30 juin 2008

Molière Armande et les autres, de Claude Mann

Molière, Armande et les autres, de Claude Mann, mise en scène de l'auteur
On a aimé un Claude Mann au cinéma, dirigé par d’étonnants réalisateurs à côté de grands comédiens et comédiennes, Jeanne Moreau entre autres. Passionné de théâtre il en a bâti un à Joinville et constitué une équipe pour y jouer régulièrement tant les classiques que des pièces ayant pour personnage central une figure emblématique de l’histoire ou de la littérature, plutôt française et telles qu’il les aime. Une fois encore il nous prouve qu’il est un auteur dramatique solide et rassurant avec cette reconstitution des quelques jours précédant les premières représentations du Malade Imaginaire, dernière séquence de la vie de Molière. Claude Mann y incarne le dramaturge, lâché par Louis XIV qui l’avait tant aimé et aidé. Sa femme, Armande, fille de sa première muse Madeleine Béjart, après avoir pris ses distances par rapport à lui pendant des années, l’a rejoint, peut-être parce qu’elle sent qu’il était temps de le faire. Elle, tellement plus jeune que lui, mais tout aussi éprise de théâtre. Tous deux ont vécu au cœur d’une troupe, famille tendre et cruelle, forte mais désemparée quand les protecteurs et autres mécènes font la cour à d’autres auteurs pour des raisons qui n’en sont pas. Jean-Baptiste et Armande partagent l’amour des confrontations de personnages complexes, en proie à des passions qui les déchirent, les renvoient à eux-mêmes , les mettent en danger mais ce faisant, leur ouvrent des perspectives nouvelles. Ils vivent de la langue qui les réinvente chaque jour, chaque réplique portant la vie à bout de bras et la justifiant. Claude Mann nous présente un Molière qui sent et sait ce qu’il va quitter et qui veut que certains comptes soient réglés honnêtement. Il toussote de plus en plus souvent. Armande, acidulée mais lucide, qui reproche à son époux ses inclinations et ses coups de foudre pour des muses successives, est le charme féminin incarné. Les jeunes Lagrange et Baron, membres de la compagnie de celui qu’ils appellent maître ou patron, quitte à ce qu’il les rembarre, parce qu’au théâtre personne ne peut se targuer d’être le patron de qui que ce soit, sont plein d’égards pour lui. Le compte à rebours a commencé : Molière le sait. Côté jardin, sur la scène est posé un bureau avec des manuscrits dessus, et côté cour une table avec de petits candélabres où la servante, ineffable et truculente Laforet en coiffe dépose les ultimes bouillons qu’elle sert à un maître dont elle connaît si bien les habitudes, les travers, les faiblesses. Elle s’effondre quand il est à l’article de la mort, cependant que nous est lu (est-ce par Baron ou par Lagrange ?) le récit de ses derniers moments. Noirs entre chaque scène où Molière est entouré par ceux qu’il aime, qui ont posé la main sur ses épaules et le soutiennent. Musiques symphoniques en intermèdes ou en fond sonore émouvant. Une pièce écrite autour d’un personnage historique est souvent un prétexte pour le récupérer en entrant abusivement ou de manière anecdotique dans ses chaussettes. Ici Claude Mann et les camarades qu’il a choisis pour l’entourer veulent d’abord exalter l’amour du théâtre qui est le leur, et nous le communiquer: une passion.
Théâtre du Nord-Ouest dans le cadre de Molière: l’Intégrale, dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

