24 mai 2008

Qui m'aime? D'Anton Tchekhov

Qui m’aime ? trois pièces en un acte d’Anton Tchekhov
Mise en scène : Philippe Brigaud
Ces trois pièces ont évidemment un dénominateur commun : le personnage central évoque et joue le vieillissement et les ambitions déçues; il dénonce aussi les épouses destructrices, vraies mantes religieuses qui, si elles avaient été des femmes inaccessibles, seraient restées joliment inoffensives et n’auraient effectué aucun ravage dans les cœurs. Au fait lapalissade, comment cela se dit-il en russe ? Tchekhov a passé sa courte vie à clamer qu’il était un auteur comique, et que si ce qu’il écrivait pouvait paraître mélancolique, toutes tendresse et sollicitude même fugaces rendraient l’existence vivable. En bon Slave, il passait en un clin d’œil du rire aux larmes et une certaine folie le tenait . La démarche de Rémy Oppert qui endosse le rôle principal dans deux épisodes sur trois et celle de Philippe Brigaud qui le met habilement en scène avec ses camarades Catherine Van Hecke et Christian Chauvaud est probablement rationnelle. Mais on reste au niveau d’un discours au premier degré, même si des trouvailles et des décalages s’insèrent dans cet univers où la loufoquerie devrait masquer le désespoir. Au départ des incontournables Méfaits du tabac un joli gag : avant que n’opère le conférencier, réquisitionné et rétribué pour dénoncer les effets de la nicotine bien que lui-même soit fumeur, un spectateur de la dernière minute s’assoit au premier rang pour se lever un instant après et dire « c‘est trop dur ». Il sort de la salle claquant la porte. On se demande : est-ce une métaphore ? La femme du conférencier traverse la scène et sort. Dans la deuxième pièce Le tragédien malgré lui gémit à n’en plus finir. Aux ordres de sa femme il est devenu son coursier, une sorte de coolie chargé de lui rapporter des denrées et des objets hétéroclites. Il a fini par développer des envies de meurtre tous azimuts. Quant à l’ami auquel il est venu se confier: compatissant au départ, il est finalement excédé; simplement malicieux, on aurait une version plus tchékhovienne. A la trois, avant que ne débute Le chant du cygne, confession d’un comédien vieillissant en proie aux doutes , la comédienne qui dans un rôle muet jouait au départ la femme du conférencier est de nouveau sur scène . Assise dans la pénombre, uniquement éclairée par une ampoule au bout d’une hampe, elle écoute un air anglais chanté approximativement par une voix mâle, mais dont elle a décidé que la mélodie était tirée de Faust . Quel rapport avec Tchekhov ? aucun apparemment, mais l’idée est rafraîchissante puisque la dame tente de se ré-approprier ses souvenirs de théâtre ou d’opéra. Apparaît alors l’ex-grand comédien en costume de devin Calchas, toge et couronne de fleurs. Il vient de se réveiller en pleine nuit dans le théâtre désert. Le souffleur émerge, lui aussi, de son trou où il roupillait pour lui donner la réplique, rire et sangloter, submergé qu’il est par le talent de son camarade-comédien : ce Vassili Vassiliévitch Svetlovidov, soixante-huit ans, ‘acteur comique’. Ils se donnent la réplique, une fois encore. Vassili joue Shakespeare entre autres, pour s’interrompre régulièrement et déclarer : « Quel artiste j’étais ! » La fin ? Ayant tout dit, ils sortent de scène ensemble. Noir. Mais pourquoi Rémy Oppert dans les rôles principaux nous irrite-t-il ou nous frustre-t-il tant, à force de jouer les situations avec une emphase mitterrandienne et des trémolos dans la voix? Pourquoi sommes-nous enclins à résumer le tout de manière simpliste : les hommes sont invariablement les jouets de leurs femmes manipulatrices mais surtout et d’abord : plaignez les messieurs vieillissants. Où est le Tchekhov farfelu, bondissant, re-bondissant, qu’on ne se lasse pas d’aimer? Poussé de côté, le voilà devenu poussif. Pourtant les comédiens sont très bons.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 15 juin. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

