30 septembre 2008

L'oral et hardi, de Jean-Pierre Verheggen

Avec Jacques Bonaffé
A quoi vous attendriez-vous quand un comédien hors norme - énorme répond l’ écho- et fou de poésie, assure la conception, la mise en scène et le jeu d’un spectacle composé de textes de l’auteur de Le Degré Zorro de l’Ecriture, Les Folies Belgères, Artaud Rimbur et Riculum vitae, On n’est pas sérieux quand on a 117 ans, L’Idiot du Vieil-âge ? Vous avez détecté dans ces titres une passion pour Rimbaud et l’esprit facétieux qui caractérise nos cousins d’Outre-Quiévrain, inventeurs ou initiateurs du premier des sur-réalismes. Et vous tirez votre chapeau devant ces explorateurs, mordus et mordants dévoués au langage. C’est un domaine où Verheggen est un surdoué, inspiré et visité par toutes sortes d’esprits , nous réconciliant avec les mots qui sont notre oxygène. Mais il fait exploser le langage avec détournement de sens, expressions prises en otages, enchevêtrées, rabibochées et dénonce la bêtise humaine, la fatuité, la prétention de certains littérateurs et autre cucu-la-praline ; il encense Antonin Artaud avec raison : "la langue c’est de la viande" ; il nous conseille de parler en Paul Verlan ! Jacque Bonnafé prend sa partition à bras le corps, se collète avec et la joue en arpentant la salle et la scène ; il disparaît derrière un comptoir, se dandine, gesticule, grimpe sur une échelle qui le mènerait facilement aux étoiles , monte sur un balcon, en redescend, parle en rafales ou en alexandrins dans le noir, s’allonge sur la scène, s’asperge le visage de mousse. Aussi loufoque et manipulateur que son poète, outre sa performance physique stupéfiante, il nous offre une vraie catharsis. Texte et spectacle constituent « Un uppercut aux rappeurs Camembert ; un swing ou deux savates aux slameurs pompiers ; une claque en passant à la novlangue technologique ; une solide peignée au branchouille mode d’emploi sans oublier une chiquenaude amicale aux grands ancêtres d’anthologie ». Sans commentaire et à voir de toute urgence.
Maison de la Poésie, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche 16h. Réservations :01 44 54 53 00.

Europeana de Patrick Ourednik

Sous-titrée une brève histoire du XXème siècle et adaptée par Laure Duthilleul , cette pseudo- conférence sur l’histoire des dernières décennies, ponctuée de dates avec projections de scènes historiques en noir et blanc, le plus souvent tristounes et de préférence sinistres sur de petits écrans au centre de la scène se veut décalée, décapante, caustique avec en prime une critique de la bourgeoisie qui a toujours tout exploité. Guerres, shoa, montée de ceci et de cela, injustices : le catalogue est indigeste ; tout y passe, ressassé sur fond de musique chaotique. On admire quelques traits d’esprit et des formules lapidaires, mais c’est souvent bavard et archi-moralisant. Les deux comédiens, à la diction excellente et à la présence lumineuse sont complémentaires, l’un européen mais avec de vagues allures de Woody Allen jeune, et l’autre africain, extrêmement élégant. Ils servent de leur mieux cette démonstration et y croient : cela vaut mieux. Des gags de mise en scène font sourire, un rideau à demi-levé, une longuissime séance d’écriture à la craie effectuée par les deux hommes énumérant, sur des piliers ressemblant à des ardoises, les évènements-phares ou clés du siècle dernier, des bribes de discours de De Gaulle, des chaises jetées par terre, une table qui devient divan pour psychanalyste et où l’autre s’allonge. Mais ces pseudo-astuces de mise en scène ne rendent pas les énumérations de dates et les séquences didactiques plus digestes. Ça racle des pieds, ça traîne ses bottes…dommage ! Ce spectacle court tiré du premier livre traduit en français d’un auteur tchèque vivant en France est proposé à 19 heures, horaire sympathique, avant ce Shitzguerre, amour et saucisson’ d’Hanok Levin, mis en scène par Cécile Backès et bienheureusement oxydant. Cette saga farcesque d’une famille minimale : père, mère et fille incasable parce que fort volumineuse, sur fond de guerre avec tout ce qui s’ensuit : manière de subsister mais surtout d’en profiter. C’est nutritif, calorique. Saucissonné par des intermèdes musicaux à la contrebasse et au saxo, ce Shitz est défendu (mais on s’est rend avec plaisir) par une équipe de comédiens hyper-toniques. L’automne n’aura rien de mélancolique à l’ex-Potinière devenue Pépinière-opéra, puis cette année : Pépinière-théâtre, aimée de son public et qui depuis toujours prend des risques quitte à ne pas être à l’abri de quelques pépins. Nous sommes surpris, une fois encore.
La Pépinière théâtre, Europeana et Shitz : horaires et réservations: 01 42 61 44 16.