28 juin 2008

Georges Dandin, de Molière

Mise en scène : Idriss
La drôlerie et la férocité de la pièce culminent à l’avant dernière scène de l’acte final : Angélique, épouse de Georges Dandin, mais née Mademoiselle de Sotenville, après une rencontre avec son amoureux Clitandre, arrive nuitamment à la porte du domicile conjugal où son mari, à la fenêtre, s’apprête à lui faire de justes reproches d’infidélité. Elle décide alors de faire semblant de se tuer sous ses yeux par désespoir. Il descend pour s’assurer qu’elle l’a bien fait cependant que dans l’obscurité elle se glisse dans la maison, ferme la porte et peut à son tour accabler son mari, devant les parents Sotenville que Dandin avait envoyé quérir en plein sommeil pour constater l’inconduite de leur fille. Dandin jure alors qu’il va se « jeter dans l’eau la tête la première ». Conclusion d’une pièce dont le critique Antoine Adam a écrit qu’elle « est lucide, mais animée par des héros dont aucun ne mérite la sympathie, ni même la pitié » et qu’au moment où elle est jouée pour la première fois « le rire de Molière est en train de changer ». Dès les premiers monologues l’excellent Thierry Garet impose un Dandin convaincu qu’il a fait l’erreur de sa vie en épousant une jeune personne au-dessus de sa condition, et compose un personnage moins ébahi et lourdaud que profondément révolté et désespéré. Sa femme Angélique (Anne Ségolène) est plus mutine que rusée, étonnamment vive et dans les rôles des beaux-parents Diane de Segonzac et Rémy Oppert, sérieux comme des notaires ont tout ce qu’il faut de morgue, de cynisme et de jubilation intérieure. Clitandre est joué par un Matthieu Davidson gracieux et aussi aimable que son gaffeur de valet Lubin (Alexandre de Morant). La soubrette Claudine (Aurélie Van Marsenille) a l’abattage qui convient. La troupe est soudée, le rythme et le plaisir de jouer sont là. Et la deuxième partie de la pièce dans une pénombre organisée grâce à des lumières très travaillées n’est pas un des moindres atouts de ce spectacle roboratif.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière: l’Intégrale, dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

26 juin 2008

Le malade imaginaire, de Molière

Mise en scène de Jean-Luc Jeener
Calé dans son fauteuil votre malade est vêtu d’une très élégante robe de chambre assortie d’un couvre-chef du même métal: il entame ce monologue où Argan récapitule les sommes d’argent que se voulant, se croyant ou se souhaitant égrotant, il a récemment données à son médecin et à son apothicaire. Dès les premières phrases Philippe Desboeuf en fait une partition baroque et loufoque pour monstre sacré authentique. Il maugrée, s’amuse, s’interroge, vitupère la servante, cette chienne, cette coquine qui n’obtempère pas à ses « drelin-drelin-drelin » exaspérés. Murielle Lemaire, soubrette-Toinette, arrive enfin et tout prend un tour ébouriffant. Elle galope sur la scène, rit en cascades, relève un tantinet ses jupes pour monter l’escalier qui la mène là où l’appellent ses fonctions, le remonte, le redescend. Toinette a le verbe haut et Murielle a une voix éclatante, des gestes éloquents, elle caresse le visage de ce maître que sa Béline, cette traîtresse de seconde épouse qui lui masse les épaules et lui fait la bise si chaudement qu’on se pâmerait de tendresse appellera « mon fils ». On ne tentera pas de vous remettre la pièce en mémoire non plus que de vous rappeler qu’Argan exige que sa fille aînée Angélique épouse Thomas, fils de Diafoirus et médecin comme son père ( joué de manière sidérante et glaciale par Dimitri Fornasari ) mais qui aime- depuis six jours, notez-le- ce Cléante aussi éperdu d’elle qu’elle l’est de lui. La suite? Toinette, entremetteuse et maniganceuse-née, fera en sorte que l’abominable Béline se démasque et jette l’éponge devant son mari apparemment mort. Fabuleux Philippe Desboeuf qui réussit à demeurer la bouche ouverte et l’allure cadavérique pendant de si longues minutes. Entre temps il y a une scène où Bérald, frère d’Argan tente de plaider la cause d’Angélique, et une remise en question de la médecine d’alors, ou de la médecine de toujours. Telle est la pièce, avec ses longueurs touchantes que nous présente le Théâtre du Nord-Ouest dans une distribution étonnante, où nous avons eu la joie d’assister à la naissance d’une actrice : la jeune Louison, une dizaine d’années, que son Argan de père veut fouetter si elle refuse de lui dire qu’elle a bien vu un jeune homme faisant la cour, dans sa chambre , à sa sœur Angélique. Louison, monstresse précoce qui fait mine de s’évanouir quand son père s’apprête à lui donner le fouet. « Il n‘y a plus d’enfants ». Cet Argan bernable que Toinette, déguisée en médecin nonagénaire a réussi à persuader que c’est du poumon qu’il souffre perd enfin toutes ses défenses. En somme un Philippe Desboeuf soudain devenu Alzheimer-plus. C’est un des plus beaux et des plus étranges moments de ce spectacle qui en comporte tant et que nous avons aimé.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière: l’Intégrale, dates, horaires et réservations :01 47 70 32 75