20 mai 2008

Les fourberies de Scapin, de Molière

mise en scène : Arnaud Denis
Au départ neuf personnages en costumes XVIIe se démènent et dansent comme des marionnettes ou de gracieux automates dans une lumière flamboyante sur une musique d’époque. Et la pièce commence, le rythme est déjà du mille à l’heure. Le bel Octave bondissant sur scène escorté de son valet Silvestre : « Ah ! fâcheuses nouvelles pour un cœur amoureux »…on connaît l’intrigue et la situation : il est épris de la délectable Hyacinthe, mais son Argante de père veut le marier à une autre, question de patrimoine et d’alliances prestigieuses. Plateau avec un minimum de décor et d’accessoires, répliques à-demi gommées par des gestes, gesticulations, courbettes, galopades et figures d’un ballet aussi dérisoire que jubilatoire. On se rend vite compte que c’est parfait ainsi : dans ce genre de pièce où les situations sont emberlificotées dès le départ, et où quiproquos et usurpations d’identité sont la règle, il ne faut surtout pas laisser réfléchir le spectateur mais plutôt le submerger par une vraie loufoquerie devenant quasiment métaphysique et bannissant toute rationalité assommante. La réflexion et l’analyse interviendront après. Quasi-shakespearien Arnaud Denis nous libère de toutes sortes de clichés et d’a priori. Et ça cavalcade, pétarde, ça se trémousse, s’empoigne, çà s’envoie ou se renvoie au tapis, ça cogne sur Géronte…rappelez-vous : ce père aussi abusif qu’Argante, hébété et réduit à une lamentation : « qu’allait-il faire dans cette galère ? » Barbon enfermé dans un gros sac, Scapin lui a fait croire qu’il sera le témoin, sans les voir, de scènes d’explications et de règlements de comptes salutaires. C’est quichottesque, commedia dell’artesque, guignolesque et grandguignolesque, ça secoue, ça se moque de soi, se moque de tout et même du reste, ça se surprend à faire des arrêts sur images et des jolis pieds de nez à tous les intellos, pédagos, ou metteurs en scène moralisants et sinistres qui se sont acharnés à disséquer le propos de l’auteur : il y en a eu tant ! Avec à leur tête Arnaud Denis bondissant et magnétique mais joliment survolté, les comédiens sont étourdissants : le public, tous âges confondus, hurle de joie. Moralité : Scapin…escroc…manipulateur…fourbe ? vous voulez rire ! Quant au spectacle c’est une catharsis magistrale.
Le Petit Montparnasse. En mai :du mardi au samedi à 19h15, matinée dimanche à 15h 30.
A partir de juin : du mardi au samedi à 21 h, matinée dimanche à 15h30. Réservations : 01 43 22 77 74

