27 octobre 2008

Les jeux de la nuit, de et avec Corinne Cousin

Au piano : Roland Romanelli
Belle, drôle, généreuse, elle n’en finit pas de rendre grâce à ceux sans lesquels elle ne serait pas ce qu’elle est devenue : cette femme curieuse de tout qui adore regarder et entendre les autres rire et s’émerveiller autour d’elle parce que la vie, cruelle et cocasse est toujours synonyme de parcours fabuleux. Ses spectacles, Corinne Cousin les a peaufinés à chaque fois qu’elle nous les a proposés. Elle a empoigné des textes d’auteurs plus qu’aimés, nous trimballant dans ses Années Saint Germain. Rive gauche elle a rencontré tous les musiciens, auteurs, écrivains-poètes et encore ces comédiens de talent qui n’en finissent pas de compter pour nous. Cette fois-ci elle nous propose un pot-pourri de ses textes à elle, chronique sans prétention des cinquante premières années de son existence . Chanteuse, elle dit avoir débuté dans les bas-fonds de Marseille pour atterrir à Paris et y devenir patronne et meneuse de jeu du Paradise : night-club un tantinet ringard, (comme tous les lieux de nuit où le plaisir n’irait pas sans champagne). Une voix-off plutôt râleuse commente ses prestations : « Elle ne pourrait pas en faire un poil plus ou un poil moins ? » Humour, dérision, auto-dérision… sommes-nous au premier ou au second degré ? Elle dit avoir eu envie de jouer « mon propre rôle dans mon propre lieu ». L’incomparable Roland Romanelli, son compositeur-accompagnateur de dilection est au piano ou à l’accordéon. Robe spectaculaire, éclairages signés Jacques Rouveyrollis, s’il vous plait et comme d’habitude ; mise en scène du malicieux Philippe Ogouz qui nous a conquis avec ce Rutaga Swing lequel, en chansons et entre autres, ressuscitant la France profonde dans les années d’après quarante de manière gouleyante mais si tendre, si poétique. Corinne chante joliment dans un petit lieu où elle n’a pas besoin de forcer la voix, ni d’être sonorisée et on lui en sait gré. Sa petite saga s’égrène : rimez rengaines. Vous n’aurez pas le grand frisson ayant compris que la fin n’en sera pas une. Mais pétaradante, la voilà repartie pour un vaste tour. Ses fans s’en réjouiront et ceux qui la découvrent quitteront le théâtre avec sur les lèvres un gentil sourire, le nez en l’air, et s’en iront en sifflotant.
Petit Hébertot, du mardi au samedi à 21 heures. Réservations : 01 43 87 23 23

20 octobre 2008

La lettre, de Pierre-Yves Chapalain

La lettre, texte et mise en scène de Pierre-Yves Chapalain
Le dramaturge-metteur en scène a du métier, cela est plus que flagrant, il veut nous intriguer, nous perdre, en sorte que très vite nous ne sachions plus où donner de la réflexion, où regarder, qu’entendre, que comprendre, et sa saga-imbroglio fonctionne facilement au départ. Soit une histoire de famille : une fille et sa mère, un mari, un frère plutôt absent…disparu, mort, pourquoi et comment ? Voilà pour le fil dit conducteur mais il va falloir s’accrocher parce que très vite on comprend qu’il est plus qu’élastique, et qu’en fait la trame de l’histoire n’est qu’un prétexte à faire défiler des scènes habilement concoctées impliquant de manière équitable, l’un après l’autre ou plus souvent ensemble, huit comédiens aux registres différents, donc complémentaires. Effet mosaïque. Mais très vite on a l’impression d’assister à un méli-mélo, un cocasse ‘à la manière de’ genre exercices de style. Le texte, les situations, l’écriture avec toutes ses joliesses, mais qui peut parfois sembler laborieuse, tout sent le déjà vu, avec réminiscences et références à… on ne vous énumérera pas tous ses dramaturges de dilection. Thomas Bernhard est probablement là, lui aussi, fricotant avec… ce serait trop long de recenser ceux que Pierre-Yves Chapelain convoque ou dont il revendique le parrainage. Mais sa mise en scène et sa scénographie séduisent: des centaines de chaises qu’on découvre quand les projecteurs interviennent ; elles sont empilées à droite et à gauche du plateau alors qu’à l’avant-scène il n’y en avait au départ qu’une petite demi-douzaine, salut monsieur Ionesco. Lumières très élaborées, musiques de fond vrombissantes ou plus qu’étranges: techniquement tout est parfait, mais pourquoi ce vague à l’âme, probablement existentiel, et cette impression de vide ce soir-là à la sortie du théâtre de la Tempête ?
Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30 . Réservations : 01 43 28 36 36