Tante Olga, de Michel Heim

Tante Olga, ou comment les trois sœurs ont perdu leur vertu, de Michel Heim
Mise en scène de Jacques Legré
Sous-titré un vrai faux Tchekhov, disons d’emblée que c’est un vrai bijou qui se donne dans ce petit temple de la dérision qu’est la Huchette. Sur scène évoluent des personnages apparemment empruntés aux Trois sœurs ou à la Cerisaie, Olga et Irina Karamazov vieilles filles distinguées, nostalgiques de prétendants qui les ont délaissées, effondrées par l’avènement du socialisme et qui détestent les Cosaques, ces barbares peuplant la région. Elles ont recueilli Natacha leur jeune nièce orpheline et vivent au domaine de La Roseraie. Premier des clins d’yeux qui vont se succéder sur un rythme de mitraillette. Un jeune médecin récemment installé dans la petite ville proche fait la cour à la jeune fille qui avoue être peu attirée par les hommes qu’elle n’admire pas, fait la difficile et vit dans les romans qu’elle dévore. Ses tantes souhaitent qu’elle accepte ce parti honorable. Voilà apparemment pour la situation de départ, mais Olga pour faire paraître le prétendant plus romanesque lui invente des ancêtres aristocrates allemands. On tique déjà un peu et on n’arrêtera plus de le faire car tout va se déglinguer et la partie immergée de l’iceberg va jaillir. La jeune Natacha est secrètement amoureuse de Youri, jeune moujik, ouvrier agricole attaché à la propriété. Elle ne peut s’empêcher de confier à sa tante Irina, gaffeuse née et obstinée, qu’elle s’est donnée à lui. Toutes les façades s’écroulent, et les secrets de famille, graveleux, loufoques ou scandaleux sont étalés au grand jour. Quant au passé chaste des vieilles dames… l’arrivée du fringant lieutenant de cavalerie qu’elles sont tenues d’héberger (dont le patronyme est forcément Kalachnikov) et leur fait la cour à toutes sert de déclencheur, même si réclamant le samovar il déclare que les femmes ne sont pas sa tasse de thé. Le docteur, beaucoup moins respectable qu’il semblait, et lui même pas indifférent aux jeunes gens est démasqué : il a même été épinglé pour des gestes indécents sur l’un de ses patients. On ne déflorera pas la suite. Mais votre jubilation viendra aussi du fait que tous ces personnages floués ou tricheurs s’expriment à coup de citations littéraires d’auteurs tous azimuts, d’expressions poétiques ou à double-fonds, et de jeux de mots délicieusement grivois, bref, souvent d’énormités. Les comédiens sont suaves ; la scénographie forcément sobre sert parfaitement cette fantaisie due à Michel Heim dont les créations à la tête des Caramels Fous et les pièces telles que La Nuit des Reines font régulièrement hoqueter de rire.
Théâtre de la Huchette, jusqu’au 31 janvier 2009, lundi à vendredi à 21heures, samedi à 15h30. Réservations : 01 43 26 38 99.

29 septembre 2008

La critique de l'école des femmes, de Molière

La critique de l’école des femmes dans le cadre de Molière, l’Intégrale.
Anne Coutureau met en scène et dirige des comédiens rares dans cette œuvre courte où Molière se moque des précieux, beaux-esprits et autres gens de cour, auteurs confirmés mais qui ne se remettent pas en question. Il se moque aussi de lui-même et son auto-dérision est fulgurante. Transposée de nos jours la pièce nous montre ces mondains et toujours gens de cour : femmes en tuniques de coton sur leurs jeans, bottes noires, et ces hommes en jaquettes ou simples vestons sur chemises décravatées réunis chez Uranie (Laurence Hétier) elle-même en robe rouge sage et sexy à la fois. Les attendant, elle allume une cigarette pour se donner un ton décontracté. Autour d’une table basse, calés un temps dans un canapé sans façon ou posés sur des sièges qu’ils déplacent régulièrement, les hommes se versent des verres de whisky. Leur hôtesse, cette Uranie, flanquée de sa cousine Elise (altière Catherine Schaub) sont rejointes par la prude et pédante Climène (Florence Tosi) en robe blanche à dentelles, dents dures, propos et regards acerbes. Un bol thaïlandais contenant des cacahuètes circule. Les comédiens se lèvent, s’assoient à nouveau, s’allongent par terre tout en devisant ou s’apostrophant : intellos-bobos, désinvoltes, virevoltant, pérorant, tels qu’en eux-mêmes. Aucune véritable intrigue, mais une discussion de salon entre des gens qui viennent d’assister à une représentation de l’Ecole des femmes et sont curieux de savoir si le jugement qu’ils portent sur cette pièce tient la route. Certains ne donneront leur sentiment qu’après avoir écouté l’autre pour ensuite jouter avec lui ou le moucher. Anne Coutureau a voulu un marquis alcoolisé (Olivier Foubert) qui, ayant décroché, suit la discussion de loin fredonnant l’air de « l’amour est enfant de Bohème » quand ses camarades évoquent Agnès, cette fausse ou vraie nunuche du « petit chat est mort ». ‘Indécente ou perverse’ rétorque Climène face à son Horace en ébullition. Le chevalier Dorante (Benoît Szakow) est un rhétoriqueur à la voix chaude, dont le discours sur l’art et le rapport entre le théâtre et la vie émeuvent infiniment, puisqu’il est Molière. Quant à Lysidas, le poète débarquant à la fin de la petite réception, joué par Yvan Garouel (en alternance avec Benoît Dugas), exaspéré par la tournure qu’ont pris les choses, il se plonge dans des méditations en continuant à mâchonner ses cacahuètes, fixe le sol cognant son verre contre son front. La fin de ce colloque ou plutôt de ce ‘pot’ ? Tous s’en vont dîner : un comédien reste en scène un long moment… et soupire, dubitatif. Mais pour nous aucun doute : c’est une réussite totale.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 8 mars 2009. Dates et réservations: 01 47 70 32 75.

