28 décembre 2009

LA PARENTHESE, de Laure CHARPENTIER

Dans un des plus jolis théâtres de Paris, bleu et or, où retentissent encore les musiques sucrées d’opérettes, se donnent, année après année, des comédies à se réjouir et à oublier ses peines.
La Parenthèse ne déroge pas à la coutume.
L’argument est éternel et contemporain. L’un aime, l’autre plus, ou plus assez pour ne pas tenter une aventure vitale. Le premier est plus mûr que le second…L’aîné affiche une désinvolture détachée ; l’autre a mauvaise conscience.
Pablo Luna, compositeur épuisé, aime Julien, beau garçon pas trop bête, tenté par la normalité. La normalité dans ces circonstances se doit d’être caricaturale ; Julien va épouser une jeune fille comme il faut, puisqu’il le faut…Eléonore est une aristocrate des beaux quartiers. Pablo encaisse de n’avoir été qu’une « parenthèse » mais pleure dans le giron d’une potesse , Dora, camionneuse au grand cœur : que faire sinon rendre le fuyard jaloux ? Et au besoin, pervertir l’oie blanche pour permettre le retour du Cygne ? Compère et commère se comprennent au quart de tour : « On va casser de l’hétéro ! »
Pablo, c’est Franck de la Personne, comédien rare, d’une sensibilité exacerbée, Néron qui pleure en allumant Rome, Falstaff raffiné aux yeux d’enfant, clown tragique qui rit en avalant ses larmes, il porte la pièce comme le mât du chapiteau du cirque. Cet homme donnerait du relief à la lecture d’une notice pharmaceutique. Il jette de la tragédie dans sa plainte de quarantenaire trahi et rugit lorsque d’aucuns, s’attendant à quelque « cage aux folles », découvrent qu’il est le lion amoureux d’une cage aux fauves. La panthère noire c’est Julien Dassin, atouts en avant et mèche aérodynamique qui campe un très sensible amant voulant « faire une fin » et « se caser ». La cruche, Olivia Luccioni, tentée par la carrière de Grand’mère se sort bien de son rôle convenu.
Un jeune guitariste, appât pour aiguiser la jalousie de la panthère (il y a toujours plus jeune que soi, na ! Tadzio pubère illumine la scène de sa présence solaire : Julien Floreancig.
Enfin, il y a Dora, rôle attribué à l’animatrice de radio-papotage, spécialiste des régimes et de leurs échecs, Sonia Dubois qui aborde le théâtre avec modestie et observe Franck de la Personne pour savoir ce qu’est un comédien qui joue chaque seconde de son rôle. Ses numéros tombent un peu à plat mais elle pourrait se trouver, en continuant d’observer.
Mis en scène adroitement par Dravel et Macé, le texte est vif, alerte, avec parfois des charges poussives contre le catholicisme qui sentent un peu le calotin empêché de jouir et des gros clins d’oeil à l’actualité mais c’est la loi du genre.
Les garçons sont beaux (qui ose aimer est beau) et les dames un peu ternes : c’est donc bien une pièce contemporaine.
La mécanique fonctionne à merveille : on rit, on s’émeut.
Etrange pièce, comique avec un nuage qui passe, dans ce bleu de théâtre…
La Parenthèse a du contenu.
Christian-Luc Morel.
Théâtre Daunou, du mardi au samedi à 20h30. Matinée le samedi à 17h et le dimanche à 15h30.
Location : 01 42 61 69 14. Jusqu’au 28 mars.