20 juin 2008

Monsieur le Président, de Yann Reuzeau

Monsieur le président, texte et mise en scène de Yann Reuzeau
Sur l’affiche ce président-ci a deux bras bien visibles, il ne pose pas devant des drapeaux français et européen dos à dos, les livres de sa bibliothèque sont de taille inégale et ses yeux ronds sont plutôt furibards. Mais « l’important c’est que le message passe » : soit un des slogans éculés, de ceux qui seront rabâchés tout au long de la pièce. Si cela vous paraît téléphoné, n’en déduisez surtout pas qu’il s’agit d’un spectacle pour café-théâtre ou pour cabaret satyrique. Derrière il y a un auteur dont la troisième pièce est plus satyrique qu’engagée, plus rigolote et plus narquoise que les premières qui se voulaient dérangeantes. Au départ une bande-son composée des phrases cultes prononcées (avec ‘bravitude’ en prime) par des candidats à la présidence de la République depuis plus d’un demi siècle. Quatre hommes en tenues strictes, légion d’honneur à la boutonnière, et une femme en tenue du genre MAM, notre ex -ministre des armées, sont au garde-à-vous. William Hautcoeur vient d’être élu Président de la République. Ils entonnent la Marseillaise. Certains chantent faux, exprès, et Julien, jeune énarque, très proche collaborateur du nouvel élu enchaîne strophe après strophe ; tout y est plein de haine, sanguinaire, sous couleur de patriotisme exacerbé. Phase deux : toast porté au président par les mêmes dans son bureau. Arrive en courant l’ancien président en short , à quelques heures de partir pour de longues vacances à Caracas. Il passe les consignes à son successeur : de toutes façons le majordome est au courant de tout. Mais il se trouve que le nouveau président, fantoche ou simple dégonflé, n’a déjà plus aucune envie d’exercer le pouvoir. Son conseiller en communication, publicitaire monté sur ressorts élabore des stratégies-bis pour lui permettre de s’en sortir. Claudia sa femme insatiable et frustrée jusqu’à en devenir hystérique et avec de moins en moins d’illusions sur son mari, a exigé qu’il la nomme ministre. Ce qu’il fera pour tenter de se faire éjecter de son poste échouera ; les mesures effarantes, à la redresse, suggérées par son cabinet, comme d’ôter le droit de vote aux femmes- si peu fiables-seront plébiscitées. Et tout lui réussira, tant au plan national qu’international. Au terme de son premier mandat et à son corps défendant, l’homme de plus en plus victime de crises nerveuses sera ré-élu. Conte philosophique, fable ou farce, c’est ludique et porté par une équipe de comédiens soudée. Certains jouant plusieurs rôles sont méconnaissables à chaque fois qu’ils interviennent, mais tous à l’avant-scène viennent chanter leur version recomposée de la Marseillaise. Ce qui peut donner au refrain : « A poil…citoyens ! » Bourré de tics nerveux, mais avec un sourire qui se veut rassurant, William Hautcoeur : Mister President, même confronté à la réincarnation de Marilyn (son collaborateur number one Geoffroy Rondeau monté sur des escarpins vertigineux et en robe que l’haleine d’une bouche de métro ne fera surtout pas s’envoler) n’est jamais distribué dans le rôle d’un fieffé menteur ou d’un simple opportuniste. Il reste ce semi-candide, plutôt crédule, impeccablement beau, bref une icône. Walter Hotton a une prestance un peu semblable à celle de Ronald Reagan, alors acteur de série B ou à celle de JFK voyez sourire et sex-appeal ravageurs. Ses camarades : Alain Dion, Renaud Castel, Geoffroy Rondeau jouent tant de rôles qu’on ne sait plus qui ils sont quand ils bondissent sur scène, avec ou sans perruques, et c’est très séduisant. Face à eux épatante Blanche Veisberg , ‘première dame’ corrosive.
Manufacture des Abbesses, du lundi au mercredi à 21 heures, réservations : 01 42 33 42 03