26 septembre 2008

Palatine

Palatine, d’après la correspondance de Charlotte-Elizabeth de Bavière
Adaptation et mise en scène : Jean-Claude Seguin, avec Marie Grudzinski
Dans les livres d’histoire de France légués par nos arrière-grands-parents, cette princesse bavaroise figure au chapitre Louis XIV. Elle a été unie au frère du monarque, alias Monsieur, mais entretient avec le roi, en toute honnêteté, une vraie complicité. Il l’apprécie pour son bon sens et son intelligence, ses qualités de cœur, son courage et son entrain « le roi ne peut souffrir les visages tristes ». Mais cette femme que les portraits montrent potelée, visage presque empâté, bouche à la moue ironique mais un brin figée, a une vitalité réjouissante et admet volontiers qu’on la trouve « trop naturelle » …quel euphémisme ! Pas…‘latine’ par sa naissance, même si elle l’est par ses alliances, elle a son franc-parler et n’hésite pas à utiliser des mots plus que crus pour stigmatiser les travers des grands personnages qu’elle côtoie :
Madame de Maintenon est forcément ‘une ordure’. Mais plus encore que sa liberté d’esprit, ses lettres révèlent sa sensibilité, son affection pour sa famille : père, tantes, cousines et aussi sa bonté. Germanique, protestante convertie au catholicisme, elle a gardé de la religion qui l’a formée certaines lignes de conduite : c’est une femme aussi droite que métaphysique. En somme elle est tonitruante et touchante à la fois. On se rit parfois d’elle, elle le sait et son époux ne l’aime pas : il lui préfère ses mignons, et ne l’a rendue mère que d’un enfant : « les hommes débauchés ont peu d’enfants ». Au fil des lettres on apprend qu’il ne l’honore plus depuis une vingtaine d’années. Peu importe, elle a la vie pour elle, devant elle, soit une vie passionnante à Versailles près de ceux qui exercent le pouvoir.
Et puis tout bouge : « le roi est décidé à continuer la guerre ». Elle vit intensément, d’autres meurent, elle s’attendrit, elle vieillit, sa santé s’altère considérablement... 8 décembre 1722, elle écrit à ceux qui s’en inquiètent : « pourquoi pleurez-vous ? », puis évoque l’au-delà.
Jean-Claude Seguin adapte et met en scène ce qui ressemble à un journal intime avec une rigueur, une habileté et un punch étourdissants. Le tout dans un décor joli, drôle et à tiroirs, au propre et au figuré. Marie Grudzinski comédienne inspirée, vraie nature, parfaitement dirigée par un metteur en scène complice, a des gestes courts, une brusquerie convenant à cette femme sans détours. Elle a adopté un soupçon d’accent ‘Europe de l’est’ savoureux et, vieillissant sur scène, s’affuble de robes de plus en plus lourdes (merci Philippe Varache pour ces costumes si parlants). Ses formes s’arrondissent, elle se courbe, boite, ses perruques avec ou sans mèches greffées-surajoutées s’enflent, les dates-échéances se succèdent. Elle se poudre, forcément de blanc pour camoufler les défauts d’une peau flétrie ; on se rend compte qu’on n’a surtout pas envie qu’elle nous quitte et que tout cela finisse.
Théâtre de Nesle, du 1er octobre au 27 décembre, mercredi au samedi à 19h30, réservations : 01 46 34 61 04.

