28 décembre 2008

Mélicerte, de Molière

Cette « comédie pastorale héroïque » inachevée, composée de deux seuls actes n’est certes pas des plus connues et c’est là un des mérites de l’intégrale-Molière de ressusciter de telles œuvres. On sait que Molière l’a donnée en 1666, que son inspiratrice n’était autre que Mademoiselle de Scudéry (voyez Le Grand Cyrus) et que, satisfait du contentement du roi, il omit de la compléter. L’intrigue : deux bergères-nymphes, aimées d’Avante et de Tyrène, n’ont d’yeux et de vœux que pour le fils charmant du sévère Lycarnis : Myrtil l’évanescent. Mais celui-ci soupire après Mélicerte. L’idée, audacieuse et culottée de la metteur en scène, Véronique Seltz, malicieuse, consiste à transformer Mélicerte en garçon. La mise en scène, chef d’œuvre d’un mauvais goût transcendé- la vision de Pigalle par un Berrichon- fonctionne étrangement servie par la musique de Lucien Pesnot et le jeu parfait d’acteurs jeunes, beaux et doués. Romain Poli remarquable Mélicerte, compose un « Rimbaud » des bas-fonds envoûtant auquel s’oppose le père indigné de son amant, joué avec sensibilité par Hervé Colombel. Des rôles moindres, telle Corinne qu’incarne Garance Brin, mi-Signoret, mi-Princesse de Monaco, assaisonnent l’ensemble. Le final, digne d’un certain « Cabaret des hommes perdus » en choquerait-il plus d’un - en ces temps-ci ? Le théâtre selon Jean-Luc Jeener n’est, semble-t-il, ni un conservatoire ni un cimetière d’images non plus que de mots. Sentence de la jeunesse sur cette scène libre : Molière, pas mort !
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière- l’intégrale, jusqu’au 31 mars. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

27 décembre 2008

Dom Juan de Molière

Mise en scène : Nicole Gros
Il faut louer la fidélité au texte et à la tradition de cette mise en scène d’une pièce multiple, étrange, qui se veut terrifiante avec ses fameuses scènes d’anthologie, et d’abord cette relation si particulière entre le maître Dom Juan et son valet Sganarelle. Le premier, comédien dans l’âme voire cabotin, est surtout pervers et sadique ; l’autre est son confident, ce public dont il a autant besoin que des femmes qu’il s’oblige à séduire inlassablement pour avoir l’impression d’exister et d’appartenir au sexe fort. Ici Dom Juan (Jérôme Keen) a un corps et des gestes de danseur, de star, mais sale gosse prolongé et capricieux, il est très peu métaphysique. Sganarelle (Jean-Jacques Nervest), empathique, est une fausse grande gueule dont on n’est pas sûr qu’il sache bien à qui il s’est dévoué tant il pratique un jeu auquel il ne sait pas s’il y croit. Ce tandem improbable fonctionne pourtant plutôt bien. Dona Elvire (Florence Tosi), épouse de Juan est une ravissante jeune diva qui module sa voix autant que le fait son époux. Elle parle, le temps se fige, et avec lui le rythme de ce que Molière a bien été obligé de qualifier de comédie. Soit une rupture parmi d’autres.
Ça repart : scènes avec gifles assénées , petites altercations ou épées dégainées, et toujours votre Dom Juan paradant, avec ou sans perruque, en costumes somptueux où dominent l’or puis divers rouges comme ceux de ses camarades, et enfin le noir. Dom Luis (Bernard Callais), son père, apparaît ; il émeut dans une séquence où il abolit le temps et où tout se fige, une fois encore. Mais il y a ces épisodes alertes où Pierrot et Charlotte, paysan et paysanne qui en pincent l’un pour l’autre, se poursuivent comme des gamins émoustillés dans unecour de récré. D’autre scènes sont impressionnantes : sur fond de voix spectrale, celle du Commandeur. Fin : mort de Dom Juan basculant, tête côté public, en travers de la table de banquet transformée en autel devant lequel il a fait mine d’expier … mais quoi donc … le sait-il seulement ? Ce spectacle a pour mérite de nous faire entendre splendidement la langue de Molière.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière-l’intégrale, dates et réservations : 01 47 70 32 75