17 juin 2008

L'école des maris, de Molière

Mise en scène de Jean-Luc Jeener
La critique a décidé que le talent de Molière a véritablement explosé avec l’écriture de cette pièce représentée pour la première fois en juin 1661. Ecrite en alexandrins fluides elle est cocasse, à peine cruelle, plutôt gentiment abrasive. On est ravi qu’elle ait été choisie par le Théâtre du Nord-Ouest pour inaugurer son Molière : l’Intégrale qui se poursuivra jusqu’au 8 mars 2009. La situation de départ apparaît simple : deux frères, l’un quadragénaire (Sganarelle) et son aîné (Ariste) presque sexagénaire ont recueilli deux jeunes orphelines à la mort de leur père et sur sa demande : c’était un ami. Léonor a été confiée à Ariste qui la laisse libre de fréquenter qui elle veut, de vivre comme elle l’entend, mais veille sur elle avec tendresse. Isabelle est sous la coupe de Sganarelle qui la séquestre presque et se prépare à l’épouser, sous prétexte qu’être son tuteur signifie lui servir de père et bientôt d’époux : « une femme qu’on garde est gagnée à demi ». Il convient, selon lui, qu’elle soit maintenue dans le droit chemin et cela à cause de « la corruption des mœurs de maintenant ». On imagine la suite : la ravissante Isabelle, femme de tête par ailleurs, a déjà un charmant soupirant (Valère), flanqué d’un valet et confident astucieux (Ergaste). Elle échappera à son mentor en le manipulant, bien qu’il soit au courant de son penchant pour son amoureux ; elle se servira aussi de l’existence de sa sœur dont elle endossera la personnalité. Quiproquos, confrontations, embrouillaminis, manteau à capuche noire dans une pénombre propice, et aussi allusion à un enlèvement dont elle pourrait être la victime et que son prétendant serait sur le point d’effectuer. Son barbon prenant alors de plus en plus ses désirs pour des réalités avance la date prévue pour leurs noces, un commissaire et un notaire sont convoqués mais grâce à un ultime tour de passe-passe l’acte final consacrera l’union d’Isabelle avec Valère tandis que Léonor conquise par la tendresse, la sollicitude et le bon sens d’Ariste l’épousera et que sa fine mouche de soubrette Lisette déclarera au public « Vous, si vous connaissez des maris loups-garous (comprenez hommes mélancoliques ou dangereux ) envoyez-les au moins à l’école chez nous ». La mise en scène est alerte, on bouge beaucoup, on cogne à de vraies portes, on les claque, on dévale un escalier, on s’embrasse ou on cherche à s’étreindre, on se fait des pieds de nez dans le dos, et de vraies cornes par-devant : « Que j’aurais de plaisir si on le fait cocu » dit Sganarelle-le-largué parlant de son frère. Dans la petite salle Economidès de ce théâtre très singulier le public est si près des acteurs que tout devient magique; aucune distanciation n’interviendrait ou ne fonctionnerait si projecteurs et lumières ne nous faisaient des clins d’yeux ou ne nous donnaient de vrais répits. On en redemanderait, tant les sept comédiens sont parfaitement distribués dans leurs rôles. Mentions spéciales pour tous, mais d’abord pour Pierre Sourdive, Sganarelle émoustillé, beau et plastronnant mais qui joue finalement un être bernable à merci qui prend ses désirs pour des réalités. Et que dire d’Eliezer Mellul, yeux pétillants d’intelligence et d’humour pardessus barbe et moustache institutionnelles. Les jeunes femmes sont de fines mouches, fraîches, belles, drôles dans des costumes élégants. Un rêve.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 8 mars 2009, dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