Ivanov, de Tchekhov

Ivanov, de Tchekhov
Mise en scène : Philippe Adrien
A sa création Ivanov avait pour sous-titre ‘l’impossibilité de vivre’. La première des pièces à être jouée du vivant de l’ auteur dérouta tant le public que Tchekhov la récrivit illico. Pourtant l’intrigue est simple : Ivanov, trente-cinq ans, (donc presque déjà vieux en 1887) aristocrate et propriétaire terrien ne peut plus payer ses ouvriers agricoles. Il a emprunté de l’agent à ce Lebedev dont il fréquente la famille plus qu’assidûment. Marié depuis cinq ans à Anna issue d’une communauté juive et riche, la tuberculose de la jeune femme rend leur avenir assez sombre. Quant à son amour pour elle, c’est du domaine du passé. Jeune médecin, Lvov qui se prétend l’ami d’ Ivanov soigne Anna. Mais la charmante fille de Lebedev , Sacha vingt ans à peine, s’apprête à prendre la place d’Anna quand elle ne sera plus de ce monde. Donc Anna : la mort et Sacha : la vie. Mais les intentions et les sentiments de Sacha sont loin d’être simples, même si elle considère Ivanov comme un homme de cœur, sincère, incompris certes, donc digne d’être aimé. Parents et voisins gravitent autour de ces trois-là : mondains ou petits bourgeois prêts à faire leur auto-critique surtout quand on ne le leur demande pas, à confesser leurs fautes à l’Eternel, à dire leur lassitude de vivre, ou à jeter l’éponge. « Je ne comprends rien » répète Lebedev entre des rasades de vodka. Boire, sangloter, pleurer de rire, chanter. A la fin il y a deux morts : Anna et Ivanov. Philippe Adrien s’empare de cette pièce difficile que certains de ses confrères ont monté de façon plutôt lourde. Lui la transfigure : sa mise en scène plus ou moins rapide est un feu d’artifice. Les décors successifs donnent l’impression d’être devant des tableaux de maître. Sur scène c’est mouvementé, ça danse et virevolte de manière insensée, ça pétarade, on peut s’y battre aussi. Les accessoires et les meubles sont simples mais des musiques, des rideaux vaporeux et autres fumées vous font décoller , quitte à ce que, par moments, ça se fige au gré de propos mélancoliques. Les scènes de banquet sont fantasmagoriques. Distribution éblouissante : Ivanov, Scali Delpeyrat, au départ recto tono comme absent, émerge, devient charnel et dérange ; Anna : Florence Janas en fait tout autant : Alexandrine Serre est une Sacha déjantée, inquiétante et qui subjugue. Leurs camarades dans les autre rôles sont excellents, insensés. Etienne Bierry est ce Lebedev à la voix presque râpeuse qui vous met K.O. Quant à Vladimir Ant, dans le rôle de Nazarovna cette ‘vieille femme à la profession mal définie’ et mère de huit enfants qui commente à tout va, il est, avec Philippe Adrien, co-responsable du texte français. Cela donne : « Tu vas la fermer ? » et encore « mon chou »… «j’en ai marre »… « espèce de filet de maquereau …» Après tout pourquoi pas ? Le tout est ébouriffant.
Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, du mardi au samedi à 20h, dimanche à16 h. Réservations : 01 43 28 36 36.

17 septembre 2008

Paula Spencer, de Roddy Doyle

Paula Spencer, la femme qui se cognait dans les portes, de Roddy Doyle
Avec Olwen Fouéré
Les deux récits écrits à douze ans de distance par l’auteur irlandais nous racontent les trente plus récentes années de la vie de Paula, prolétaire dublinoise : son mariage, la naissance de ses enfants, les rapports qu’elle entretient avec eux, la mort de son mari, et la suite. Ce déballage serait anecdotique si cette femme n’était pas résiliente, une force de la nature, une ’battante’. Elle s’est battue, et d’abord a été battue par son époux Charlo, au point de perdre un enfant avant sa naissance, et d’atterrir régulièrement à l’hôpital, prétendant que ses ecchymoses étaient dues à une tendance à se cogner contre les portes. Jusque là, plus mélo tu meurs, on aurait envie de zapper, d’autant que, bien sûr, son mari et elle sont alcooliques, ce qui sauterait aux yeux de n’importe quel infirmier dans un de ces bas-fonds de la capitale irlandaise, où lui même, après son service se rue au pub. Donc on n’est pas dupe, mais l’humour irlandais avec ses côtés cyniques, ‘pas vu pas pris’, ferme les yeux sur ce qu’il ne veut pas reconnaître. Ici heureusement on ne nous raconte pas que c’est la religion qui rend les gens hypocrites. Paula a avoué son ancienne dépendance, clame qu’elle ne boit plus depuis un an, qu’elle a rencontré un homme quitté par sa femme et qui va l’emmener au cinéma. Ce qui rend ce spectacle touchant c’est l’étonnante comédienne à l’accent et aux intonations qui lui donnent son authenticité. Nature, monstre sacré à la voix tonitruante, Olwen Fouéré n’hésite pas à hurler, tirer la langue, agitant frénétiquement la tête, se réfugiant derrière ses longs cheveux blonds façon crinière. Quand elle apparaît en combinaison, genre années soixante-soixante-dix, après avoir ôté sa vieille veste en fausse fourrure et le reste, on voit ses côtes s’enfler lorsqu’elle vocifère, son jeu est avant tout ‘physique’ : on dirait une lanceuse de disque, visage aux traits taillés à coup de serpe et expressions hallucinées. Mais quand elle dit qu’elle a aimé son mari avant de le connaître, qu’elle évoque leur attachement mutuel effarant et qu’elle parle à ce Jo qui va peut-être l’aimer, elle devient humaine. Notez qu’elle a avoué s’être mise à battre son mari à son tour avec une poêle à frire, que c’était la bonne chose à faire à l’époque et que maintenant, veuve âgée de 49 ans, femme de ménage en chef dans des bureaux où elle est chargée des tâches les plus exigeantes, elle va pouvoir ré-envisager l’existence. Quelques chaises pliantes sur lesquelles la comédienne s’assoit les unes après les autres à califourchon, une mise en scène ressemblant plutôt à une mise en espace, un micro de chanteuse pour boîte de jazz, lumières sobres puis pénombre, Olwen Fouéré allume une cigarette, des briquets, arrête de jurer et de vociférer et de faire tourner en rond un récit désopilant, parfois poétique. Sa performance donne tout son intérêt à cette soirée.
Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30. Réservations : 01 43 28 36 36