26 décembre 2008

Le Sicilien ou l'amour peintre, de Molière

Mise en scène: Antonio Labati
Soit un Don Pèdre (Yvan Lambert, à la présence étonnante ) en barbon toujours fringant gentilhomme sicilien… donc un carnaval un peu différent de ceux pratiqués dans la péninsule italienne car il y règne une sorte de démesure due à la présence de Turcs et de Maures aux tempéraments plus explosifs les uns que les autres . La pièce est un pur concentré de ce Molière, forcément attendri par les barbons épris de très jeunes personnes, vraies-fausses ingénues aux soupirants frétillant sous les balcons. Le seigneur sicilien par tendresse et sollicitude - du moins il fait mine de le croire ou cherche à s’en persuader-a recueilli Isidore, jeune esclave dont il brûle de faire sa moitié. Naturellement ce vieux, bernable, déguisements et voiles à l’aide, sera uni au cours d’une cérémonie dérisoire à la sœur de celui qui va convoler avec sa protégée- à- lui , cet Adraste , gentilhomme français donc supposé être plus cérébral donc moins facilement flouable que toutes sortes d’autres agités, hâbleurs déjantés, ou surdimensionnés (« Les Français excellent toujours dans toutes les choses qu’ils font »). Notre homme est devenu le peintre Damon, chargé de faire le portrait de l’incomparable Isidore, stratagème classique lui permettant de la courtiser dans le dos de ce vieux macho qu’elle ne supporte pas Trouvailles et gags en rafales ; la mise en scène a un rythme abasourdissant, les comédiens bondissent, caracolent et traversent le plateau tels des fusées, accompagnés par les percussions maniées par un de leurs camarades. Quand ce comédien arrête de manier son instrument, on entend la même musique en écho venant des coulisses et on se dit « quelle excellente bande-son ! » mais à la toute fin un musicien noir avec un instrument semblable à celui qui est utilisé sur scène, apparaît pour saluer avec ses camarades : la bande-son, c’était lui ! Les spectateurs épuisés à force de pouffer ou de s’esclaffer se remettent à hoqueter de rire.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Molière-l’intégrale, dates et réservations : 01 47 70 32 75

23 décembre 2008

L'affaire de la rue de Lourcine, de Labiche

L’affaire de la rue de Lourcine, de Labiche
mise en scène de Jérémie Lippmann
Labiche intemporel ? Sans doute, si on respecte à la fois le texte, dans sa folie et son ordre, et si l’on sait également, sans contre-sens, le dégager de son époque. C’était le pari de la mise en scène de Jérémie Lipmann et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y est magistralement parvenu. Les deux comparses d’un banquet très arrosé, Langlumet et Mistingue, à la lecture d’un journal, s’imaginent qu’ils ont estourbi une pauvre charbonnière pendant la nuit , leur mémoire s’étant évaporée avec les vapeurs de l’alcool. Quiproquos, velléités de nouveau meurtre ; pour effacer tout témoignage fatal, la matinée de dégrisage prend des allures d’une délirante fuite en avant, sous l’œil soupçonneux de ceux qui ne savent rien encore. Les deux pochards, convaincants en diable, hurlent, se tordent, s’enfoncent, chantent pour notre plus grand plaisir (mention spéciale pour Pierre Bérriau dans le rôle de Mistingue directement extrait d’un Fellini). Christine Pignet, ex-Madame Groseille, se dandine irrésistiblement en grosse dame délicate et même les rôles subalternes méritent leur place dans ce qui doit être un des succès comiques de la saison. La Pépinière, après « Shitz » continue de s’illustrer comme le théâtre de la création et de la musique qui ne ressemble pas aux autres. Alors, allez y rire et tout oublier, vous ne le regretterez pas tant la qualité y trouve son compte.
Pépinière Théâtre, du mardi au samedi à 21h, matinée samedi à 16h.
Réservations : 01 42 61 44 16
Christian-Luc Morel