19 mai 2008

Les Zola, de Joëlle Fossier

Le titre ne laisse pas présager qu’il s’agit plutôt du couple Zola que d’une famille Zola; curieusement cette ambiguïté constitue le sujet de cette pièce qui, nous ménageant émotion et rires, évolue de façon bouleversante à partir d’une scène plaisante et pleine d’humour. Emile Zola et son épouse Alexandrine reviennent euphoriques d’un dîner au restaurant; elle rit aux éclats et lui, grande gueule emphatique et réjouie échange avec elle des propos aimables. Ils se félicitent de ce qui leur est récemment arrivé, du retentissement de la lettre au président de la République, de ce J’accuse qui a secoué la France et suscité l’admiration des lecteurs d’Emile. Le couple ne se résigne pas à aller se reposer, il est trop tôt; il se met à sa table de travail et discourt, lit l’autoportrait complaisant et humoristique qu’il vient d’écrire et ne cesse de louer sa femme qui est sa meilleure part, comme elle a décidé qu’il était la sienne. Il est fier de ce que leur complicité lui a apporté dans le travail, sa réussite à laquelle elle a tant contribué. Ils évoquent encore les amitiés qui comptent pour eux : écrivains, poètes, peintres, leur petit bande. Elle avoue avoir tout abandonné de ses ambitions pour se dévouer à lui, qui un rien macho, lui demande de délasser ses chaussures pour qu’il puisse enfiler ses babouches, ce qu’elle fait tendrement. Elle s’assoit près du poêle qui rougeoie, se met à broder, il s’affaire à ses écritures. Le temps passe, la lassitude vient, il y a des silences… curieusement elle lui demande « tu crois en Dieu, Emile ? » La réponse est plus que nuancée. Il s’assoupit, elle le réveille, lui propose une partie de dominos qu’elle interrompt brusquement prétendant qu’elle va perdre. L’atmosphère s’alourdit. Alexandrine fait remarquer à Emile que ces derniers temps il lui a paru soucieux. Il nie. Le temps s’étire encore. Elle décide de lui lire le courrier du jour qu’il a vaguement parcouru, et après s’être réjouie d’avoir reçu une invitation pour une opérette d’Offenbach, ils chantent en duo « Je suis Brésilien ». Elle décachète une nouvelle enveloppe et c’est le coup de théâtre. La lettre anonyme , signée par « un ami qui vous veut du bien » lui est destinée , elle la lit à Emile : il y est question d’un personnage demeurant 66 rue Saint-Lazare et dont elle aurait intérêt à se soucier. Tout bascule. Elle questionne Emile qui réticent puis effondré, lui avoue que rue Saint-Lazare logent sa maîtresse Jeanne Rouzerot, la jeune lingère d’Alexandrine, et les deux enfants issus de leur liaison. La seconde partie de la pièce est bouleversante et la fin admirable. Joëlle Fossier analyse avec finesse et maestria des personnages complexes qu’elle récrée en décalant et bousculant un peu les dates et l’histoire. Mais elle fait parler et jouer ses interprètes avec justesse et conviction dans un décor intimiste, avec petits meubles d’époque et autres bouquets qui nous rendent les protagonistes plus proches encore. Michel Papineschi est un Zola empathique plus que crédible et Céline Monsarrat est une Alexandrine gracieuse et élégante mais qui ,quand elle s’effondre ou se révolte, fait montre d’une classe telle que jamais cette pièce étonnante ne devient mélodramatique.
Théâtre du Nord-Ouest, le 23 mai à 19h, le 8 juin à 14h30, le 10 juin à 20h45 , le 12 juin à 16h30 et le 14 juin à 14h30. Réservations : 01 47 70 32 75

12 mai 2008

Nous n'avons fait que fuir, de Bertrand Cantat

Nous n’avons fait que fuir, de Bertrand Cantat
Mise en scène : Florent Saclier et Philippe Merle, avec Vincent Bramoullé et Florent Saclier.
Au départ, un texte de Bertrand Cantat qui nous vaut un spectacle d’une heure dont on ne décroche pas une seconde. Poésie portée au théâtre. Il a été créé lors du festival de Montpellier-Radio France en juillet 2002 dans le cloître du couvent des Ursulines par le groupe Noir Désir. Bertrand Cantat nous dit qu’invité avec ses camarades à donner une performance, il a ‘commencé à écrire ce texte entre balances et concerts’. Tout dans la vie n’est-il pas une simple question de rencontres, hasardeuses, parfois, mais qu’on baptiserait inspiration. Bertrand dit encore : « Tout a été jeté, craché, et le résultat est là ». Ils sont deux sur scène, co-ordonnés et habillés de noir, comment pourrait-il en être autrement ? Lui est plutôt grand et mince et cet ‘autre-lui’ est costaud. Ils se sont approprié ce texte plus que musical. Bref Bertrand n’a fait que fuir, serait-ce pour un bon motif : « Nous n’avons fait que fuir / Nous cogner dans les angles/ Et dans la longue route/ Des chiens resplendissants/ Deviennent nos alliés ». Lautréamont et certains poètes délirants qui ne lui arriveront jamais à la cheville, les surréalistes de tout poil, et avant eux aussi Nerval, et qui d’autre encore ? Une quête, un bilan, une douleur, des constats et une espérance, peut-être. Ce sont là quelques unes des nourritures de ce Cantat. Les comédiens se prenant en relais, jouent ensemble ou à côté l’un de l’autre quand il le faut, mais toujours parfaitement synchrones. Ils se sont étonnamment approprié le texte, gestuelle en plus : c’est beau, c’est intelligent et c’est étrange.
Théâtre de l’Epouvantail, 6 rue de la Folie Méricourt, jeudi, vendredi, samedi à 22 heures, dimanche à 18 heures. Réservations : 01 43 55 14 80