13 septembre 2008

La journée des dupes, de Jacques Rampal

Mise en scène : Yves Pignot
Pour toile de fond un grand écran avec nuages, pour éléments de décor des fauteuils parcimonieux qu’on amène sur scène, qu’on remmène en coulisses, plus ça et là quelques plots en terre du style bornes où s’asseoir. Une table aux pieds forcément Louis XIII et des candélabres qu’on allume à chaque extrémité. Parti pris dont on comprend que le récit a besoin, puisqu’il doit nous faire avant tout entrer dans l’Histoire. La pièce est une commande passée par le Conseil Général de Vendée à l’auteur de cette Célimène et le Cardinal qui a été jouée par des comédiens immenses, traduite dans on ne sait plus combien de langues et moliérisée. Nous sommes dans le cadre de l’Année Richelieu avec célébration du 400ème anniversaire de la prise de possession par Richelieu de son évêché de Luçon, en Vendée. Trois actes pour nous rappeler qu’entre le 10 et le 11 novembre 1630, à Paris, Louis XIII fit mine pour plaire à sa mère de vouloir se séparer de son premier ministre omnipotent, puis le convoqua en secret pour lui signifier qu’il le maintenait dans ses fonctions, pour, à la séquence suivante, exiler cette mère manipulatrice qui l’excédait. Drame familial, affaire d’Etat, réflexion sur le pouvoir ? Le roi Louis, dit « le juste », a trente ans et une santé précaire : il souffre de la maladie de Crohn ; cela le rend mélancolique mais c’est un homme de talent qui dessine, compose des motets, un vrai stratège, donc un homme ‘complet’. Beaucoup moins effacé que celui dépeint par l’Histoire de France d’antan. Jacques Rampal nous l’apprend, nous le réapprend. L’épouse du roi : Anne, princesse autrichienne qui n’éprouve pas plus d’amour pour lui que lui pour elle, ne lui a pas encore donné d’enfant ; elle est très attirée par Gaston, Monsieur, frère du Roi. Quant à la reine-mère Marie, née Médicis, italiennissime, c’est une mamma redoutable qui a eu partie liée avec cet Armand Jean du Plessis, Cardinal de Richelieu, tant qu’elle a estimé que son propre fils n’était pas en mesure de gouverner. Voilà pour les protagonistes et pour la situation de départ d’un feuilleton qui se veut rocambolesque. Richelieu dira en conclusion qu’homme d'Eglise, c’est bien lui qui a fait évoluer toutes sortes de choses. La pièce, didactique, parfois anecdotique, au déroulement lent, à la mise en scène qui fait peu bouger les comédiens, les fige dans des rôles à la limite de la caricature. Rachel Pignot, servante Elvire, qui chante les complaintes ou ballades servant de transition est touchante. Rampal, auteur reconnu, trouvera un public sensible à certains traits d’esprit, jeux de mots, effets appuyés, souvent escortés d’aphorismes sentencieux, peut-être douteux. Yves Pignot, dont la mise en scène au Théâtre 13 du « Vol de Kitty Hawk » nous a enchanté, au Théâtre 14 nous désenchante un peu.
Théâtre 14 Jean-Marie Serreau : mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h30, jeudi à 19h, matinée samedi à 16h. Réservations : 01 45 45 49 77

11 septembre 2008

L'impromptu de Versailles, de Molière

Mise en scène : Anne Barthel
Pièce touchante, peu représentée du temps de l’auteur nous dit-on, sorte de ‘comédie des comédiens’, réflexion sur le théâtre, avec Molière tel qu’en lui-même, en grand manitou : dramaturge, acteur, metteur en scène, aimé par le Roi, chef de troupe, mais en compétition avec celle de l’Hôtel de Bourgogne, dont on ne sait pas s’il a l’envie ou l’intention de faire jouer la concurrence. Dans ses dernières pièces on comprend que son souverain, entiché de talents nouveaux et de manières plus récentes de se comporter sur scène ne le soutenait plus. Ici il lui a intimé l’ordre de fournir dans un délai record un spectacle qui ne pourra être que de bric et de broc, sans les indispensables répétitions. Donc 'ce soir on improvise'. Et Molière, comme pris au dépourvu, se démène. Mise en scène par Anne Barthel, fidèle aux indications de l’auteur, la pièce se donne au Théâtre du Nord-Ouest dans la salle Economidès où les personnages, des marquis ridicules ou fâcheux, des servantes précieuses, des sages coquettes, des pestes doucereuses, des femmes prudes, mais aussi un poète et un homme qui « fait le nécessaire » évoluent tout contre les spectateurs. Seules les lumières les en isolent, drôle de paradoxe. Et c’est gagné ; les comédiens en costumes superbes - dus à Frédéric Morel- sont jeunes, beaux, affriolants, tout particulièrement Mademoiselle Molière qui entretient avec son époux des rapports tendus. Benoît Dugas est un Molière bondissant, sourire carnassier quand il le faut et qui peut faire les pieds au mur, grimper à un rideau inexistant tant il est investi par le personnage qu’il chérit : celui d’un patron cependant taraudé par de vrais doutes. Ses partenaires et camarades le rejoignent, le rythme est vif, la dérision règne. Coup de théâtre: le Roi a eu connaissance de l’embarras où est la troupe et se contentera de revoir une ancienne comédie de Molière « La première que vous pourrez donner ». Vous avez dit ouf ?…
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière l’Intégrale. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