16 octobre 2008

Une chambre à soi, d' après Virginia Woolf

traduction Clara Malraux
Qui a peur de Virginia Woolf ?’ pardonnez-nous si un - probable - mauvais goût nous fait évoquer la pièce d’Edward Albee, dont le titre est une variante de ‘Qui a peur du grand méchant loup ?’ (loup, donc woolf) , mais nous avons été un peu effrayés par la démarche de la directrice du théâtre Artistic Athévains, pourtant fervente admiratrice de l’écrivain et qui signe la mise en scène. Virginia est cette novatrice qui impressionna ses émules mettant à la mode le « stream of consciousness » , cette suite des mots coulant dans tous les sens d’un courant qui est celui de la pensée d’un être sensible, cérébral et plus que conscient. Virginia est drôle, percutante, suave, imprévue, et poétique. « Une femme doit avoir de l’argent et une chambre à elle si elle est destinée à écrire un roman » soit l’exergue de la conférence qu’elle donna à l’université de Cambridge en 1928. Dans ce texte exploratoire pétri d’humour, de dérision et de grâce on sent que cette femme, surtout pas professeur, est tout à l’écoute de son auditoire. Mais dans le spectacle les inclusions d’interviews radiophoniques donnés par Virginia sont contre-performants. Voix lasse, dépourvue d’intonations ; à son époque c’était normal dans la haute bourgeoisie, et puis la dame était dépressive en presque permanence. Edith Scob qui l’incarne a un visage aussi long et expressif que le sien mais le parti pris de la mise en scène lui fait accentuer les finales en ‘e’ des mots qu’elle prononce… ou plutôt qu’elle prononçeu pendant les trois quarts de ce qui n’est pas vraiment une pièce de théâtre. Très vite, d’artificiel cela devient insoutenable: nous avons souvent décroché. Pourtant le décor est somptueux: une vraie bibliothèque aux rayons garnis de volumes anciens, reliures superbes et escabeaux auxquels la comédienne grimpe élégamment ; au milieu de la scène une immense fenêtre où s’invitent des paysages. Mais nous sommes sortis un peu désemparés de ce théâtre à la programmation généralement plus convaincante .
Théâtre Artistic Athévains, mardi 20h, mercredi, jeudi 19h, vendredi, samedi 20h30, samedi, dimanche 16h. Réservations : 01 43 56 38 32

15 octobre 2008

V. , de Tony Harrison

traduction : Jacques Darras, mise en scène Claude Guerre
V. donc victory, puisque Tony Harrison, homme de théâtre, journaliste, cinéaste, helléniste passionné, mais avant tout poète, est anglais. La poésie est un art premier plus que viril, un dernier recours. Et cela à l’aide de mots devenus des armes, grâce auxquelles il faut dénoncer injustices, tyrannies, hégémonies, mystifications, trahisons. Pas la petite musique douce et autre ‘fadeur de Verlaine’ et de ses co-listiers…non ! reprise d’une lutte toujours plus exacerbée. Claude Guerre empoigne avec fougue et frénésie le poème de Tony Harrison, le met en espace, en sons et en images fracassantes. Mais que dit Tony Harrison ? entre autres qu’il y a eu des crises sociales et économiques en Grande Bretagne au temps de Margaret Thatcher, que cette monstresse a, un temps, mis tout son monde au pas, et que lui, Tony, suffoque encore à l’évocation de ces milliers de chômeurs, devant leurs mines fermées. Mais il est surtout question d’un fils obsédé par une image de son père qui l’empêche de vivre : « je suis à moitié… mais suis mort à demi ». Sur la scène un grand musicien à la peau noire, souple, vêtu de cuir, joue de sa guitare à vous en percer le tympan puis fait chanter son instrument avec un archet. Côté cour : un comédien, d’abord raide, a adopté la posture du récitant. Il se déchaîne vite. En toile de fond des dizaines de baffles empilés les uns sur les autres. Le poème aux monosyllabes et bi-syllabes en rafales mais rimées est traduit par Jacques Darras en alexandrins, mais l’argot, la langue populaire actuelle et les insultes crevant la surface du langage, y font des bulles. Des images vidéo défilent, vacillent, corroborant le texte, le rendant répétitif. Une fumée jaillit, grosse, grasse, depuis la coulisse. Puis la seconde partie constitue comme un havre : tout s’apaise, la muraille de hauts-parleurs démontée découvre un piano, le musicien s’y installe ; la tendresse et la fluidité de ses mélodies nous cueillent, nous désarçonnent. Le poète révolté par sa rencontre avec le hooligan qui a tagué la tombe de son père rentre à la maison pour rejoindre sa femme et revivre dans un paysage où règnent arbres et roses. Une catharsis s’est opérée, le film d’horreur a pris fin et la révolte a peut-être eu son cours. Ce spectacle surexposé, destiné à nous déranger « comme si la poésie était une calamité » est servi par Guillaume Durieux, comédien habité, et son camarade musicien : ce surprenant Jean-Philippe Dary. Il atteint son but.
Maison de la Poésie, mercredi, jeudi, samedi à 19 h, vendredi 21h, dimanche à 17 h. Réservations : 01 44 54 53 00

