24 août 2008

Amphitryon, de Molière

Mise en scène de Philippe Lopez
L’incomparable Alcmène est la femme du valeureux général Amphitryon, parti guerroyer. Sosie est le valet d’Amphitryon, chargé de lui faire tenir de ses nouvelles, forcément exaltantes. Sosie a pour femme Cléanthis, elle-même suivante d’Alcmène. Jusque là vous suivez. Ce séducteur facétieux et jamais rassasié qu’est Jupiter a jeté son dévolu sur la femme du guerrier nécessaire autantqu’admirable. Il en prend l’aspect et Mercure, son messager manipulateur s’il en fut, s’incarne en Sosie. Les voilà tous deux à la nuit devant la porte d’Alcmène et de Cléanthis. Elles croient reconnaître leurs conjoints… comment pourrait-il en être autrement ? Ils leur parlent galamment et les honorent comme faire se doit. Dans le cas de Cléanthis cela ne fonctionne pas : Mercure étant une espèce de goujat… mais Alcmène est comblée et Hercule, quelques mois plus tard, sera le fruit de ses étreintes avec le dieu des dieux. Telle est la légende et la trame de cette pièce écrite en hepta, octo-syllabes et alexandrins. Tournez manège infernal, fourmillez impostures flanquées de paradoxes, caracolez jongleries verbales débouchant sur des considérations de personnages floués, désabusés. Soit l’amant-et-ou-même-le-mari : « J’aime mieux un vice commode qu’une fatigante vertu ». Et la femme irréprochable : « Ah ! que dans cette occasion j’enrage d’être honnête femme ». De toutes façons ‘traître‘, mot récurrent, vous ayant mis dans le bain, vous donne le tournis. Soit le prologue : « Les poètes font à leur guise ». Philippe Lopez, responsable de la mise en scène, le récupère pour justifier sa démarche. Au départ, Mercure en costume blanc avec veston ouvert sur un torse nu, est en pleines manigances avec la Nuit, espèce d’hôtesse pour boîte de ‘Folles’ en robe empailletée avec traîne . Le vrai et le faux Amphitryon sont en chemises sang de bœuf flottant sur des pantalons avachis. Leurs chapeaux sont grotesques et leurs chaussures ressemblent à celles dont s’affublent les ‘djeunes’ aujourd’hui. Les officiers, compagnons d’Amphitryon, convoqués à la toute fin pour qu’il se confie à eux ont des allures d’ex-punks à peine réveillés de leurs rêves encannabisés. Mais ça bondit sur scène, on se gifle, didascalies et instructions scéniques de l’auteur obligent. Des dizaines de petites balles de toutes couleurs roulent sur le plateau…On sourit. Mais pourquoi le vrai Sosie qui a la charge redoutable du premier monologue n’a-t-il pas fait ce qu’en jargon de théâtre on appelle son « sous-texte », c’est à dire reformulé le sien utilisant ses mots à lui ? Sosie-le-faux, alias Mercure, est plus agréable à entendre. Il en va de même d’Amphitryon et d’Amphitryon-bis : l’un est convaincant et l’autre l’est beaucoup moins. Les femmes: Alcmène et Cléanthis sont des minettes irascibles, hargneuses, mais encore fragiles, unidimensionnelles, donc récusables. La distribution n’étant pas homogène, on a l’impression que certains comédiens ne jouent que pour se faire plaisir. Mais nous alors ? Et on se dit que c’est bien dommage.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière l’Intégrale, jusqu’au 8 mars 2009. Réservations : 01 47 70 32 75