Neige, de Maxence Fermine

Avec Stéphanie Loïk et au piano Jacques Labarrière
La critique avait fait un tabac à l’auteur alors trentenaire à la sortie de son premier roman en 1999. Stéphanie Loïk, fascinée, l’adapte pour le théâtre : c’est un conte philosophique avec initiation à la Voltaire, voyez donc Candide, ou même à la Cervantès, et c’est aussi une réflexion sur la poésie, l’art et les arts, et quoi d’autre encore… ? la vie, tout simplement .
Un jeune Japonais a décidé de devenir poète et donc de pratiquer le haïku, lequel, rime parfois en occident, avec extrême sophistication. Quittant sa famille, il s’en va trouver un maître à l’extrémité de son île. Neige, non pas métaphorique mais sensuelle, cependant image de la pureté, absence de couleurs confrontée à un monde hébergeant des arcs en ciel, neige qui peut conserver des corps ensevelis depuis des dizaines ou des centaines d’années. Tel celui d’une femme aimée : mais par qui, et puis qui était-elle ? Et si « le maître des couleurs était aveugle, et si la lumière était ailleurs, et si tomber amoureux…et si la guerre, la mer, la mort et si… seul dans son silence… » Le partenaire de Stéphanie Loïk au piano joue des airs cristallins à la niponne, et ce spectacle est étrange. La comédienne, cheveux longs bien sagement relégués dans son dos et lunettes pour institutrice d’avant la cinquième république marche à pas de pachyderme. Visage mobile, intonations baroques, insistant sur les finales des mots, capable de rendre dérangeants des ‘e’ censés être muets, elle bouge, émerge derrière le piano de son partenaire, se remet à marcher avec précaution et lourdeur. Qu’est-ce donc que la poésie ? fait semblant d’interroger Maxence Fermine qui visiblement a une petite idée de ce dont il parle et possède une réponse au moins : « la poésie n’est pas un métier, c’est un passe-temps, la poésie c’est une eau qui s’écoule ». Et encore « la poésie est avant tout la peinture, la musique, la chorégraphie et la calligraphie de l’âme ». Selon lui « il y a deux sortes de gens : les acteurs et les funambules ». Peu importe si vous ne pensez appartenir à aucune de ces catégories et si la formulation vous semble évanescente, avec ce spectacle vous risquez de refaire alliance avec la neige « dormant dans le lit de la blancheur ».
Théâtre Artistic Athévains, mardi 20h, mercredi, jeudi 19h, vendredi 20 h30, samedi 18h et 20h30, dimanche 16h. Réservations : 01 43 66 38 32

15 juin 2008

J'accuse, d'Emile Zola

mise en scène : Bérengère Dautun avec Eliezer Mellul
Devant une chaise de bois massive une énorme table genre fin XIXème siècle, sculptée, ornée et couverte de documents. Le comédien en veste grenat de velours d’époque commence la lecture de la fameuse lettre au président de la République publiée, est-il besoin de le rappeler, dans L’Aurore le 13 janvier 1898. C’était quelques jours après l’acquittement par le conseil de guerre d’Esterhazy, personnage trouble autant que corrompu, auteur du fameux bordereau qui à l’issue d’un procès truqué fit condamner, dégrader et exiler le capitaine Dreyfus. L’affaire allait continuer à secouer la France. Sous nos yeux Eliezer Mellul devient un Zola plus vrai que nature. Sa voix puissante, aux inflexions diverses et riches, et son corps vibrent, nous communiquant sa douleur, son indignation, son ironie. Il habite la prose enflammée avec laquelle il est parfaitement en phase et dont le rythme ne cesse d’enfler, paragraphe après paragraphe. Ses allées et venues, ses gestes sont en parfait accord avec son discours dont on ne perd pas une syllabe. Tendu, habité par un texte qu’il garde à la main, pour mieux nous faire sentir le rapport de l’écrit avec l’art oratoire. Enflammé mais jamais grandiloquent , comme épuisé il arrive au comédien de trembler et d’avoir des larmes dans la voix. Mais tout est toujours d’une grande justesse. Quelques mesures de musique militaire, des flashes de lumières rouges quand Zola en vient aux cinq ‘j’accuse’, dénonçant l’incompétence, la malhonnêteté et la fourberie des personnages-clés de ce drame, qui font culminer le réquisitoire ; tout est dosé. D’un bout à l’autre la mise en scène est d’une élégance et d’une sobriété étonnantes. Le Zola qui clame sa « passion de la lumière » exalte le respect, la dignité, l’honneur et réclamant une vraie justice, il affirme « quand une société en est là, elle tombe en décomposition ». Il nous touche infiniment quand il déclare que « l’humanité qui a tant souffert a droit au bonheur ». Bérengère Dautun et Eliezer Mellul nous offrent un spectacle exemplaire et bouleversant. De ceux qu’on aimerait revoir. Qu’on reverra.
Donné au Théâtre du Nord-Ouest, J’accuse sera repris et vous en entendrez parler le moment venu.

