18 juillet 2008

Monsieur de Pourceaugnac, de Molière

Mise en scène de Jean-Laurent Silvi
Comédie-ballet festive: un vrai festival. Personnages en pagaille hommes voulant se faire passer pour femmes et tentant de mener à bien leurs petites intrigues; fin de parcours apparemment désastreux et voués à l’échec. Cascades de rebondissements avec pléthore de comédiens qui jouent plusieurs rôle. Suisses, Flamands, Picards, chacun a son sabir gouleyant. Des femmes et des hommes d’emblée décrétés « d’intrigue », qu’ils soient Napolitains ou non. Des avocats, mais aussi des apothicaires et autres médecins imbus de leur savoir, discoureurs monopolisant la parole. Et moult valets style commedia dell’arte, et toutes sortes d’autres ingrédients brassés, re-brassés pour farces. Cependant la pièce est censée avoir été écrite l’année où son auteur était en plein ‘Tartuffe’. Que pourraient avoir en commun ce dernier et Léonard de Pourceaugnac ? Oronte (donc un géronte) a pour fille Julie follement éprise d’Eraste. La jeune personne est aussi délurée et capable de jouer plusieurs rôles, d’endosser des personnages divers, de grimper aux rideaux et de manipuler son monde que son Eraste-à-elle. Lequel peut donner un change insensé à n’importe quel barbon plastronnant forcément dépassé par toutes sortes d’évènements. Bref, Pourceaugnac, limousin ou simple limougeot est venu à Paris pour y rencontrer cette Julie, la fille d’Oronte, à lui destinée, le contrat étant plus que quasiment signé…Mise en scène déménageuse, musiques de Lulli bien sûr, danseries, et des comédiens et comédiennes à la verve et à la forme réjouissantes. Axel Blind en costume rutilant et à l’énergie rare est votre Léonard de Pourceau-niak-niak-niak, Pierre Maurice est un Oronte aussi raisonnable, raisonneur et détestable que faire se peut, donc il est parfait. Leurs camarades sont délicieux.
C’est une très bonne réalisation du Théâtre du Nord-Ouest dans le cadre de Molière: l’Intégrale qui se donnera jusqu’en mars 2009. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

05 juillet 2008

Sacré nom de Dieu d’Arnaud Bédouet librement inspiré de la correspondance de Flaubert, mise en scène de Loïc Corbery

Le titre blasphématoire est paradoxal mais on est ravi que cette pièce qui a pris le relais de Gustave et Eugène donné il y a une dizaine d’années au théâtre Hébertot, s’appelle ainsi. La précédente était également adaptée de la correspondance de Flaubert, cette centaine de lettres envoyées à sa maîtresse Louise Colet et ses amis Maxime Du Camp et Louis Bouiller, mais Jacques Weber était alors seul en scène. Cette fois Arnaud Bédouet lui a inventé une servante Marie qui tente d’aider son maître à se calmer et il y a de quoi faire. Flaubert va mal, il se terre dans sa maison de Normandie, n’en sort que pour aller à des enterrements où des cercueils mal formatés peinent à descendre là où il faudrait. Il n’arrive pas à bout de Madame Bovary ; dehors a éclaté un orage épouvantable et Louise Colet est en train de le quitter. Côté décor on a en toile de fond quelque chose ressemblant à un tableau de classe sur lequel l’auteur griffonne quand il ne le fait pas sur les murs du théâtre, une table qui pivote sur laquelle il s’allonge quand ça n’est pas sa domestique qui prend son relais et côté jardin un amoncellement de papiers évoquant probablement les lettres qu’il a brûlées refusant qu’on en prenne connaissance et sur lequel il s’effondrera, quitte à ce que sa Marie le relève. Le show peut commencer et Gustave se mettre à éructer, vitupérant l’orgueil, la prétention des nantis et des gens en place, les fausses valeurs, la médiocrité des auteurs encensés, Lamartine en tête, qui en prend plus que pour son grade, la religion mal vécue brochant sur le tout, bref une bêtise aussi universelle que légendaire. Il ricane, parle de « couillonnades », hurle, sur-articule ses mots, jubile, dénonce ceux qui « ne sont pas près de s’en remettre ». Il dit aussi la douleur, le désarroi, l’amour et ses faillites « je pleure trop en dedans pour avoir des larmes », la jalousie, la dictature des sexes ou du sexe. Jacques Weber dans ses interviews nous rappelle qu’une telle véhémence, une telle détestation affichée du genre humain, fausse méchanceté, masque une grande tendresse et que ce réquisitoire tous azimuts en est la preuve. Il rappelle que l’écriture au temps de Flaubert était un genre majeur, que l’écrit avait alors sa vraie place. Vous voulez un bon mot de Gustave ? « érection ne se dit qu’en parlant de monuments ». Mais qu’est-ce donc qu’être écrivain ? Ce spectacle fonctionnant comme un antidote dénonce l’abrutissement causé par ce que l’on nomme aujourd’hui les médias ( terminaison en ‘s’ ! alors que c’est le pluriel d’un medium latin, tout allant donc à l’encontre du bon sens, du bon goût mais témoignant d’une peur de ne pouvoir trouver le mot juste dans la langue française) et un monde où les hommes politiques sont des dindons qui, tentant de faire la roue, se prennent pour des paons. Véhément, ogresque, à vif, révulsé, toujours incandescent, incarnant aussi celui qui écrivait lors de son voyage en Orient « Je me sens devenu, de jour en jour plus sensible et plus émouvable » (sic) Jacques Weber-alias-Flaubert avoue sortir de scène en nage, anéanti mais ressuscité. Sa partenaire est cette Marie Rosenzweig au tonus sidérant et le tout est vertigineux.
Gaîté Montparnasse, du mardi au samedi à 21h30, dimanche à 18h.
Réservations : 01 43 20 60 56