11 mai 2008

Je vous salue, Mamie, de Sophie Artur et Marie Giral

Avec Sophie Artur, mise en scène de Justine Heynemann
Bien sûr même si, un poil irrévérencieusement, le titre évoque une prière c’est d’abord une histoire de famille. Famille française, quoique armoricaine dont on sait qu’un trisaïeul paternel ne parlait que le breton, famille à principes, respectable et si catholique… mais surtout pas si ordinaire que cela. Celle de Sophie, comédienne percutante, fille d’un couple de comédiens dont le père José Artur est cet immense homme de médias et d’abord de radio, à la culture et l’humour infinis. Marie Giral, journaliste, est la cousine de Sophie ; leur grand-père commun est Jules Artur, officier de marine qui, à la retraite, s’adonna à la théologie et écrivit régulièrement dans La Pensée Catholique. L’épouse de Jules, leur grand-mère est Marguerite : une Mamie qui le fit père de neuf enfants dont deux ou peut-être même trois moururent âgés de quelques mois. Femme à la personnalité étonnante , drôle, éprise d’opéra, mais qui se voulait « femme forte » selon l’Evangile. C’est ainsi que tout commence. Marie Giral qui a fait de très longs séjours chez sa Mamie a demandé à Sophie d’explorer leur jeunesse, de l’écrire, de la ré-inventer. Sophie s’est alors distribuée dans le rôle de la quinquagénaire qui, le jour de la naissance du premier de ses petits-enfants, monte dans son grenier encombré de coffres, de papiers, de nounours, que les invités à déjeuner du dimanche et les cousins n’exploreront jamais. Quant aux domestiques, ils n’y auront surtout pas accès non plus. Une ballade de Chopin au piano. Sur la scène un cabas, une malle, des tissus genre vieux rideaux, des poupées, des livres, des cahiers et un ancien landau. Sophie dans sa pimpante robe rouge à pois blancs déclare « je m’appelle Marie ». Elle raconte l’enfance, l’adolescence : donc encore et toujours Mamie… et toutes sortes de personnages féminins cousins-cousines, et puis pêle-mêle la foi, la religion, les préjugés bourgeois, l’éducation des jeunes filles comme il faut, les péchés, l’examen de conscience bi-quotidien, l’obéissance, le parjure, les tabous, la vie des saints. Thérèse de Lisieux, bien sûr et aussi les martyrs : Saint Laurent - mais qui a subi quel supplice déjà ? - qu’on invoque, qu’on admire et qu’on récupère, parce que par rapport à eux vous-même ne serez jamais rien, n’est-ce pas ? Sophie se lève, traverse sa scène, s’assoit, se relève, se rassoit, mime ces dames d’autres générations, adopte leur voix, leur intonation. Donc la souffrance nécessaire et nous autres, tous forcément coupables ; la journée du dimanche entre messe, repas dominical et peut-être vêpres. Cette famille où si l’enfant prenait la parole sans qu’on l’y invitât risquait de se voir couper par un « pas d’insanité » proféré par un oncle, vieux raseur. Des lieux : la Bretagne-Nord dont la famille est originaire, avec peut-être même une escapade du genre thé dansant au Casino de Perros-Guirrec, mais dans quelles circonstances déjà ? et des maisons où il n’y avait surtout pas de baignoire, meuble sans réelle utilité. Evénements familiaux, perte d’êtres chers. Et aussi les Arabes, les Noirs et ces autres catégories d’êtres humains qu’il faudrait probablement convertir ; les devoirs qu’on a par rapport aux pauvres. Et les épreuves qu’il nous faut subir pour accéder à…attendez : soit un purgatoire certainement obligatoire, heureux que nous sommes d’avoir échappé aux limbes. On arrêtera là le catalogue : vous avez saisi. Même si Sophie et Marie font un portrait de ce qu’on a dénoncé comme étant une bourgeoisie catho figée, dite ’intégriste’ dans les années 60, jamais cela n’est méchant. C’est surtout tendre et drôle. Enjouée, vive, amoureuse de la vie, telle est Sophie Artur . Sortant du théâtre un spectateur : « elle a un tempérament à la Jacqueline Maillan ». Oui, mais la comédienne pétulante et truculente est d‘abord gracieuse. Et son spectacle touchant est intelligent et revigorant. Vive la… vive les familles !
Théâtre La Bruyère, du lundi au samedi à 20h30, matinée samedi à 17h30 Réservations : 01 48 74 76 99