Le mariage forcé, de Molière

Mise en scène: Jean-Pierre Bernard
« Cette pièce a certainement été faite à la hâte » ... « un impromptu », commente encore un gazetier quelques semaines après sa création en 1664. Molière avait-il 'en portefeuille' une petite comédie, ou un canevas qu’il aurait remanié en dix scènes pétaradantes ? Comme dans Georges Dandin, le thème est celui du mariage considéré comme le début de la fin pour tout homme n’ayant pas repéré que la jeune femme qu’il convoite et le met en émoi est une coquette, une rouée (elles le sont toutes, allez !) destinée à le cocufier vite et sans vergogne. Bien sûr, elle compte jouir intensément de sa position d’épouse de riche barbon « qui n’a que six mois dans le ventre ». Le rythme est débridé, les dialogues truffés d’absurdités, boutades et lapalissades en rafales. Les mots jouent au ping-pong. Les personnages se coupent la parole en permanence, on est en plein surréalisme. Il y a de vrais dialogues de faux sourds et Dubillard, Obaldia, mais aussi Jarry ne sont pas loin. Sganarelle a environ 53 ans mais prétend ne plus savoir son âge ; il va épouser Dorimène et interroge des amis qu’il croit sincères pour leur demander s’il a pris la bonne décision. Avant même qu’ils ne lui répondent, il les prévient que la chose se fera le soir même. Puis saisi d’un doute au souvenir d’un rêve où il se voyait « dans un vaisseau, sur une mer bien agitée » il décide de consulter des philosophes. Les deux savants qu’il va trouver sont des hurluberlus, dangereusement poétiques à force d’être loufoques. Ils font mine de se mettre dans des colère rares au moindre prétexte. Sganarelle, dans une impasse, décide de se faire dire la bonne aventure par quelqu’un de compétent. Cependant que sa promise rencontre son soupirant à qui elle dit n’épouser Sganarelle que pour son bien. Entre temps ce dernier rongé par des doutes croissants tente de se désengager et d’expliquer ses appréhensions à son probable ex-futur beau-père qui le prend très mal. Le fils de ce dernier donc frère de Dorimène provoque en duel Sganarelle qui se voit contraint d’épouser celle qui n’attend que d’aborder au plus vite « l’heureux état de veuve ». L’épisode burlesque où les deux philosophes consultés par Sganarelle discutent de la ‘ figure’ et non de la ‘forme’ d’un chapeau a-t-il fait tellement rire le metteur en scène qu’il en a conclu qu’il fallait que les chapeaux des hommes soient ridicules, donc modernes? Il a transposé la pièce trois cents ans après et les messieurs sont en vestons Dorimène, en tenue courte, revient de faire des emplettes en vue de ses noces ; elle est flanquée d’énormes sacs estampillés Printemps et autres Galeries Lafayette. Et on ne vous dira rien d’autres gags ravageurs. Tout est désopilant ; le rythme est insensé. Au bord de régler ses comptes, un personnage fait mine de basculer et d’atterrir dans les bras des spectateurs. Les comédiens toniques et parfaitement distribués sont apparemment ravis de jouer ensemble.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Molière jusqu’au 8 mars 2009. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

19 août 2008

Pierre Péchin, cet homme est dangereux !

De et avec Pierre Péchin, au piano : Xavier Aymeric
Ah ça oui, l’homme est un danger public… et même tous publics parce qu’on est en grand danger de l’adorer d’emblée quand il débarque ces temps-ci (et il le fera jusqu’à la mi-octobre) sur la scène du Méry, théâtre où l’on est si bien accueilli. Ce qui n’est pas forcément le cas de certaines salles où vous serez mis en rangs, houspillés par des cerbères généralement féminins aux consignes ultra-strictes et qui n’ont pas la moindre idée de ce que sourire signifie. Pardon pour cet accès d’humeur : nous étions à Paris, au creux du mois d’août, avec ses souvenirs de saison. Pierre Péchin est ce comédien, cet homme de radio, de théâtre et au départ de café-théâtre qui, dans ce qu’il est convenu d’appeler des sketches, donc des numéros, des séquences, fait tout basculer, voltiger, avec une désinvolture sidérante, une fausse nonchalance et une élégance rare. Il parodie une ex-émission littéraire de la télé aussi prétentieuse qu' interminable, présente aussi un journal télévisé destiné à ne durer que dix secondes. Limite incohérent, il avale ses mots, boule ou ‘savonne’ son texte mais on comprend tout ce qu’il dit et on conclut au gag systématique. Quand il joue les pipeulles-alcoolo-dépendants d’une inanité confondante il est plus vrai que nature. Mais sa fantaisie, sa liberté de ton, sa faculté d’imiter, de prendre des accents, lyonnais ou suisse-mâtiné-chinois et bien sûr maghrébin dans la version incontournable (sa marque de fabrique) à peine réactualisée de la ‘cégale et la fôrmi’ qu’on lui réclame en fin de show, font tilt. Funambulesque, il risque des mot d’esprit qu’on ne pardonnerait pas à d’autres, mais on en redemande. S’il va à Mâcon avec deux …cons, comme il le confesse tout en coupant ses spaghettis avec des ciseaux avant de les ingérer, il est en fait à la recherche du pain perdu. Il est peut-être parti à la conquête de l’Oued, mais au bistrot il réclame un Coca sans Coke. Question art c’est à Monet et ses ‘nymphomanes’ que va son admiration. Son complice au piano, délicieux Xavier Aymeric, soudain joue le Clair de lune de Debussy, pourquoi ? parce que tous deux l’aiment. Et tout est à l’avenant.. Pierre Péchin, avant tout généreux, veut donner du plaisir à son public : sous une apparente désinvolture, c’est un bosseur, qui remonte en force au créneau. Après avoir été adulé par le public dans des théâtres énormes, il a choisi de jouer dans des salles de plus petite jauge, pour être près de vous, de nous.
Théâtre le Méry, du mardi au samedi à 20 heures. Réservations : 01 45 22 03 06