22 décembre 2008

Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, de Sfefan Zweig

Mise en scène de Marion Biérry, avec Catherine Rich et Robert Bouvier
Un plateau quasiment vide, une petite estrade installée de biais avec derrière, un mur où se découpe une fenêtre. Une femme en robe beige, assise, immobile et muette, un comédien en costume avec écharpe rouge et fausse allure de Michael Lonsdale jouant Marguerite Duras ; il raconte, situe l’action tout en marchant marche. Son immobilité à elle fascine de plus en plus. Voilà qu’elle parle, enfin : la voix de Catherine Rich avec ses modulations infinies est une musique qui nous porte. On connaît l’histoire de cette lady anglaise, veuve quadragénaire et mère de grands enfants, qui ‘villégiaturant’ sur la Côte d’Azur (en quête de quoi ?) dans une salle de casino rencontre un jeune Polonais dont les mains la fascinent. Elle perçoit son désespoir ‘existentiel’. Cet être infréquentable, immature et donc déjà presque vieux, elle l’aime aussitôt et passionnément d’un amour de mère compassionnelle, ou peut-être simplement responsabilisée, et encore d’amante qui ne le sera surtout pas, puisqu’il n’est pas question que sa réputation et son honneur soient attaquables. C’est tout. Lady C. continue de raconter et une certaine catharsis s’opère chez les spectatrices, d’abord. Stefan Zweig sonde l’âme féminine et la côtoie au plus près. Cela explique peut-être pourquoi l’homme joué par un Robert Bouvier consciencieux est toujours à la périphérie de tout, jusqu’à en devenir presque agaçant. Petites musiques d’une gracieuse nostalgie qui n’en finit plus. Mais Catherine Rich qui, à la demande de ceux qui l’aiment et l’admirent, a repris ce rôle qu’elle avait endossé il y a quelques années, est une partition à elle seule.
Petit Théâtre Montparnasse, du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 15h30. Réservations :01 43 22 83 04

20 décembre 2008

Gourmande, de et par Lucienne Deschamps

Gourmande, spectacle conçu, mis en scène et interprété par Lucienne Deschamps
G pour gourmande, pour grâce tous azimuts et puis au départ pour « géfin »… ah bon, vous aussi ? alors on y va ! Lucienne, Lulu à la gouaille généreuse est cette comédienne sans faille aux gestes d’une précision d’automate, aux mimiques clownesques, qui virevoltante, mais en équilibre volontairement incertain nous dit et joue des textes juteux d’Apollinaire, de Rimbaud, de Rostand, de Léo Ferré, de Marguerite Duras, de Boris Vian, mais aussi de Bobby Lapointe, Pierre Louki, et d’auteurs inédits ou récemment publiés qui se nomment Dan Bouchery, Marin de Charette, Jacques Fournier, Maximine. Avec elle la sauce prend immédiatement et parce qu’il y a du liant tout se fond dans tout, et quand le feu s’allume (celui de la gazinière de vos extravagances), d’un four en pointillé sortira un pain tout à fait normal et complet, que Lucienne nous invite à partager à la fin de sa prestation. Gourmande, elle pianote à l’arrière-scène sur la machine qui déclenche les musiques escortant ses chansons. « Excusez-moi, là je me suis trompée, attendez, oui… oui… là c’est bon ! » Elle clique, ça redémarre et la revoilà qui chante et nous fait chanter avec elle : « Elle vendait des p’tits gâteaux » Et au moment du gâteau on est déjà au ‘temps des cerises’. On se dit : Lucienne devrait avoir un régisseur, elle bricolerait moins, mais on est au Connétable, ce lieu d’exception au cœur du Marais où Maurice Fanon mais aussi tant d’autres ont fait notre bonheur.
Gourmande avec un G comme pour Gamine, parce que, comédienne rare, Lucienne en est aussi une. Guettez ses prochaines dates à Paris et ailleurs, les mercredis 14 et 28 janvier, à 20 heures au Connétable, 55 rue des Archives, Paris 3éme, réservations: 01 45 83 48 58