04 septembre 2008

24 heures de la vie d'une femme,

24 heures de la vie d’une femme, d’après Stefan Zweig
Mise en scène Freddy Viau, avec Laure Meurisse et Mona Lou
Freddy Viau, auteur de théâtre, metteur en scène, comédien dont la pièce Dard-Dard, cocasse, festive et déraisonnable a fait un tabac ces derniers mois, et dépassé la 120ème, monte à présent ces 24 heures-ci pour lesquelles il a une infinie tendresse. L’écriture de Stefan Zweig l’éblouit et le personnage central le touche. Cette aristocrate anglaise, veuve, mère de deux grands garçons, voyage à tout va maintenant et fréquente la côte d’Azur voyez casinos. Elle avoue éprouver de la fascination pour les mains des joueurs. Nous sommes en 1865 et la comédienne est en robe d’époque avec une gigantesque crinoline. Celle qu’elle porte au début de ce récit-confidence est montante, austère, veuvage oblige. Quand, dans une salle de jeu, Lady C. fait la rencontre d’un jeune Polonais en train de se ruiner, elle s’attache à lui sentant que, désespéré, il pourrait vite se donner la mort. Elle décide de ne pas le quitter et de devenir pour lui une sorte d’ange - gardien. Pour symboliser l’évolution prévisible de leurs relations Laure Meurisse déboutonne sa tenue noire assortie d’une mante et d’un chapeau à plumes que ne renieraient pas de nos jours les élégantes du Derby d’Epsom. La voilà dans une délicieuse robe claire et décolletée, avec autour du cou une chaîne et sa croix. Ce qui se passe entre Lady C. et son ‘protégé’ est intense, poignant, à rebondissements. Mais l’aristocrate tient à ce que sa conduite reste élégante et son honneur sauf. Elle a pris pour confidente sa servante stylée, attentive et compatissante (Mona Lou en costume noir, coiffe et tablier blancs). Elle lui adresse de gracieux mouvements de tête. Cette adaptation de la nouvelle de Zweig est fidèle, la mise en scène et la scénographie astucieuses : la servante qui n’a que très peu de texte à dire, s’assoit, empoigne son violoncelle et se met à en jouer : Bach et consorts mais aussi Bartok, tous voluptueusement. Et puisque Freddy Viau ne peut s’empêcher d’être facétieux, on a soudain droit à un air de Charles Trenet. Dans le même esprit, Nicolas Ferran, créateur du décor, a planté au centre de la scène une structure compliquée en métal et bois censée évoquer les lieux où Elle et Lui se rencontrent. Laure Meurisse-alias Mrs C. a le regard clair, le visage lisse et une gestuelle désuète, corset oblige. Mais elle peut aussi redevenir cette jeune fille espiègle qui bondit sur scène, crinoline oscillante découvrant un pantalon, sous-vêtement avec petites dentelles d’époque. Le jour où nous avons découvert ce spectacle la salle était recueillie et la qualité d’écoute étonnante. Avec toussotements de spectateurs éliminant leur émotion aux moments où il le fallait.
Allez voir, entendre et aimer cette femme ‘24-24’, sa complice et le travail généreux de ceux qui font que ce spectacle existera jusqu’en novembre.
Théâtre Essaïon, mardi, mercredi, jeudi à 20 heures. Réservations : 01 42 78 46 42

Le vol de Kitty Hawk

Le vol de Kitty Hawk, comédie exaltée de Georges Dupuis
mise en scène Yves Pignot
Comédie exaltée ?… exalter, du latin exaltare : élever… élémentaire, mon cher Watson ! il s’agit d’une pièce sur l’aviation. Mais sachez aussi que Corsairfly, en la personne de son PDG est en partenariat avec la compagnie Depuis-Depuis qui monte cette pièce historique mais aussi « divertissement sur la vie des pionniers de l’aviation » et encore « destinée à un large public familial ». Donc, comme vous le savez, Kitty Hawk n’est pas le nom d’une charmante jeune femme (Kitty : diminutif anglo-saxon de Catherine), mais celui de cette plage où souffle très fort le vent qui permit aux frères américains Orville et Wilbur Wright de faire décoller un premier avion. Ils auraient pu être les seconds à le faire, car à l’époque beaucoup de savants sur d’autres continents envisageaient la chose, Léonard de Vinci en son temps avait planché sur le sujet et Icare fait un brin d’essai ; et imiter les oiseaux que la charmante Hélène Delavande, débarquée de sa France où, née dans une famille pauvre elle menait une vie étriquée, photographie en plein vol. Avec son matériel à prendre des clichés elle a rejoint la famille Wright. Le père : Milton est un pasteur pingre, autoritaire et sentencieux qui déteste la musique « moderne », surtout quand c’est sa propre fille qui en joue au piano dans la maison familiale où Orville et Wilbur, ses fils, ont leur atelier de cycles. En complets vestons et tabliers bien sages ils vendent et réparent des bicyclettes mais vont y inventer ou mettre au point un cerf volant, un planeur, et le premier avion enfin. Celui-ci volera pour de bon quelques instants le 17 décembre 1903. Leur sœur Katharine commente la saga familiale et tire en travers de la scène un léger rideau blanc ne masquant rien mais destiné à ponctuer l’aventure. De l’autre côté de la rue une dame de couleur tient un restaurant où, pipelette enjouée, elle recueille les ragots du quartier qu’elle vient commenter ensuite chez les Wright. Voilà pour nos personnages principaux auxquels vers la fin se joindra un certain Octave Chanute, ingénieur américain d’origine française qui… ne disons rien de cet avant-dernier rebondissement d’une pièce savoureuse doublée d’un récit à l’authenticité garantie. L’histoire avec un grand H, plus une intrigue aussi drôle que romanesque à pleurer… de rire avec idylle, rivalités, trahisons et une mort aussi brutale que prématurée. Du vrai théâtre comme on n’en fait plus guère, avec intrigue et progression dramatique peut-être un peu lente mais accrocheuse, des personnages complémentaires et cernés, des dialogues enlevés et un joli brin d’exotisme. La scénographie est fignolée, les costumes exquis, le décor lumineux, et les lumières décoratives. Les sept comédiens sont d’une justesse, d’une finesse étonnantes. On les embrasserait. Une fois encore le Théâtre 13 a mis dans le mille.
Théâtre 13, mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h30, dimanche à 15h30.
Réservations : 01 45 88 62 22