Une étoile et moi

Une étoile et moi…à Judy Garland
Avec Isabelle Georges et Frederik Steenbrink
Au creux ou plutôt au coeur de l’été, Paris et ses petits théâtres ouverts : attitude et stratégie aussi courageuses qu’astucieuses … Public fidélisé ou pas, le bouche à oreille fonctionne fort bien chez les aoûtiens qui ne sont pas forcément ces snobs à la Boris Vian ayant décidé d’occuper une capitale semi-désertée par le ‘gros public’. Paris au mois d’août, festival de théâtre, dans lequel s’inscrit ce spectacle, en est à sa troisième édition. Quatre salles y proposent une quarantaine de spectacles, comédies, comédies musicales, opérettes, spectacles pour enfants. A La Comédia nous avons vu pour vous, ou peut-être simplement avant vous , cette étoile-ci et elle nous a ravis. La légendaire Judy Garland, qu’on a eu vite fait de comparer à Edith Piaf à cause de son parcours douloureux mais glorieux, donne à Isabelle Georges, grande, fine, qui fait des claquettes, danse et chante à ravir (et ne cherche surtout pas à ressembler à celle dont elle interprète les airs les plus voluptueux ou les plus troublants) toute latitude de nous embarquer dans ce rêve où Frederik Steenbrink, à ses côtés, l’escorte, la conforte au piano et chante infiniment bien. On est déjà, on est très vite ‘Over the rainbow’. Elle apparaît dans des robes et des tenues plus superbes les unes que les autres, music-hall oblige. Ses yeux 'bleu-ingénu' la feraient ressembler à une jeune Barbara Streisand. Lui, chaleureux, amical ou même fraternel, est son recours. Ils se calent l’un sur l’autre, et l’ entrelacement est tendre. Ne vous étonnez pas si ce spectacle a fait des tabacs en Australie, aux Pays-Bas, en Angleterre, en Ecosse. Isabelle parle et chante dans un anglais impeccable et Frederik, Néerlandais, en fait tout autant. Ils sont beaux et plus qu’émouvants. Ce spectacle, qui se donne à Paris actuellement, s’y redonnera à partir du dix-huit septembre .
La Péniche Opéra, 46 quai de Loire, Paris 19ème, jeudi, vendredi, samedi à 20h30, dimanche à 17h30. Réservations : 01 53 35 07 77