14 octobre 2008

"Rhinocéros - résister", d'Eugène Ionesco

La nouvelle de Eugène Ionesco, adaptation, mise en scène et interprétation : Jean-Marie Sirgue
Bien ficelé, ça ronronne et ça cartonnera forcément dans un lieu ad hoc, ce théâtre même où nous nous sommes, un soir miraculeux, trouvés au deuxième ou même troisième rang assis à côté d’Eugène en col roulé blanc et de sa dame. C’était il y a… ? Jean-Marie Sirgue cible ici la nouvelle ayant présidé à la pièce plus que mythique et qui l’a précédée. Donc Béranger, simple burelain avec ses collègues devenus des rhinocéros monstrueux à une ou deux cornes autour de lui… soit encore un totalitarisme avec nazisme en vue. Il raconte, raconte encore, et empathique, le fait très bien. Vous aviez tous lu ou vu ce Rhinocéros de base, le vrai, enfin la pièce ? Qu’est-ce que ce spectacle fait d’elle ? Bon décor : un mur de fond délabré, un lit moche, une petite fenêtre latérale que le comédien ouvre avant de la faire exploser, le tout ayant nécessité une mise en place telle que le public piétinant dans la rue de la Huchette n’a été admis qu’une bonne quarantaine de minutes après l’heure prévue pour le début de la représentation ; simple détail. Jean-Marie Sirgue, hyper-rôdé puisqu’il défend et joue ce spectacle depuis plus d’une dizaine d’années est un comédien épatant.
Le Théâtre de la Huchette, le samedi à 21 heures. Réservation : 01 43 26 38 99

