investi (!) le pantalon du valet Krampach au premier acte a fini par opérer au troisième, quand digne et en livrée, il tourne le dos au public. Hilarant, burlesque, tout pétarade et à deux cents à l’heure. Le soir de l’avant première un élément du décor s’est effondré, les comédiens dans le mouvement l’ont récupéré et ont commenté l’incident avec un aplomb souverain, faisant hoqueter de rire la salle. Le metteur en scène ovationné aux saluts prétend même qu’il intégrera ce gag dans ce spectacle qu’il faut que vous alliez voir.
Théâtre Mouffetard, du 14 mai au 28 juin. Du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 17h et 21h, dimanche à 15h. Réservations : 01 43 31 11 99

08 avril 2008

Sur un pont, de Frédéric Bance

Dans le civil l’auteur enseigne la philosophie, mais il avoue « je ne sais toujours pas qui se cache derrière moi ». Il écrit des pièces de théâtre parce qu’ « il faut en revenir à un engagement décidé et à une critique affirmée des fonctionnements dangereux de notre société ». Moiteur suffocante, nuit, et sur un pont dans une ville polluée où tout cohabite avec tout, Aton aborde Veli, homme sensiblement plus jeune que lui. Le dialogue s’engage : répliques en forme d’ellipses, mais ne convoquez surtout pas vos auteurs-cultes du siècle passé qui se seraient assis côte à côte sur un banc, du genre… Ce qu’il y a d’étonnant chez Frédéric Bance c’est que, nourri de ses classiques, il reste inclassable et capable de donner volontairement l’impression de tourner en rond, alors qu’ondulant et fluctuant, il vous rapproche de l’essentiel et cherche à vous réconcilier avec lui. Les confrontations et les conflits se désamorceraient-ils, parce qu’il est aussi ou surtout ou même d’abord un poète ? La fraîcheur, les enfants, et encore « poser des questions, croire aux réponses ». Donc Aton et Veli, le premier avouant au second qu’il ne cesse de le suivre dans les rues, enfin… depuis la veille. Et qui prétend avoir être réquisitionné pour cela, par ce qu’il est une sorte d’indic, et que depuis la mort de sa femme, et les enfants à nourrir… Veli tient un discours énigmatique, emphatique, mais depuis que sa propre mère est morte son existence est devenue plus que risquée dans les rues qu’il squatte par intermittence comme il le fait de sa chambre. Le texte de Frédéric Bance est troué d’un multitude de trois ‘petits-points’ qui permettent aux comédiens de respirer. On ne vous dira rien de la fin de la partition à quatre mains d’Aton et Veli. Le rythme s’accélère avec évocations de violences, de catastrophes et de calamités les contraignant à n’être que ce qu’il sont . Lui Veli, que la folie le protègerait du monde, et Aton liquéfié lui tombant dans les bras, ou est-ce l’inverse ? Tous deux auront donc finalement tout envisagé, tout revisité : la fraîcheur, l’innocence et le début du monde. Selon Frédéric Bance : « le souffle du théâtre est dans sa mise en scène ». Celle de Philippe Seurin est rapide et sa scénographie simpliste est synonyme de vrai désarroi, de désordre difficile à réparer ou transcender. Thierry Garet est un Veli agité, bondissant, véhément et tellement charnel face à Philippe Seurin, crispé, halluciné et déchiré en permanence, mais si tendre et si proche. Tous deux font plus fort que très fort. Ce spectacle sera à aimer à Montmartre, à partir du 13 mai et jusqu’au 21 juin.
Tremplin Théâtre, 39 rue des Trois Frères, du mardi au samedi à 20h30.
Réservations : 01 42 54 91 00