11 juin 2008

La contrebasse, de Patrick Süskind

avec Stéphane Biéry, mise en scène Elisabeth Vitali
Une pièce au décor stylisé orné de colonnes claires; au centre une porte qui se révèlera être celle d’un placard à vêtements et un meuble étrange, pivotant, comportant un frigidaire rempli de cannettes de bière. Face à nous le musicien d’un orchestre symphonique qui se définit comme un fonctionnaire exploité, et sa contrebasse au format insolent. Il en fait l’éloge, en tire quelques sons, les commente, style conférencier pour expos, ou guide pour visite de zoo; on sent qu’il le fait pour évacuer l’exaspération qui monte en lui, les bières se succédant à un rythme accéléré. Très vite on n’est plus sûr du tout que son outil de travail soit un allié, un ami, ou même un confident. Il s’asseoit, raconte, rit, boit et cela vire au règlement de comptes ou à la scène de ménage faite à ce bourreau, cet empêcheur de vivre et d’aimer. Le musicien s’épanche, se démène, hurle son désir de voir la jolie, la sublime mezzo Sarah s’intéresser aux émois qu’elle lui cause. Et puis il invoque la musique éternelle ou métaphysique qui doit conditionner l’existence. Il a fiché sa contrebasse dans une petite caisse et de dos, c’est alors une femme mystérieuse ou détestable qu’il caresse ou enlace. Quelques bières et des bruits d’orage plus loin : il est à terre. Le mur du fond s’avance, se fige. Le musicien éructe, son humour devient féroce et ses propos acides et funambulesques. Mozart est très surrestimé, ne battait-t-il pas sa femme au juste ? L’existence n’est que solitude, médiocrité. Endossant enfin sa livrée de concertiste s’en allant jouer L’Or du Rhin et tirant sa révérence, il sort de scène. On est pantois. Stéphane Bierry est grandiloquent, volubile, agité, exaspéré, abattu, ricanant, sale gosse limite cabotin, mais son énergie est redoutable et sa prestation grandiose. Mise en scène rapide, nerveuse; séquences de musique classique avec huitième de Schubert et sa Truite réconfortantes ; les lumières sont très travaillées et généreuses. La pièce, divertissement au sens philosophique du terme, est surtout un spectacle surréaliste hilarant.
Théâtre de Poche-Montparnasse, du mardi au samedi à 21h, matinées : samedi 18h et dimanche 15h. Réservations : 01 45 48 92 97.

01 juin 2008

Signé Topor, de Roland Topor

Textes de Roland Topor; conception et mise en scène : Jean-Louis Jacopin; musique : Reinhart Wagner
Un décor qui n’en est pas vraiment un, avec un simple écran, côté cour où sont projetées des œuvres de ce Topor qui a illustré, caricaturé, peint tout à tout va, pour qui la dérision et la déraison allant de pair étaient des must, dont le talent d’écrivain, - voyez théâtre, romans, nouvelles - était multi-facettes et aussi décapant que tonitruant, mais ponctué de brusques tendresses. Deux musiciens, l’un et l’autre compositeurs de chansons, de musiques pour le théâtre et le cinéma, donc avec piano, guitare et toutes sortes d’autres instruments; et un comédien en costume sobre, sauf que sur son bras gauche est plaqué une espèce de brassard réplique de son impeccable chemise à rayures. On tilte, on tique. Dès le début on s’étonne que les comédiens soient sonorisés dans un lieu qui n’est pas immense et où l’acoustique ne semble pas problématique. Mais puisqu’il va falloir marier textes, chansons, airs et musiques et pour que tout s’harmonise, on accepte presque ces « brosses à dents » intempestives qui barrent la joue des comédiens et leur font des allures d’insectes..Les trois hommes sont drôles, drus, solides. Le tonus est là, d’emblée et garanti, et ce qu’ils disent ou chantent, jazzy surtout, ressemble à du Boris Vian en plus vachard, en plus caustique et en plus chahutant. « Le con se sert avec un peu d’huile et un filet de vinaigre » , mais « les vaches suisses sont les plus sages du monde » et forcément « la journée des grands-ducs démarre à Bar le Duc ». On rêverait… si les deux comédiennes danseuses-et-chanteuses, muses de ces messieurs, en tenues affriolantes, court devant et long derrière pour bien mettre leurs jambes en valeur mais qui, vues de dos, laissent voir le carré noir de leur sono pas si machinales, comme résignées, mais à quoi ? poupées boudeuses, œil terne, sans œil, elles ressemblent à des caissières de supermarché baillant avant la pause. C’est dommage, mais peut-être sommes-nous venus un mauvais jour ?
Théâtre du Rond Point, salle Topor, du mardi au samedi à 20h30, matinée samedi à 17 h, dimanche à 15h30. Réservations : 01 44 95 98 21