Big shoot, de Koffi Kwahulé

Avec Denis Lavant
L’auteur avoue que son théâtre est d’abord ‘une affaire d’acteur’ ; il ajoute qu’« il est heureux qu’à la fin se tienne face à Big Shoot la puissante humilité de Denis Lavant ». ‘Puissante humilité’ d’un comédien qui croit que la pièce qu’il joue à Paris et qui a été créée à New York en 2004, « n’est pas non plus une pièce à message » mais que « c’est beaucoup plus loin poétiquement ; au-delà du politique et du philosophique ». Le titre ne vous a peut-être pas dit grand chose, même si l’anglais est votre tasse de thé. Le lieu où la pièce se donne, ancien lavoir couvert, ne comporte pas de vraie scène : seul un plateau sans coulisses à la somptueuse odeur de vieux bois et au parquet faite de lattes qui crissent sous les pas de celui qui les foule. Il est situé dans ce dix-huitième arrondissement de Paris, cette Goutte d’or - débordante - où l’Afrique est partout. Comment rendre compte ou résumer un spectacle où Denis Lavant une fois de plus est au ‘top’ de ses dons et de son travail, toutes choses difficiles à résumer tant ses défis sont permanents. Koffi Kwahulé, auteur confirmé, est un camarade de Denis ; ensemble, un temps, rue Blanche, ils ont suivi des cours de théâtre fameux. Big shoot ? Un homme s’invente un double improbable et parfois miteux avec lequel il va régler ses comptes existentiels, le tout manu -plutôt- militari, au propre comme au figuré. Soit Monsieur face à et versus Stan, Lavant se donnant la réplique à lui-même. Spectacle « éblouissant et ravageur » écrit un confrère qui me vole des épithètes que j’aurais aimé employer. Débarquant à votre gauche en trench-coat, chapeau et cravate, mais sans chemise, et fredonnant un air rauque et jazzy, Denis va vers le fauteuil de metteur en scène au centre du plateau et au dos duquel on lit « je reviens », pour filer vers la droite. Une porte claque et c’est parti. Voix de fausset de Stan : "Je passais"; voix grasse de Monsieur « Oui, je sais, tu passais ». Stan aurait donc vu une dame à une fenêtre, derrière une palissade, dans une maison avec hibiscus et autour, il y aurait eu un chien quelque part… Bref, la dame serait, en fait une… « Stan, tu es sale, tu es répugnant ». Stan, sourire crispé de celui qui se sait handicapé : « je raconte mal… ». Denis se roule une cigarette et tire dessus avec volupté. Il a commencé par chanter un gospel où il était question de Caïn, de son cadet Abel et du Seigneur qui vient reprocher à l’aîné son fratricide. Dans un anglais accessible à nous autres, il confie que, oui, cet autre-lui, ce Stan-là a un hobby : il tricote…Quant à New York, c’est une fille, et l’Afrique est tellement vieille qu’elle en est tombée en enfance. « Arrête de faire l’andouille » dit Monsieur à Stan. Denis enfourche à l’envers son fauteuil de réalisateur, grommelle, soupire, éructe et se met à marcher comme sur un trottoir roulant dont il ne se serait pas rendu compte qu’il est à l’arrêt. Mais là, ça se corse. Monsieur a envie de liquider son double aussi ineffable que nunuche évoquant comme prétexte : épisodes avec femmes violées, sépultures souillées et palpages d’organes génitaux entre partenaires mâles. « La vie n’est qu’un brouillon », mais alors que dire du « placenta de la vie » ? Monsieur simule avec la main un pistolet pointé sur Stan. Mais non, c’est « poisson d’avril » ! Monsieur ? …Stan ? … qui a vraiment liquidé qui ?
Noir pendant lequel Denis jette à terre son fauteuil qui claque pour la dernière fois. Et nous subjugués par le lieu, les lumières simples et intelligentes, le personnage, l’écriture et le comédien, nous en frissonnons encore. Denis Lavant est ‘hénaurme’ n’est-ce pas monsieur Rabelais ? Traduisez ‘hors normes’ en jargon d’aujourd’hui.
Lavoir Moderne Parisien, du jeudi au samedi à 21 heures, dimanche à 16h. Réservations : 01 42 52 09 14