14 décembre 2008

Mozart, mascarade, de Jean Gaudon

Avec Corine Thézier, Robert Bensimon et Misora Lee au piano
Reprise du spectacle donné il y a quelques mois par le Théâtre de l’Impossible dans le Salon Bouvier de l’hôtel Carnavalet où, au mur, vous accueille le plus célèbre portrait d’une Marquise de Sévigné fraîche et mutine. Cela se joue en matinée cet hiver : le ciel est brumeux et par les fenêtres on voit décliner le jour. Nous voilà donc au théâtre : des petites lumières constellent le plafond, un lustre de cristal illumine la salle et un projecteur puissant cible le comédien qui, fringant et en habit blanc, bandeau rouge sur l’œil, manipule des petits masques de théâtre qu’il confectionne et collectionne. C’est le bonimenteur de service, bref un meneur de jeu et porte-parole de l’auteur. Il est amoureux-fou de Mozart, de l’homme et du musicien, de ses librettistes, de son univers et de sa quête. Il a fort à faire, s’étant mis en tête de nous rappeler et résumer les intrigues de l’Enlèvement au sérail, des Noces de Figaro, de Don Giovanni, de Cosi fan tutte et de La flûte enchantée. Imbroglios, intrigues emberlificotées, femmes initiatrices ou égéries, mais le plus souvent rouées, traîtresses quand elles ne sont pas à leur tour trahies. Ah ! l’amour, l’amour… toujours… chez ces Italiens qui ont pour le célébrer inventé l’opéra sans lequel notre Amadeus ne serait connu que par sa musique de chambre et des mélodies comme cet « Ah vous dirais-je Maman » dont la pianiste en gracieuse robe noire nous livre la quasi-intégrale des variations : très longue pause dans un spectacle par ailleurs au rythme soutenu. Que dire des personnages centraux, ces hommes bondissants, en perpétuelle effervescence, bernables (bien sûr et heureusement, n’est-ce pas, chers machos !) mais aussi adolescents prolongés qui ne veulent pas se l’avouer et dont le désespoir métaphysique est souvent en sourdine. Jean Gaudon à la langue riche, imagée, élégante et lyrique nous emmène dans un dédale connu de lui qu’il commente, racontant, analysant et réinventant tout, quitte à nous plonger dans les perplexités qu’en intellectuel il côtoie en permanence. Nous autres spectateurs nous laissons envahir par la musique, la pianiste s’étant remise à son instrument. Nouveaux havres musicaux. Mais Corine Thézier, catapultueuse, émergeant de la coulisse comme d’une boîte à malices ne cesse d’apparaître dans des costumes d’époque tous plus somptueux les uns que les autres, avec voiles, chapeaux, cheveux bouclés cascadant sur ses belles épaules. Muse, égérie, belle-mère, manipulatrice, altière ou mutine, elle est le contrepoids indispensable des personnages que joue un Robert Bensimon alerte, à la voix modulante, au phrasé séduisant, plus imprévisible et drolatique que jamais. La pianiste, leur bonne fée complice, est devenue la nôtre. Ce spectacle se donne le dimanche 14 décembre 2008, et les samedi 17 , vendredi 23 et samedi 24 janvier 2009 à 15 heures.
Musée Carnavalet, 23 rue de Sévigné, 75003 Paris. Réservations : 01 43 44 81 19.