11 août 2008

Entre 15h et 15h30, de Jean-Claude Islert

Mise en scène : Jean-Luc Moreau
Un vaudeville moderne ? oui, mais un vrai, jamais vulgaire, qui tient étonnamment la route avec mari, femme, amant avéré et maîtresse potentielle avec, item, une mère d’âge plus que mûr, abusive ou pas mais finalement plus perspicace que son semi-naïf de fils.
La charmante Sylvie est depuis quinze ans la femme de Jacques. Lassitude : lui va ‘voir ailleurs’, elle en est certaine, tout le prouve ou même le laisse imaginer. Qu’à cela ne tienne : elle a pris pour amant Bertrand, très proche collaborateur de son mari, dadais délicieux, mais dont dès le début de la pièce elle est presque lasse. C’est un gaffeur invétéré du genre à qui il faut souffler pratiquement tout ce qu’il doit dire une fois sommé de répondre aux questions posées par les autres quand…. Donc Sylvie a reçu Bertrand au domicile conjugal pour faire ‘crac-crac’, mais elle le renvoie dans ses foyers, soit au domicile de sa mère, laquelle sonne bientôt à la porte, parce que laissée dans la voiture et qu’elle voudrait maintenant récupérer son rejeton. Noir. Débarque Jacques , époux de Sylvie, grand ‘communiquant’, quadra idéal, bondissant, survolté. Il est censé dire à son épouse qu’il doit aller à Londres pour un week-end de travail… suivez notre regard. Tout s’emballe et c’est à ravir. Retournements de situations ; péripéties carambolesques avec répliques tout-à-trac.Vrai-vau-de-ville, on vous le dit. Qui fait quoi ? qui dit quoi ? et qui fait que ce qu’il dit est vraiment quoi ? Décor : un salon anodin mais avec d’énormes fauteuils moelleux et des portes, à droite, à gauche et au milieu. La mise en scène de Jean-Luc Moreau veut que les comédiens bondissant, s’étreignent faussement-malhabilement, se donnent éventuellement de petites claques, pour rétablir des rapports vrais. Ils se font aussi régulièrement réinstaller manu militari par leurs partenaires dans les gros fauteuils. Et plouf ! On rit :on ne sait plus où on en est. Patrick Zard’ dans le rôle de Bertrand est de plus en plus chérissable. Ses partenaires sont Arnaud Gidoin - Jacques qui se démène et, mouillant la chemise, donne un rythme insensé au tout - plus Eliza Maillot et Audrey Hamm, jeunes femmes pulpeuses, chacune dans son genre.
Antoinette Moya, dans le rôle de ‘celle-qui-a-tout-compris-mais-fait-mine-d’être-manipulée, mais-pour-quoi-déjà ?’ est très drôle.
Théâtre Michel, du mardi au samedi à 20h 45, samedi à 16 h 30, dimanche à 15h. Réservations : 01 42 65 35 02

09 août 2008

La perruche et le poulet, de Robert Thomas

Mise en scène de Luq Hamett
Quand la pièce a été traduite et jouée pour la première fois en France , c’était dans les années… Une perruche cela voulait plutôt dire une commère caqueteuse, une femme incapable de ‘la boucler’, gaffeuse volontaire ou non, mais grâce ou malgré qui- tout, d’impossible, deviendrait possible. Quant au poulet, c’était tout simplement votre n’importe quel flic de service. Ici il serait plutôt du genre inspecteur archi-présent dans cet imbroglio interminable où de vrais-faux cadavres atterrissent de façon récurrente, avec un poignard fiché dans le dos, sur la table du bureau d’un… attendez, est-ce de la collaboratrice , alias secrétaire, d’un notaire qu’il s’agit ?… pour disparaître illico. Lequel notaire, régulièrement absent de son étude est pourtant toujours trop présent, précédé ou suivi de sa femme très seizième arrondissement de Paris, et volage parce qu’insatisfaite. Deuxième meurtre : celui qui l’a perpétré est forcément l’un des sept autres personnages… Agatha Christie au secours ! On s’en inquiète et en même temps on s’en moque parce qu’on a compris qu’on est dans une sorte de BD interminable. Alors on guette les allées et venues des comédiens sur scène : cela dure deux heures avec noirs, rideaux qu’on tire et qu’on rouvre. Bref ,c’est un certain autrefois que les spectateurs viennent retrouver au Théâtre Déjazet, lieu où tant de comédiens et comédiennes devenus mythes se sont produits. Claude Gensac est l’une d’entre eux : elle utilise toute son énergie devenue légendaire pour jouer cette perruche manipulant ses partenaires avec truculence. Ses gestes appuyés qui vont jusqu’à la gesticulation prennent très souvent le relais de la parole. Aux saluts elle a sa canne à la main. On est ému. Les autres comédiens sont jeunes et charmants mais la distribution est inégale, certains tirant la couverture à eux, d’autres tout juste leur épingle du jeu. Jean-Pierre Castaldi , policier tonitruant chargé de l’enquête s’en tire mieux que bien. Le décor, censé être années soixante, n’est ni-fait ni à-faire, et d’une platitude rare certainement voulue. La dérision règne. Souvenirs, souvenirs… la première chaîne, juin 1969, Jane Sourza, Raymond Souplex… le pur théâtre de boulevard et ‘Au théâtre ce soir’. Dans la salle, ça trépignerait presque. Si les spectateurs sont heureux, que demande le peuple ?
Théâtre Déjazet, du mardi au samedi à 20h30, matinée samedi à 16h. Réservations : 01 48 87 52 55.