02 juillet 2008

Agnès, de Pierre Casadéi

Mise en scène André Nerman avec Anna Jahjah et Pierre Casadéi
Les comédiens qui ont vu cette Agnès-ci vous le diront : c’est un régal. Il est vrai qu’elle fait penser à cette autre fameuse pièce de Loleh Bellon qui a pour sujet une troupe de théâtre avec ses relations tendres jusqu’à en être fusionnelles mais encore agacées, houleuses, conflictuelles entre des partenaires qui se quitteront le soir de la dernière, avec infiniment de vague à l’âme. On n’en est pas encore là et l’auteur nous assure que le personnage central d’Agnès, metteur en scène chevronné, ne sait plus pourquoi il a accepté d’auditionner cette comédienne de trop, non prévue à son planning. On le croit à demi ; tout dans l’existence n’est-il pas affaire de rencontres ? Le ‘metteur’ va sonder cette jeune femme hardie, un peu inconséquente, qui n’a pas vraiment le profil d’une Agnès traditionnelle. Cela ressemblera à une leçon d’interprétation très technique, à une master-class avec élève unique mais dont le public bénéficie un maximum. Conseils du genre: Lui « appuyez sur la syllabe longue ». Indications scéniques : Lui « essayez quelque chose de différent ». Elle « on repart à quel endroit ? ». Lui « enchaînez !» et Elle « j’avais pas percuté comme ça ». Lui « faites-moi une autre proposition ». Et puis Lui à nouveau mordant , paternel, exigeant, précis ou ironique : « Vous êtes Agnès ? plus Lolita ». Allusion ensuite à une candidate au titre de Miss France. Et puis Lui :« ne me faites pas dire ce que je ne vous ai pas dit » et Elle de raconter ce qui lui est arrivé quand elle avait quinze ans. On reprend : « ce n’est qu’une audition… on repart à quel endroit ? ». Elle sort de scène, y revient, Lui entre temps n’a cessé d’écouter son portable, soit des apartés : A qui a-t-il parlé ? Qu’a-t-il dit et comment tout cela se terminera-t-il? Pierre Casadéi, aussi beau que raide et volontairement agaçant dans le rôle du pédagogue, est face à Anna Jahjah belle à se damner, véhémente, démonstrative, mais personne à canaliser selon son maître. Leurs rapports sont fascinants .
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière: l’Intégrale, dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75