08 mai 2008

Entretien avec Monsieur Saïd Hammadi d'après Tahar Ben Jelloun

Entretien avec M. Saïd Hammadi, ouvrier algérien, de Tahar Ben Jelloun
Mise en scène : Alexandre Laurent
Auteur de nouvelles, de romans et de récits mais d’abord poète, en 1984 Tahar Ben Jelloun propose un texte à AntoineVitez qui le monte au Théâtre de Chaillot et c’est un succès. Il met face à face un journaliste d’une radio ‘libre’ des années quatre-vingt et un Maghrébin âgé de 35 ans. Donnant le ton à ce plaidoyer et pour le respect qu’on doit à tout homme l’auteur fait précéder le nom de cet homme du terme à la fois banal, officiel et courtois de ‘Monsieur’. Saïd Hammadi est censé être l’archétype de l’ouvrier non qualifié, donc n’exerçant pas un vrai métier. C’est le fils d’un immigré voué à être exploité dans un pays capitaliste au passé colonial. A droite du plateau le journaliste-écrivain qui l’attend, feuillète un journal pendant que le public s’installe. Apparaît Monsieur Saïd flottant dans une veste soit prêtée soit récupérée dans une fripe, mais aux chaussures plus que rutilantes. Très digne, très droit, Monsieur Saïd (Zahir Boukhenak) s’apprête à répondre à toutes sortes de questions, comme si, à la barre d’un tribunal, il était un témoin à charge ou à décharge dans un procès dont on ne sait qui l’intente, ni à qui. Il est tiraillé entre deux mondes, deux univers, deux systèmes, deux perspectives d’une existence dont l’horizon est morne. Ce spectacle d’une heure environ reproduit la forme d’une émission de radio classique. L’interviewer demande à Monsieur Saïd comment il vit sa situation de fils d’Algérien né et résidant en France, qui a conservé des liens privilégiés, charnels avec cette Algérie où vivent la femme qu’il a choisie et ses enfants qu’il voit rarement, à qui il envoie son salaire et ses économies. Pour son fils de six ans et sa fille de huit ans de quel avenir rêve-t-il ? Quel est son sentiment ou plutôt son verdict quant à ce passé, selon lui, d’un pays infantilisé, mis sous tutelle, dont maintenant on est sûr, il le clame, que tous ont tant souffert ? Tahar Ben Jelloun n’y est pas allé avec le dos de la cuillère, mais c’est d’abord pour mieux faire l’éloge du travail qui donne son sens à la vie d’un homme. Sa pièce exhorte les gouvernements de tous bords à reconnaître le droit sacré qu’a tout être à l’instruction , lequel passe par l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.. L’auteur pense peut-être aussi à sa propre mère restée illettrée toute sa vie et qui est le sujet du livre Sur ma mère à paraître en janvier 2008. Dans le rôle de celui qui interroge , Philippe Haug joue sobrement le journaliste qui ne doit pas prendre parti mais qui bout intérieurement ; on comprendra pourquoi à la toute fin qui est un parfait coup de théâtre. Zahir Boukhenak , Monsieur Saïd, est ce comédien formidable dont on ne sait pas s’il joue ou s’il est simplement lui-même, avec son accent authentique, sa liberté de gestes, sa façon de se figer sous le coup de l’émotion. Eloquent, emphatique, lyrique, habité, son visage s’illumine quand il évoque son village et la beauté des paysages de chez lui, mais d’abord quand il parle de ses enfants adorés. Ce spectacle généreux n’est pas destiné à susciter la compassion, mais il invite à ouvrir les yeux, à voir « la plus haute solitude » et « la réclusion solitaire » de ceux qui autour de nous continuent à vivre dans des conditions indignes, et de les aider à s’en sortir, chacun selon ses compétences et ses possibilités.
Crypte de l’église Saint Sulpice, dans le cadre de la Foire Saint Germain, les 10, 11, 12 et 16 juin à 20h30, le 15 juin à 15h. Réservations : 01 43 29 61 04