01 septembre 2008

Le Tartuffe, de Molière

Mise en scène : Edith Garraud
A une table deux messieurs jouent aux cartes, l’un fumant le cigare. Une jeune fille allongée rêve à son amoureux : climat détendu, farniente, on est dans une famille apparemment unie… mais la grand’mère débarque. Cette Madame Pernelle vient remonter les bretelles de ses enfants et petits enfants, y compris la suivante et confidente de la jeune fille qui est au mieux avec le reste de la maisonnée. La vieille dame qui s’aide d’une canne (Antoinette Guédy, telle qu’en elle-même et à l’autorité de plus en plus surprenante) s’est installée dans le fauteuil central. Chacun en prend pour son grade et on apprend, ce faisant, qu’Orgon s’est entiché (c’est peu dire) d’une sorte d’aumônier privé, de père spirituel, d’un quelque chose-‘lama’ qui veut l’aider à vivre sa foi tout en canalisant ses énergies et, l’aidant à les transcender, le détacher des choses de ce monde. Il a été convié par Orgon à vivre en sa maison. Jean-Claude Sachot lui dédie son énergie, sa bonne humeur, son sens grandiose de la dérision, sa voix devenant plus catharsistique encore quand elle est tonitruante. Tartuffe que Jérôme Keen interprète impeccablement à vous en donner le tournis est comme on peut se l’imaginer : en costume noir, raide, comme statufié, visage inexpressif, genre à la Poutine, gestes retenus ou maîtrisés, voix presque atone. La suite… vous vous souvenez… Subjugué par Tartuffe, Orgon veut avoir de lui des enfants, pardon des petits enfants gratifiants, par le truchement de sa fille, Mariane laquelle se meurt d’amour pour le bondissant Valère. Son père décrète que l’union de Mariane et Tartuffe se fera illico pour prendre tout le monde de court. Contemplez une famille consternée et une Mariane (Coralie Salonne liane, belle, blonde, élégante, touchante) hébétée qui tente de dissuader son père de la sacrifier : elle ira au couvent s’il lui impose une union non souhaitée. Epouse d’Orgon, proche de ses beaux-enfants Marine et Damis, révolté sincère mais assez inopérant, Elmire (Laurence Hétier, femme droite, belle-mère tendre) prend des risques insensés pour que son époux ‘répudie’ Tartuffe. C’est sans compter avec le machiavélisme du pseudo-gourou, parasite sans scrupules qui a, on l’apprend alors, obligé son futur beau-père à lui léguer ses biens et fait maintenant intervenir un huissier pour les récupérer. Coup de théâtre final avec intervention d’un exempt envoyé par un prince magnanime et tout à fait au courant de la situation. L’ordre est rétabli, mais on a eu très chaud. La mise en scène est simple et astucieuse. Molière voulait qu’Orgon se cache sous une table - autre version du coffre des comédies italiennes de l’époque où se dissimulent les indésirables momentanés- pour y être témoin de la cour que Tartuffe fait à sa femme. Il veut, sans le négocier, lui imposer un premier rendez-vous hygiénique, pour lui du moins, tout en se répandant en propos d’un rare cynisme sur les hommes, la morale établie, etc. Edith Garraud utilise un paravent pour loge où un acteur, autrefois, se changeait avant de recevoir ses admirateurs. Pour se mettre à l’aise, Orgon ôte ses chaussures, et afin de se remonter le moral, tous se servent des petits verres. Quand un personnage est sur le point de parler, un autre lui avance une chaise, mais si ce qu’il a commencé à dire est mal venu, la chaise lui est retirée avant qu’il puisse s’asseoir. Mais on se serre les uns contre les autres, on s’enlace, on se tourne autour, on se plaque au sol, on s’empoigne, on se caresse, on pleurerait même sur une épaule amie. L’humour est partout, autant que l’amour, même s’il n’est synonyme que de recherche de volupté, de désir de possession charnelle et si, surtout pas éthéré, il s’efforce pourtant de ressembler à quelque chose de sur-naturel. Charme de cette pièce censée stigmatiser les hypocrisies et qui veut, ce faisant, les dépasser. Côté costumes, les femmes sont en robes mettant en valeur leurs silhouettes et leurs lignes. Dorine (époustouflante Anne Plumet qui mène le jeu tambour battant) est affriolante parce que drôlatique, avec chaussures à semelles compensées. Les hommes, la quarantaine affirmée, sont en complets-veston noirs. Valère (bondissant Aurélien Bénédeau) amoureux de Marianne est en blanc : pantalon, chaussures et chemise pour joueur de cricket. Et tous sont toniques.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière l’Intégrale, dates et réservations:
01 47 70 32 75