13 octobre 2008

Alouette, de Deszsö Kostalanyi

Traduction Maurice Regnaut et Péter Adam, mise en scène Sylvia Folgoas
Ce spectacle du genre gageure est un pari réussi, mais on frémit en évoquant les risques pris par la comédienne-adaptatrice et sa metteur en scène. Comment ressusciter et animer un univers essentiellement romanesque dont les descriptions minutieuses sont la richesse, et comment donner de la chair à un récit fait par un écrivain sensuel et au sens de l’observation exacerbé qui nous confie les personnages qui le fascinent ? et pour qui de surcroît le temps qui passe prime tout, les dialogues se résumant à des échanges souvent prosaïques. Théâtraliser un roman est une entreprise, confier le rôle-clef à un seul personnage (ici cette comédienne plus qu’étonnante) qui devient conteur puisqu’il n’a pas de partenaire, lui faire jouer des rôles d’hommes si c’est une femme et adopter des voix graves ou grasses s’il le faut, cela relève de la performance, surtout quand l’intrigue est mince. Dans les années 1890, en Hongrie, les parents de celle qu’ils ont surnommée à sa naissance Alouette et qui est devenue, la bonne trentaine, une jeune femme à la silhouette lourde, au regard plus que terne, décident de l’envoyer passer une semaine chez sa tante, histoire de renouer avec la famille. En son absence père et mère retrouvent des amis, communs ou pas, s’invitent au restaurant, boivent, mangent ; les longues séquences où l’on décrit ce qu’ils engouffrent sont parmi les plus savoureuses du texte. Ils palabrent. Episode final : leur fille revient, la même, mais plus volumineuse encore. Faudrait-il en faire tout un plat ? Danièle Douet descend dans la salle, vous plante son regard dans les yeux, remonte sur le plateau, en redescend encore, contourne la petite aire avec paravent, table et lampe, ce lieu intime mais énigmatique où rien ne se passera vraiment. Mais elle subjugue son public. Au piano côté jardin Alphonse Cemin, jeune homme blond et archangélique, joue Janàcek, Moussorgski, Ravel, Brahms et Beethoven entre autres. Danièle n’interfère surtout pas avec son monde à lui. Aux saluts, ineffable, il sourit enfin. Nous autres sommes sidérés, un peu désarçonnés par le fait que cette saison encore un théâtre de qualité programme deux spectacles, avec chacun un seul comédien sur scène, soit un genre minimaliste : il nous semble que le théâtre pourrait être parfois une histoire de famille divisée, affrontée, rabibochée, mais où tous peuvent venir dire pourquoi, mais là, excusez-nous, nous pensions à Molière. Saluons pourtant la performance de Danièle Douet et de son musicien, Alphonse Cemin.
Théâtre Daniel Sorano à Vincennes, jeudi, vendredi, samedi à 20h 45. Réservations : 01 43 74 73 74

10 octobre 2008

La commission centrale de l'enfance, de David Lescot

La Commission Centrale de l’Enfance
Texte et interprétation : David Lescot
Avouez qu’un pareil titre pourrait ne pas vous donner une furieuse envie de découvrir ce spectacle tant le mot commission est devenu assez insupportable ces dernières décennies où les gouvernements successifs en ont hâtivement institué des centaines, émargeant au budget de l’Etat, souvent plus incompétentes les unes que les autres mais chargées de résoudre des problèmes auxquels les dirigeants refusent d’être confrontés. Le mot ‘centrale’ évoque quelque chose de carcéral ou même nucléaire. Mais, direz-vous, ‘enfance’ ?… ce passage dont l’évocation peut nous assombrir mais qui nous permet de nous attendrir, vivre, survivre et rêver. David Lescot, homme jeune, au parcours multi-facettes, au C.V. de comédien, metteur en scène, auteur mais aussi musicien et compositeur, souhaite rendre hommage à ceux dont il est issu ; ces familles établies pendant des siècles dans des pays de l’Est de l’Europe où toutes sortes de tyrannies et de persécutions ont eu leurs cours. L’organisme intitulé Commission Centrale de l’Enfance a organisé des colonies de vacances pour que les enfants de Juifs - communistes ou pas - se rassemblent et partagent des aspirations, cultivent des enthousiasmes essentiels jusque dans les années 80 (mais Mr Baden-Powell, à l’idéologie si différente, n’avez-vous pas un jour fait de nous des scouts-de-quelque chose, avec un idéal que des millions d’adolescents ont embrassé ?) David les a fréquentées, et en particulier l’une d’entres elles en Périgord où on dormait sous la tente tout près d’un château aussi mythique que celui que le Grand Meaulnes a gravé dans nos coeurs… on découvrait les filles, on était ‘recadré’ par les monos, on faisait du canoë-kayak et de la spéléo. David Lescot raconte tout cela avec humour, pudeur et irrévérence. Conteur habile, ses mots s’animent, se répondent, se bousculent, leur répétition fait de ses phrases des ritournelles au charme prenant. Il chante également des chansons d’époque faites pour réveiller les consciences et qui font sourire aujourd’hui, tant leurs paroles sont naïves à force de vouloir être exaltantes. Dans cette salle voûtée aux proportions parfaites, sans le moindre décor, accompagné de quelques lumières David Lescot est assis sur un tabouret, à la main cette guitare dont il fait une voix répondant à la sienne, et lui confie des rythmes et des airs simples. Sans jamais devenir anecdotique ou pédagogique, il dit, explique. Nostalgie et tendresse sont au rendez-vous et la fascination opère.
Maison de la Poésie, du mercredi au samedi à 21h, dimanche à 17 h. Réservations : 01 44 54 53 00.