10 décembre 2008

Fin de partie, de Samuel Beckett

Cette nouvelle Fin de partie, mise en scène par les époux Berling, est montée au mythique Théâtre de l’Atelier, le ‘laboratoire’ de Charles Dullin. L’histoire, la réclusion du paralytique et aveugle Hamm accompagné de ses parents-troncs, remisés dans des poubelles et qui n’a plus à tyranniser que son homme à tout faire, le simplet Clov, dernier à pouvoir marcher et donc à pouvoir servir, n’est que le prétexte à un dialogue serré entre l’intériorité et le visible, où la cécité n’est pas là où l’on pense. Dans le rôle d’Hamm, Dominique Pinon, acteur fétiche de Valère Novarina, inquiétant à souhait, faux aveugle de cour des miracles qui donne l’impression de voir, compose un personnage pathétique, évoquant à la fois un vétéran des guerres balkaniques foudroyé et une idole rock ravagée (mimant parfois un Elton John sans piano). Il terrorise un Charles Berling méconnaissable, écrasé, disloqué, dont la voix traîne en une plainte énervée (ses « je m’en vais » sont fabuleux de vérité dans l’impuissance). Les parents, Gilles Segal et Dominique Marcas, jetables et jetés, ouvrent leur couvercle pour gémir et réclamer des biscuits, depuis leur maison de retraite fictive proche de la décharge. La mise en scène est efficace, didactique, destinée à un théâtre tous publics, séduisante par le biais, abandonnant le squelette du texte pour dénuder la chair des protagonistes. Beckett résiste, la chair est triste. Clov essaye de voir ce qu’il y a derrière la montagne et nous sortons de l’Atelier remués, convoqués, prêts à la discussion, mais encore terrorisés et pressés de retrouver notre chambre d’aveugle.
Théâtre de l’Atelier, 10 place Charles Dullin, Paris-18°, métro Anvers. Du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 16 heures. Réservations : 01 46 49 24.
Christian-Luc Morel

09 décembre 2008

Le repas, de Valère Novarina

Mise en scène : Thomas Quillardet
Comment, tentant de vous parler de ce spectacle abasourdissant, vous dire et redire que , un novateur qui ne reprend surtout jamais en compte ceux qui l’ont précédé, qu’ils se nomment…peu importe, disons des absurdistes et autres ex-surréalistes qui n’en finissent pas de finir . Lui est et reste ailleurs. Cette fois-ci et une fois encore sa poésie empoigne le théâtre et le théâtre étreint sa poésie, mais les deux, exploratoires, cheminent mot dans le mot, mot après mot, le mot sans le mot, le mot qui relève le mot, puis qui déforme et détourne le mot pour nous le reproposer dans un paysage illuminant le précédent. Magie dévastatrice, salutaire et reconductrice qui s’installe pour nous donner un appétit d’enfer ou même de paradis, peut-être même de septième ciel . Repas : le mot évoque une ‘Scène’ genre nouveau-testamentaire ; ce repas-ci aura des suites atroces, mais il est nécessaire et partagé, puisque « celui qui mange seul » selon le philosophe grec « est un barbare, un cyclope ». Au milieu de la scène une table avec, posé dessus, un aquarium à poisson rouge, et côté jardin un squelette en plastique noir reluisant qui servira de défouloir, et dont on épluchera le crâne, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Les mots jamais repus, continuent de manger les mots. Les comédiens traversent la scène, se poursuivent, se rejoignent et tombent le tête la première au pied du plateau. Il y a des déflagrations répétées et aussi cet épisode un peu longuet avec lumières stroboscopiques, artifice dont on aurait peut-être pu se passer. Depuis les cintres l’homme d’en haut en tee-shirt avec inscrit dessus I love… (peu importe ce qu’il aime) manipule les lumières et le son à l’infini. Sur scène ses camarades s’immobilisent pour chanter : voix qui se marient religieusement à la tierce comme à la quarte. Un havre de bonheur ! Que tenter de vous dire encore? Que la mise en scène de ce texte est millimétrée ; que l’occupation de l’espace organisée par le metteur en scène est plus que carambolesque ; qu’il a dirigé ses comédiens, tous fascinants, de telle façon que l’on sort de ce repas archi-repu, mais ayant surtout réfléchi, ri et vécu. Spectacle à voir en urgence : « pin-pon…pin-pon… pin-pon… »
Maison de la Poésie, du mercredi au samedi à 21 heures, dimanche à 17 heures. Réservations : 01 44 54 53 00