Les patients, de Jacques Audiberti

Espace scénique avec posées ça et là des sortes de bouteilles de lait largement badigeonnées de peinture blanche, un oiseau à longues pattes sur un perchoir tout aussi blanc et côté cour une maisonnette à la fenêtre encadrant le visage barbu d’un vieux « Maître » que nous voyons sortir vêtu d’une espèce de djellaba. Pourtant la pièce, écrite en 1961, est censée évoquer la guerre de Corée, Nord contre Sud avec les fratricides colonels Houm et Houng en uniformes identiques qui interviendront un peu plus tard. Nous sommes au pays du matin calme rebaptisé « royaume de patience ». Mais d’abord il y a le « Maître » appelé « Pépé » par son délicieux filleul, ce Jean que Nassia, charmante, gaie, sans façons et toute aussi jeune que lui aime peut-être et a baptisé Pâquerette. Le vieil homme, marchand de porcelaine et de curiosités, utilise les tendres et subtiles métaphores dont Audiberti aurait abusé de façon spectaculaire s’il n’avait pas eu une infinie révérence et tendresse pour les mots qui font de lui un poète. Même si son langage surréaliste date un peu : « votre crâne est plus mou que le derrière d’un abricot » sa fantaisie généreuse fait que l’écrivain Audiberti n’a pas vieilli. Donc, côté jardin une jolie dame en robe blanche est assise dans l’encadrement d’une fenêtre . « Un jour cet oiseau chantera, et ce jour-là le malheur… » Pépé-le Maître s’adresse à l’oiseau en fer forgé. Intervient la dame en blanc : elle chante à ravir toutes sortes de mélodies mozartiennes et d’autres plus exotiques ; elle ponctue aussi le texte à l’aide d’un triangle, d’un tambourin et de cymbales. « Jouons » dit le vieux à Nassia et à Jean-Pâquerette. Le jeu, à coup de dés, est une imitation, une parodie de nos jeux de dames et d’oie. Arrivent nos deux militaires aux discours aussi flous que redondants et consensuels. Entre temps la mère de Jean-Pâquerette, femme tendre mais rebelle et éplorée, et qui se fait le porte-parole explicite de l’auteur, n’a pu empêcher son fils de choisir une armée au hasard pour s’y enrôler. Revenu blessé du combat, il meurt sur scène. Les colonels antagonistes devenus généraux menacent de leurs épées Nassia jetée à terre et dont ils ont arraché le corsage. Cependant «le monde» qui est «un bloc de malheur» est «toujours là» commente le Maître ; et «tomber c’est monter», comme il l’avait déclaré au début. A la fin, il est seul en scène, en pyjama blanc, et nous confie qu’il a tout rêvé, fantasmé… «Non» chuchotent ses partenaires dans le noir. Ce spectacle inclassable est de très grande qualité. Jean Pommier qui joue le vieux maître y est pour beaucoup. Ses camarades comédiens, tous très bien dirigés, sont excellents. « Alors on continue ! » Telle est la dernière réplique de cette pièce jouée de façon infiniment touchante.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 15 juin. Dates et réservations : 01 47 70 32 75