05 avril 2008

Le cul de Judas, d'Antonio Lobo Antunes

Adapté, mis enscène et interprété par François Duval
Sur la scène, des tapis orientaux dans des tons chauds ; l’homme, jeune et beau et athlétique est debout près d’une chaise recouverte d’un tissu blanc, dans une lumière ni réelle, ni trop irréelle. De sa poche émerge le goulot d’une flasque d’alcool. Sa voix lasse, volontairement assourdie prend aux tripes : « ce qui me plaisait le plus au jardin zoologique, c’était la patinoire sous les arbres et le professeur de gymnastique noir, très droit… » Nous sommes au Portugal dans les années cinquante. Et le narrateur est l’alter ego d’Antonio Lobo Antunes, issu de la haute bourgeoisie locale dont la famille, un tantinet agacée par son côté rêveur a décrété : « heureusement le service militaire fera de lui un homme ». Le noir est le symbole et le présage de l’Angola où, après des études de médecine, il échouera dans le ‘cul de Judas’ c’est à dire un trou perdu dans ces ‘terres de la fin du monde’ et ou tout va s’y jouer pour lui, un temps. Happé par le silence assourdissant de l’Afrique au sommeil innombrable, déconcerté par ses sagesses sourdes, ce médecin qui tente de soigner, réparer des hommes plus ou moins déchiquetés, aura vingt-sept mois pour vivre la monstruosité de la guerre, carnage abolu. Les êtres qui l’ont décrétée la font dans des buts qui ont viré au sordide, et qu’ils ont même peut-être déjà oubliés. Ces militaires ne s’en tireront qu’avec « des sourires d’excuses et de honte » plus abrutis que celui qui est sur scène prétend l’être, vodka à la rescousse. Un souvenir bouscule l’autre mais toujours traversé par ceux de femmes aimées, son épouse d’abord qui, là-bas, lui a donné en son absence une fille, et la femme de rechange, la transitoire qui subira la sort de ces autres, rasées, au cours d’une guerre qui nous est plus connue. L’alcool suscite de plus en plus de flashbacks entre pays natal et ex-colonie. Ils sont le fil de ce spectacle, adapté du roman d’Antunes et dont François Duval est le passeur et surtout l’interprète prodigieux. Emergeant des vapeurs de son drambuie il se lève avec peine, fait mine de tituber mais tous ses mouvements sont calculés au millimêtre près… et son corps de danseur, ses déplacements minutieux qui hypnotisent le public tandis que son regard interroge et prend en compte ce qui l’entoure... et aussi sa voix si musicale qui n’en finit pas de moduler. Noirs et musiques lentes. On vous recommande celle de la toute fin qui est en forme de réveil, comme si rien de tout cela n’avait existé. « Le jour s’est levé. Tout est réel maintenant ». Le genre de spectacle dont, quand on en sort, on a envie dans la rue d’arrêter les passants et de leur dire « Courez au théâtre, le reste peut attendre ».
Maison de la Poésie, du mercredi au samedi à 21h, dimanche à 17h.
Réservations : 01 44 54 53 00

03 avril 2008

Quelqu'un pour veiller sur moi, de Frank McGuinness

Un titre tutélaire, un air de Gerschwin , ballade ou berceuse et la voix d’ Ella Fitzgerald, Someone to watch over me, soit toute la tendresse du monde pour vos détresses ordinaires. Une pièce qui ne pouvait avoir été écrite que par un Irlandais ; on ne sait comment rendre hommage à ces gens-là quand ils sont vrais poètes, ou bon dramaturges ou romanciers détonants. Dérision, violence, humour grandiose, fausse-mauvaise-bonne-vraie-foi, énergie, et résilience à l’infini. Et hâbleurs avec ça, bretteurs, baroudeurs, bâfreurs, buveurs et hauts en couleurs. Ici Edward, notre Irlandais de service, journaliste de son état, est dans une cellule à Beyrouth avec son camarade Adam, médecin de profession et citoyen des Etats-Unis. La guerre. Tous deux, fureteurs ou gêneurs, ont été pris en otages au hasard par des « islamistes » peut-être. Des murs nus : ils ont chacun un grabat du genre matelas ou lit pliant et une bouteille d’eau plastique par jour, une Bible et un Coran. Il fait chaud, ils sont en shorts, à leurs chevilles des chaînes, et si leur geôliers débarquent ils doivent remettre sur leurs yeux le bandeau noir qui les empêchera de les reconnaître. Huis-clos : ils se confessent, évoquent leurs souvenirs , leurs amours évidemment, ce qu’ils peuvent avoir en commun, leurs origines anglo-saxonnes par exemple, tout y passe. Leur humeur devient mélancolique ou agressive. Quel est leur avenir ? Un troisième homme, jeune, a été enfermé lui aussi avec eux : Michael est veuf, anglais et professeur de littérature un tantinet pédant. Tous trois se mettent à ré-inventer la vie, rejouent ou miment leurs films cultes , se servent de leur paillasses retournées comme accessoires ou décor de théâtre quand ils jouent des scènes de répertoire, une boulette de papier devient un mini-ballon de football, cela s’emballe, c’est désopilant et tonique. Et puis Adam est convié à sortir, on pressent ce qui va lui arriver. Edward, en revanche, a le droit de remettre les habits qu’il portait en arrivant, lui sera sauvé, pourquoi ? parce que l’opinion…on y croit ou on n’y croit pas, mais peu importe, Michael lui crie «bonne chance», sa voix s’étrangle, qu’adviendra-t-il de lui ? Malgré certaines tirades un peu longues destinées à attendrir le public et où le rythme faiblit un brin, le spectacle, fort, fait sourire, rire…jaune et admirer des comédiens exceptionnels.
Théâtre Mouffetard du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 17h et 21h, dimanche à 15h. Réservations : 01 43 31 11 99