04 décembre 2008

Les Tentations Electives, de Benjamin Oppert

Mise en scène Philippe Brigaud
Ça démarre au quart de tour; la dérision, la malice et un brin de provocation sont au rendez-vous. Soit une soirée des Molière filmée pour la télé. Suspense insoutenable: qui va obtenir ce prix du meilleur comédien couronnant une carrière, la relançant, ou véritable hommage pré-posthume? Le présentateur (Michel Pilorgé) perdu sur le gigantesque plateau, à cour un seul caméraman, des voix-off nous disent des passages des pièces jouées par des comédiens prestigieux dans divers théâtres mais surtout dans ceux dits d’« art et d’essai », à peine subventionnés mais tellement nécessaires. Bien sûr le Nord-Ouest et son directeur sont dans le coup. La ministre de la Culture arrivée avec un brin de retard s’est glissée dans la salle, comme honteusement. Ouverture de l’enveloppe fatale : un certain Pierre Escabeau (Rémy Oppert) remporte le trophée pour son Tartuffe. Il se lance dans un discours interminable de cabot sublime qui ne permet pas au meneur de jeu de finir la moindre de ses phrases. Ce dernier s’en étouffe presque quand Escabeau, péremptoire, donne quasiment l’ordre à la ministre (Christine Melcer) de monter sur scène pour lui remettre la minuscule statuette extirpée de dessous un tissu recouvrant une vieille table. On comprend qu’il la connaît mieux que bien, qu’ils ont des souvenirs communs et qu’autrefois… Rompue à cet exercice quoiqu’un peu troublée, et pour cause, elle improvise un discours truffé des clichés nécessaires. Exit le meneur de jeu qui n’en peut mais. Voilà nos anciens amants face à face dans un registre totalement différent. Pierre récemment divorcé refait la cour à sa Jeanne; confidences et rétrospectives sentimentalo-analytiques. Ils décident de se marier vite-fait bien-fait. Cependant la dame hantée par un pouvoir qu’elle courtise, veut se reconvertir en maire d’une petite commune parce que sa position de ministre est trop précaire. Elle expose ses raisons à cet époux qu’elle va négliger pour cause de campagne électorale. A la phase trois, ils sont vraiment trois derrière six téléphones attendant le coup de fil fatal provenant du bureau où se déroule le dépouillement. Pierre rumine, commente la situation et se réconforte à coup de citations de Molière ; Jeanne, en effervescence perd contenance au fil de l’annonce des résultats et Alexandre (Aurélien Charle) son jeune directeur de cabinet et groupie s’énerve. Gong final : Jeanne ne sera jamais maire mais tout est mieux ainsi. Et pourquoi Pierre et elle ne partiraient-ils pas en voyage pour se retrouver une fois encore, une fois pour toutes puisqu’ils ont ‘la vie devant eux’ ? (ou ce qu’il en reste). Jeux de mots, traits d’esprit, clins d’yeux et aphorismes détournés puis récupérés font que cette pièce composite d’un jeune auteur joue sur différents registres. Tour à tour on est en pleine satire, on réfléchit sur le théâtre et les mystères de la politique, ou encore ça roucoule. Puis le rythme se ralentit, des silences lourds s’installent ; du deuxième ou troisième degré ça rétrograde, ça freine, on revient au premier. La fin est une pirouette. Les comédiens sont excellents, chacun dans son rôle, mais la distribution est dominée par Rémy Oppert dans le personnage principal, tour à tour impérieux, inquiétant, perplexe, puis amoureux frémissant ou comblé. On espère que vous serez tentés de découvrir cette pièce à l’allure souvent cabaret.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 30 mars. Dates et horaires : 01 47 70 32 75. Réservations : 01 46 60 09 36.