09 octobre 2008

Les femmes savantes, de Molière

mise en scène : Colette Teissèdre
La pièce eut, dit-on, un succès d’estime à sa création, elle a été qualifiée de froide ou même de cruelle. Colette Teissèdre a opté pour l’humour et la dérision. On est à des lieues de ces lourdeurs et autre pathos moralisants qui ont plombé tant de mises en scène. S’il est effectivement un peu triste de constater qu’au sein d’une famille tenant du clan et qui veut rester unie, le pater familias, constamment dépassé par les évènements, voit son autorité contestée par sa moitié. Ici Rémy Oppert, magistral, fait de Chrysale un hurluberlu plus encore qu’un velléitaire ou simple lâche. En quelques répliques malicieuses il sait évoquer sa jeunesse d’homme qui « donnait chez les dames » et son amour de la bonne chère. S’il s’est résigné à ce que son épouse Philaminte se pique de sciences, se gargarise de mots et mette sur pied une académie des lettres ou encore qu’elle accueille chez elle de prétendus beaux esprits, jeunes il est vrai (Nessym Guetat : Trissotin à la faconde et au charme exotique et ravageurs et Arnaud Arbessier : Vadius-le-critique-censeur dont l’intervention sème la zizanie menant au dénouement) c’est que cela l’arrange. Il ne se confrontera elle qu’en dernier recours. Philaminte décide du prétendant qu’il faut pour leur fille cadette, cette Henriette (Julie Desmet fraîche et sincère) pour qui le mépris du corps et des servitudes auxquelles il nous contraint dénoncés par sa sœur aînée Armande, semblent irréalistes. Armande-la-tourmentée, exaspérée, a pendant des années fait languir ce sincère Clitandre, plein de bon sens, qui va devenir son beau-frère. Elle est coincée entre le monde prosaïque de son père et celui, factice, de sa mère et de sa tante, cette Bélise à l’œil allumé (succulente Françoise Rigal) qui se croit irrésistible au point de faire tomber raides-dingues tous les hommes qu’elle côtoie. Bérengère Dautun, superbe Philaminte plus élégante que tant de ses consoeurs dans le rôle, a une voix autoritaire coupante, mais des gestes gracieux et tendres, quand elle console son aînée blessée. Avec son camarade Rémy Oppert elle galvanise la distribution ; Clitandre (Guillaume Bienvenu en alternance avec William Beaudenon) chaleureux, parle très vrai, comme le font ici tous les comédiens, parfaitement dirigés et évoluant avec naturel dans un décor nu mais des costumes somptueux. Vadius, convié par Trissotin à faire son numéro de bel esprit dans la famille dont il espère faire partie pour s’approprier la dot d’une fille est un Arnaud Arbessier incandescent. Gil Geisweiller: Ariste, frère de Chrysale a l’empathie et l’énergie nécessaires. Tout est délicieux et on rit. Infiniment.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière l’intégrale jusqu’au 8 mars. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

04 octobre 2008

Les fâcheux, de Molière

Mise en scène de Jean Tom
Une pièce dont on dit que son auteur l’a écrite en quinze jours et que pour ce faire il s’est servi de notes et autres canevas qu’il avait sous le coude. La résumer serait difficile mais comme dit La Montagne, serviteur d’Eraste : « Le Ciel veut qu’ici-bas chacun ait ses Fâcheux / Et les hommes seraient sans cela trop heureux. » Donc des empoisonneurs passent leur temps à empêcher deux amants de se rencontrer. Elle c’est Orphise, nièce de Damis, tuteur qui s’oppose à son union avec Eraste. Autour d’eux toutes sortes de mondains intempestifs viennent harceler Eraste pour lui faire le récit de leur vie parce qu’ils estiment être des personnages de premier ordre mais qui en réalité n’ont rien d’autre à faire que de se raconter pour avoir l’impression d’exister. L’intrigue est mince, même si à la toute fin un duel est évité de justesse. Jean Tom la monte de façon juteuse dans une aire de jeu qui ne comporte pour seul accessoire qu’un banc en bois qu’on déplace de droite à gauche, symboliquement, quand il le faut. De jolis morceaux joués au pipeau, des airs pour chasse à courre, des musiques gargouillantes, dérision oblige, quelques pas de danse plus que parfaits mais surtout des cavalcades et autres courses-poursuites sur le vaste plateau et des trouvailles de mise en scène. Un Eraste amoureux complètement dépassé par les évènements, naïf limite nigaud ou simple hurluberlu (étonnant Luc Baboulène), des jeunes et ravissantes dames en somptueux costumes pailletés adoptant des moues extravagantes de femmes déçues, mais pourquoi ? Une atmosphère baroque. Et toujours et encore Sacha Petronijevic protéiforme, tonitruant, aux voix multiples, caracoleur tricotant des pieds, habillé, rhabillé, encapuchonné, ré-encapuchonné qui est successivement tous vos fâcheux. La fin ? bien sûr un happy end . Eraste en est tout retourné : « Mon cœur est surpris d’une telle merveille : Qu’en ce ravissement je doute si je veille ». Pirouette finale : ça frappe à la porte … Eraste : « Quoi ? toujours des Fâcheux ! ». On repartirait pour un ou plusieurs tours tant on aime ce spectacle joué par une équipe de comédiens d’une telle qualité.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière l’intégrale jusqu’au 8 mars. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