Amour, de Marie Vieux-Chauvet

Amour, adapté par José Pliya d’après le roman Amour, Colère et Folie de Marie Vieux-Chauvet.
Sur un drap blanc tendu d’un bout de la scène à l’autre, des projections , un visage de femme aux yeux très noirs , à l’allure Caraïbe, des bribes de conversations confuses. Devant une persienne énorme une femme en robe longue, blanche stricte et très élégante. Sa coiffure est élaborée, elle a un bandeau noir dans les cheveux et se présente. Née en 1900 elle s’appelle Claire mais sa peau est nettement plus noire que celle de ses sœurs cadettes : Annette et Félicia. En mourant ses parents les ont confiées à sa garde et toutes trois vivent dans la maison familiale patricienne en un Haïti soumis à la dictature. Arrive Jean, qui épousera Félicia et aura d’elle un enfant né dans des circonstances difficiles. Claire est devenue folle de Jean à la minute où il a franchi leur porte. Vierge mais torturée de désir , elle fera en sorte que sa soeur Annette, elle aussi, tombe amoureuse de Jean et ait une liaison avec lui sous leur toit commun. Ainsi elle vivra son amour doublement par procuration. Tout cela sur fond de bruits d’émeutes, de révoltes. Avec coups de tonnerre et bruits cataclysmiques. Il y a également un gouverneur paranoïaque avec lequel Claire entretient une relation trouble et qu’elle finira par tuer. Une écriture romanesque avec des descriptions minutieuses, riches, sensuelles et colorées, illustrées de projections de paysages de l’île, de sa montagne,de la ville, ses rues, ses habitants. Cela grouille d’une vie effervescente. C’est une saga puissante avec péripéties petites et grandes ‘autant en emportent les cyclones’. Claire a un tel amour pour son pays ! Magali Comeau Denis nous fait vivre tout cela, c’est une comédienne prodigieuse à la voix caressante ou râpeuse de chanteuse de blues ou de diva, ses traits sont d’une mobilité extrême et accrochent la lumière étonnamment. Elle se permet des silences si nourris qu’on en est bluffé. Se figeant derrière un micro, elle hypnotise la salle. Silhouette auguste, peut-être même raide de dame patronnesse, c’est d’abord une femme véhémente, au verbe haut et puis déboutonnant sa robe-manteau, elle apparaît dans des tenues plus légères avec dentelles, et devient au creux de ses rêves une jeune femme souple et aérienne. Le danseur à la peau blanche (Cyril Viallon) qui, côté cour, dévêtu ou pas, n’a cessé de se contorsionner et d’effectuer des reptations, réplique du corps d’un Jean abrasif, la prend dans ses bras, la fait virevolter un moment. On entend du Beethoven, parce que dans les bonnes familles de l’île c’est ce que les demoiselles jouaient au piano. C’est moite, sulfureux et volcanique à souhait, renversant et cauchemardesque. Publié chez Gallimard en 1968 ce roman de Marie Vieux-Chauvet qui avait impressionné Simone de Beauvoir, a été interdit dans l’ Haïti de François Duvalier. Et ce spectacle étrange, dérangeant mais puissant et dont on sort aussi sonné que nourri-repu, est co-produit par l’Archipel, Scène Nationale de la Guadeloupe. Le Tarmac de la Villette, théâtre à la programmation singulière et innovante, le propose jusqu’au 19 avril. Allez-y.
Le Tarmac de la Villette, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 16h et 20h. Réservations : 01 40 03 93 95