03 décembre 2008

Jacques et son maître, de Milan Kundera

Mise en scène : Nicolas Briançon
Le titre de la pièce in extenso est Jacques et son maître, hommage à Denis Diderot en trois actes, et dans le texte publié chez Folio, Kundera inclue une « introduction à une variation » pour justifier ensuite sa démarche en parlant de « transcription ludique » de l’œuvre du philosophe français. Puis dans une note sur l’histoire de la pièce il clame encore et encore son admiration pour l’écrivain-phare du siècle des lumières dont la découverte a, semble-t-il, changé le cours de sa pensée voire de son existence. Diderot, responsable de ce Jacques le fataliste, roman philosophique s’il en fut, a-t-il envisagé que tant de metteurs en scène la théâtraliseraient ? Kundera la reprend à son compte, brode dessus et autour et le compte est très bon. Deux êtres indissociables et plus que complices sont face à face : le maître donnant des leçons à son serviteur et l’autre faisant mine d’en faire autant, tous deux incriminant celui qui les a créés (« tout est écrit là-haut ») et qui n’est pas forcément fiable. Accordéon mélancolique ou déchaîné, airs slaves. Les comédiens envahissent la scène, se réfugient dans les coulisses. Tout peut alors commencer. Jacques et son maître devisent ; débarquent Justine, Agathe et les autres plus une divine marquise, toutes femmes tentatrices censées être callipyges puisque c’est le fantasme du maître de Jacques ; mais le plus souvent ce sont des fourbes et des manipulatrices. Soit encore une femme et sa fille de petite vertu et mères de bâtards qui ne sont pas les fils biologiques de leurs supposés-pères. Le maître continue de déclarer qu’il tient à savoir avec qui et comment Jacques a perdu son pucelage. Jacques esquive et rabâche une fois encore le récit de la suite qui lui a valu une raclée de la part de son père et l’a conduit à s’enrôler dans l’armée, etc. Une estrade avec de part et d’autre des portes et des rideaux symétriques. Au centre une façade neutre, au premier étage une fenêtre à laquelle on accède par une échelle. Trois partitions superposées, entrelacées, et trois scénarios se recoupant. Un festival. A l’acte deux, dans une auberge improvisée grâce à deux tables et leurs nappes, on banquète, déguste du canard et on lampe le vin rouge qu’on a été chercher à la cave par une trappe au centre de la scène. Les protagonistes se coupent la parole, arrêtent leurs récits qui devenaient une saynète ou un acte entier. Ils se font des reproches, viennent les uns à la rescousse des autres, se chipent leur rôles. Ça s’emballe : à propos, quid de « la substance versus l’apparence » ? Retour à la case départ pour Jacques et son patron. Ré-accordéon. Un marquis et un petit comte impeccables en costumes et manières dix-huitième ; et les couples continuent de se faire, de se défaire, les dames sont de plus en désirables et vues de dos font glisser leurs robes à terre. La triple partition est foisonnante. Jacques fait larmoyer son patron, tous deux se tombent dans les bras. Jacques : « nous ne pouvons pas vivre l’un sans l’autre ». Fin : son employeur et Jacques avec leurs deux valises à la main fixant le mur du fond sont en partance… mais pour où ? Jacques à son maître : « Que vous regardiez n’importe où, partout c’est en avant ! » Noir. Dix comédiens détonnants, hauts en couleur dans une mise en scène caracolante.
Théâtre 14, les mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h30, jeudi à 19h , matinée samedi à 16h. Réservations : 01 45 45 49 77.