07 août 2008

Lettre à mon juge, de Georges Simenon

adaptation et jeu : Robert Benoît
La trame de ce roman policier, du moins c’est à ce rayon qu’on trouve le livre, est simple, mais ce serait assez criminel de le résumer, en disant : c’est l’histoire de Charles Malavoine, médecin de province d’âge mûr mais si bon fils qu’après la mort en couches d’une première épouse anodine dont il a deux filles, et remarié à une veuve, Armande, femme de caractère cette fois (ses amis disent qu’il a épousé sa maîtresse d’école) mais dont il comprend vite qu’il n’est pas épris, il héberge toujours sa mère, elle-même veuve. A l’occasion d’un déplacement professionnel il rencontre Martine, jeune Belge venue chercher un travail de secrétaire en France, devant laquelle il fond, ne sachant pas tout de suite pourquoi. Elle est étrange, son passé est douteux et visiblement chaotique. Il l’emmène chez lui, la présente à sa femme, l’engage comme assistante, l’installe non loin de son domicile et poursuit avec elle une liaison qui le bouleverse au point de décider de la tuer pour la rendre de son enfance et libérer la vraie petite fille qui est en elle. « C’était le seul moyen d’en sortir » écrit-il à celui qu’il appelle ‘mon juge’ et qui au cours de l’instruction lui a dit un jour appelé ‘mon petit’. Le médecin avec ses mains destinées à soigner étrangle cette Martine qu’il s’était auparavant mis à battre, après l’avoir rendue pour la première fois heureuse physiquement. Les lettres sont écrites de la prison où « criminel d’occasion » mais qui a agi « avec préméditation et en pleine connaissance de cause », il purge sa peine. « Excusez-moi si je vous choque, mon juge » répète-t-il, mais il clame que sa confession est vitale pour lui, même si une fois les lettres envoyées, il se donne la mort en s’empoisonnant dans l’infirmerie où, lui faisant confiance, ses geôliers l’ont laissé seul. Avec des descriptions et des récits d’une précision renversante c’est du plus pur Simenon, et la pureté est, certes, au cœur de la pièce. Créée en 2005 par Robert Benoît elle a été régulièrement reprise par lui depuis. Il l’a adaptée du roman écrit en 1947 dont Georges Simenon lui a attribué les droits en 1989, chose qu’il n’avait jamais consentie auparavant. L’auteur savait à qui il avait à faire. Sur la scène du petit théâtre du Paradis au Lucernaire le comédien n’a pour accessoire qu’une chaise et un meuble évoquant des barreaux aussi bien qu’un escalier du genre escabeau. Il marche, parle avec des volutes dans sa voix pleine de lucidité et de tristesse. Sa présence est celle d’un homme méditatif. Jamais le personnage ne s’apitoie sur son sort et Robert Benoît, nullement pathétique non plus que cruel, nous le restitue avec une tendresse et une honnêteté que bien des comédiens pourraient lui envier. Le spectacle dure près de deux heures, et certains spectateurs ont trouvé que c’était un peu long. Le soir où nous l’avons vu une climatisation « de rechange » avait pris le relais de l’appareil habituel et un ronronnement un peu intempestif nous a accompagnés tout du long, mais cela n’a fait qu’ajouter une dimension de plus à la narration : on entendait le temps s’écouler. Ce compte à-rebours entamé par Charles Malavoine fils d’un père surdimensionné, alcoolique, grand chasseur, probablement suicidé lui-même et d’une mère résignée mais qui regardait sans doute ce qui se passait dans sa maison par le trou de la serrure, prenait des dimensions plus étranges encore.
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 21heures. Réservations : 01 45 44 57 34