Tout à vous

Tout à vous à partir de la correspondance de George Sand, de et par Vérie Zarrouk et Stéphanie Tesson.
Somptueux théâtre du Ranelagh, le plus orné, le plus raffiné de tout Paris, et son foyer ravissant. Mais George Sand n’a jamais résidé dans ce seizième-ci; née dans le troisième, elle était résolument neuvième de ce qui n’était pas encore un ‘arrondissement’ à sa naissance. Face à l’ immense cheminée ouvragée, on se croirait dans son château du Berry où, après avoir présidé la table de ses commensaux et organisé le séjour de ceux qui constituaient sa garde rapprochée, celle qui allait passer une grande partie de la nuit à écrire… Mais non, la dame mûre n’est pas et ne sera jamais là. Dans ces morceaux choisis Valérie Zarrouk est une Sand qui n’en finit pas d’être jeune, de dire et redire ce qu’a fait d’elle l’amour de ces hommes à qui elle doit tant . Bien sûr, dites-vous, c’est étrange : elle a très vite trompé son jeune mari prétendument adoré, s’est jetée dans les bras de toutes sortes d’hommes de remplacement à qui elle voulait servir de mentor, a réussi à rendre Musset - qu’elle appelle ‘mon fils ‘- plus que malade et peut-être encore fait de Chopin un autre malade dont elle n’a pas pu cautériser les ardeurs, si bien qu’il se serait rabattu sur sa fille. Peu d’allusions ici au fait qu’écrivain et socialiste avant la lettre, impliquée dans la vie politique de son temps, elle a été une journaliste objective, incisive, voire teigneuse . Ceci est l’autre histoire que ne veulent pas vous raconter Valérie et Stéphanie. Au fil des lettres que cette dernière lit et commente, son sourire appuyé et en biais nous verrouille. Valérie, sculpturale et véhémente, battante empantalonnée de noir, elle se caresse le visage avec cette immense plume d’oiseau qui lui sert à rédiger ses pages. Une table, des chaises, un escabeau vieillot un peu bancal mais côté jardin un superbe piano et un virtuose ( Nicolas Stavy et Michel Guikovaty en alternance) qui joue et rejoue Schumann, Schubert, Mendelssohn et Chopin à faire se pâmer. Les deux belles comédiennes complémentaires sont sincères, amoureuses l’une et l’autre de l’héroïne qu’elles recadrent pour la récupérer. Elles veulent qu’on « l’exhume du purgatoire dans lequel elle est si injustement cantonnée ». Les détracteurs de Sand lui ont reproché d’avoir été une féministe avant la lettre ayant souvent fait fuir les hommes…ses hommes en particulier et tous les autres en général. Tout à vous pourrait vous avoir laissés un temps perplexes, mais vous aimerez la démarche et le jeu de Valérie Zarrouk et de Stéphanie Tesson.
Théâtre le Ranelagh, mercredi et samedi à 17 heures. Réservations : 01 42 88 64 44.