Homosexualité, de Jean-Luc Jeener

Le titre laisse présager tout ce que vous pourriez imaginer et quant à la pièce, elle est plus explicite encore. Homosexualité : le mot y sera finalement rabâché sur tous les tons au point d’en devenir irritant et de faire « Nobobody knows the trouble I’ve been through, nobody knows but Jesus » Donc seul Jésus sait les souffrances de ceux de ses fils qui se sont plus particulièrement voués à lui, parce qu’ils étaient peut-être programmés pour le faire. Pierre est un jeune prêtre que son ministère comble et qui s’estime efficace, heureux de partager la vie de Julien qui est journaliste. Pierre : jeune, fragile et presque naïf ; Julien à qui on ne la fait pas, limite cynique. Mais ils s’aiment de façon si tendre, si charnelle, et ils sont tellement complémentaires. Arrive l’archevêque qui avait annoncé sa visite à Pierre pour faire le point avec lui , mais pourquoi donc au juste , et que sait-il de l’ « orientation sexuelle » de Pierre ? Les amants ont posé sur une table basse des verres et des bouteilles et ce qui va avec, mais le napperon blanc est peut-être un peu trop brodé, ça fait ‘pédé’. L’archevêque sonne, entre : il est à la fois homme d’Eglise et de dogme qui réitère les enseignements, père spirituel qui condamne, comprend et ne comprend pas à la fois, parle d’amour transcendant. Il dit être de son temps et ne l’est peut-être pas et n’en finit pas d’affirmer que la chasteté entre deux êtres qui s’aiment de façon anti-naturelle est de rigueur pour tout fidèle. Julien, sarcastique, rétorque que l’Eglise devrait reconnaître que beaucoup de prêtres et de prélats homosexuels exercent parfaitement leur ministère et qu’on devrait faire cesser l’hypocrisie et les reconnaître pour ce qu’ils sont. Il se laisse aller à des boutades d’un goût douteux et des descriptions plus que crues de ses ébats avec son bien-aimé dans le but de scandaliser Monseigneur l’archevêque (qui insiste : il faut l’appeler Paul) et aussi d’en faire un voyeur, un complice. Pierre est vite dans des états violents ; au supplice il quitte la pièce. Julien est resté un temps face à Paul ; il se rend compte soudain que Pierre a fui, mais pour aller où ? Il part, courant presque, à sa recherche. Monseigneur, pardon Paul, resté seul se reverse un verre de liqueur de prune. Fin d’une pièce poignante et parfois un peu bavarde où tout est dit et redit à coup de digressions et de tirades (les plus grands artistes ont été des homosexuels voyez Michel Ange, etc.) mais qui clame tout ce que l’Eglise catholique prône, tout ce qu’elle dénonce, tout ce qu’elle combat. L’excellent Jean-Claude Sachot est en force l’archevêque corpulent, véhément, barbu aux longs cheveux. Le jeune et charmant prêtre vibrant et émouvant est joué de façon très juste par un touchant Raphaël Cohen. Renaud Marx est un Julien gouailleur, railleur, séduisant, cynique et sincère. La mise en scène efficace est réduite à sa plus simple expression : on se lève, on s’assied on se relève, on se rassied autour de la petite table basse. Il n’en fallait pas plus. On sort du théâtre du Nord-Ouest plus que troublé, une fois encore .
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 15 juin, dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75