02 octobre 2008

Je tremble, de Joël Pommerat

Je tremble ( I et II) texte et mise en scène de Joël Pommerat
Un des plus étonnants spectacles de la saison nous est proposé aux Bouffes du Nord, vieux théâtre onirique et ravagé, qui, à lui seul, mérite la visite. Cette pièce qui s’apparente autant à un spectacle de music-hall qu’à une de ces émissions de confession télévisée où la psychiatrerie de bazar justifie l’exhibitionnisme, s’ouvre par la présentation d’un ‘spectacle de la vie’ par un monsieur Loyal déprimé, au bord du saut fatal. Tout au long du spectacle des spécimens hébétés par la modernité dansent, gémissent, évoquent, provoquent, ‘numéros’ humains qui s’enchaînent et qu’interrompt l’homme au micro, joyeux et sinistre comme un dimanche après-midi devant le petit écran. Tout est paillettes, couleurs, vrai bonheur et l’on tremble de fondre en larmes. Tout est sombre, désespéré, bouché, et l’on tremble, plus encore, d’éclater de rire. C’est dire combien l’entracte n’est pas de trop pour reprendre ses esprits. Comment oublier la saynète d’amour entre un jeune chercheur et une vieille dame indigne mi-Duras, mi-Curie avec un zeste de George Sand en jupe plissée (le pantalon est sous les bas à varices) dont la fin rappelle un film d’épouvante à la Polanski ?
L’excès est partout et l’on attend la séquence suivante pour découvrir jusqu’où l’auteur osera nous précipiter. Je tremble de Joël Pommerat symbolise un retour du cabaret associé au grand-guignol et la mise en perspective de la dérision du monde actuel, qui n’est plus tout à fait moderne, mais ô combien dérisoire.
Christian-Luc Morel

Théâtre des Bouffes du Nord, jusqu’au 1er novembre : du mardi au samedi à 20 h 30. Matinées: le samedi à 15 heures 30. Réservations : 01 46 07 34 50

01 octobre 2008

Bergère...toujours?

Bergère…toujours ?
Spectacle musical, mise en scène : Jaques Dutoit
Avec François Pons, chant et Piotr Odrekhivskyy
Bergère, le mot ferait-il référence à une Lorraine qui entendit des voix, mourut bien jeune, a été canonisée il y a moins de cent ans et appartient à un patrimoine plutôt franchouillard ? Que penser aussi de Blanche Neige, cette germanique à la tête d’un gentil troupeau de nains ? Dans les milieux dits ‘populaires’ ne disait-on pas, il n’y a peu encore: « Tu comptes amener ta bergère( ta petite amie) à ce dîner ? » Jaques Dutoit qui propose un assemblage de romances et poèmes chantés, vrais grands airs, est un helléniste fervent ; sa bergère est la compagne et l’amie de tous les mortels, leur muse, leur égérie , leur idéal. Plus encore l’archétype et la métaphore de la femme dont l’étoile est la planète Vénus, avatar d’Aphrodite. Il nous propose une rencontre avec ses bergères mythiques mais si proches qui s’incarnent dans la femme, forte apparemment, fragile intimement, résignée à certaines douleurs qu’elle seule, triomphante au final, peut pressentir, ressentir, et transcender . Ce parcours en forme d’analyse fine, rigoureuse et sensible est effectué élégamment par Françoise Pons. Soprano charnelle au vibrato qui créé un monde léger et exaltant fait de fleurs et d’oiseaux , confidents souriants et tutélaires, son chant est une vibration de l’âme. Elle est accompagnée, mais le mot est faible ici car tous deux sont en symbiose, par un Piotr Odrekhivskyy inspiré, dont l’accordéon se tait pour renaître orgue quand il le faut. Ses mélodies voyagent pour revenir à leur source et leur essence . Côté poètes : Ronsard, Verlaine, Théophile Gautier, Hugo, Desnos, Gripari répondent présents, mais pas dans un ordre obligé. Fauré, Berlioz, Britten, Offenbach, Ravel (dont les trois beaux oiseaux du paradis vous tireront des larmes de bonheur) les accompagnent, les encadrent, leur répondent, mais beaucoup d’airs anciens et populaires, anonymes, vous bouleverseront tout autant. Et « Monsieur le loup », pirouette finale, vous fera infiniment sourire .
Ce spectacle que nous vous avions signalé vient d’effectuer une longue tournée en France et en Suisse où chaque fois il a rencontré un succès légitime.
Théâtre Aire Falguière, lundi à 19h30, les 6, 13, 20, 27 octobre et 3 novembre Réservations : 01 56 58 02 32