La parenthèse, de Laure Charpentier

Mise en scène : Jean-Pierre Dravel et Olivier Macé
Cher dictionnaire français qui nous rappelle qu’à l’origine le mot parenthèse signifie « action de mettre auprès » et surtout pas « voyez digression bonne à vous apporter diverses précisions… »
Dans cette pièce tout est nécessaire, précis et ‘auprès de’...et même au plus près… car il fallait que certaines choses soient dites et certaines mises au point soient enfin faites.
Le décor réaliste et joliment chargé est celui d’une pièce de boulevard : objets nécessaires et pléthore d’accessoires: c’est l’univers plus que confortable de Pablo Luna, quarante-cinq ans (Franck de la Personne tout en nuances et en présence) compositeur médiatique et médiatisé au sommet de sa carrière, voyez son piano à jardin.
Homme responsable, affable, bon vivant, il aime les plaisirs charnels mais n’est attiré que par les jeunes garçons. Qui en a décidé ainsi ?
Depuis quelques années il a pour compagnon un journaliste devenu trentenaire : Julien (élégant et sexy Julien Dassin avec une moue d’esthète tourmenté) qui a récemment décidé qu’en tant que mâle, selon cette Bible que l’auteur connaît mieux que bien, il lui incombe d’engendrer.
Il a jeté son dévolu sur une ingénue du genre Agnès avec petit chat peut-être mort.
Mieux que bien élevée par des religieuses - Notre-Dame de Sion - on suppose que ses parents sont propriétaires d’un gigantesque appartement voyez avenue Henri Martin, Paris- 16ème. Ils possèderaient également un manoir dans la province profonde, item, une villa côté Saint Trop’. Le prénom de cette dulcinée est Eléonore : la délectable Olivia Luccioni la joue genre gentille mais plutôt gourde.
A l’opposé, Dora, meilleure amie et confidente de Pablo et qui n’aime que les dames, est Sonia Dubois pétaradant sur scène. Donc la situation est la suivante : comment Pablo va-t-il empêcher Julien de ne considérer leur liaison que comme une parenthèse à refermer plus que vite avant son mariage ? Pablo souffre, l’avoue mais rusant à tout va, il déclare à la jeune fille qu’il est le parrain de Julien et que, faisant partie de sa famille très proche, il est son meilleur recours voué à rester en contact permanent et étroit avec lui.
Chaque scène est plus touchante ou poignante que la précédente, mais on rit en rafales à ces interventions de Pablo que le sens de l’humour et le goût du paradoxe ne peuvent pas déserter. Dora dans son numéro volcanique qui se veut désopilant en fait toujours plus que plus.
(…) Eléonore ayant un peu bu et perdu ce qui lui servait de repères, bafouille et s’affale… un peu plus loin encore, débarque un éphèbe blond vêtu de blanc, aux allures d’archange (ravissant Julien Floreaneig) qui empoigne élégamment sa guitare. Rêves à la Pablo, mais le but ?
Le dénouement vous laissera peut-être sur votre faim, mais vous aurez remercié le Ciel d’avoir mis au monde Franck de la Personne, comédien inspiré et plus que généreux qui tient cette pièce à bout de bras.
Théâtre Daunou, du mardi au samedi à 20h30, matinée dimanche à 15h30. Réservations :01 42 61 69 14.

21 décembre 2009

La Ronde, d'Arthur Schnitlzer

Adaptation et mise en scène : Marion Bierry
Dix petites séquences et autant de scénarios percutants, sept comédiens et comédiennes, trois jeunes femmes pulpeuses, plus belles que belles qui se dénudent, tour à tour, sous nos yeux et s’allongent, l’une après l’autre sur des tables ou de légers divans sous des lumières ravissantes caressant leurs courbes. Ça tourne, dirait-on vulgairement: ça roule, mais ici aucune vulgarité, parce que tout est nature.
Les dames écartent les cuisses, les messieurs s’enfournent sous leurs jupes. Marion Bierry a un sens insensé du rythme.
Quant à Schnitzler, né en 1862, il n’avait que quatre ans quand Gustave Courbet peignit son ‘Origine du monde’, et puis Freud était leur contemporain.
« Elles » sont des femmes du monde, ou de simples horizontales aux amours tarifées, sans états d’âme, ou encore de charmantes petites jeunes filles qui, rentrant à la maison, le soir, raconteront à leurs parents que revenant du bureau, elles s’y sont efforcées d’être des employées modèles…
Sur scène ces dames s’ébattent avec des partenaires goulus ; ou d’autres qui tentent de jouer les esthètes, les raffinés; voire encore de jeunes officiers à la noblesse peu contestable.
Cependant la pièce a débuté par des bruits fracassants de bombardements style première guerre mondiale.
On prétend qu’à l’époque les valeurs morales étaient partout remises en question, mais à Vienne et dans le reste de l’Autriche, il semble bien que la jouissance était et restait au menu.
Remercions la metteur en scène de nous avoir fait grâce des bâfreries avec mets fumants aux senteurs aussi provocantes qu’alanguissantes et récupératrices, comme cela vient de se pratiquer au théâtre, ces dernières saisons.
L’énergie de Marion Bierry est plus joyeuse, plus détonante et plus aérienne que ce genre-là.
Sur scène des panneaux noirs se déplacent, s’inversent puis disparaissent pour laisser la place à un écran blanc-bleuté, à faire rêver. Un pianiste jouant de son instrument un peu piano-bar est vu de dos. Travelling : de face il deviendra le personnage central, l’Homme, en somme, soit celui qui est de bons sens .
Quant à ses confrères-comédiens distribués dans un nombre de rôles à donner le tournis, ils sont tous aussi impeccables que délicieux.
Spectacle impertinent mais gouleyant, cette Ronde se donne jusqu’au 28 février.
Théâtre de Poche Montparnasse. Du mardi au samedi à 21h. Matinées : samedi à 18h . Réservations : 01 45 48 92 97

16 décembre 2009

La dernière conférence de presse de Vivien Leigh

La dernière conférence de presse de Vivien Leigh, de Marcy Lafferty
Adaptation Caroline Silhol.
Parmi les seul-en-scène, ce spectacle est une superbe adaptation mise en scène par Michel Fagadau, directeur de la Comédie des Champs-Elysées.
Milieu des année soixante. Alors que le cinéma célèbre les Jane Fonda, Brigitte Bardot et autre Ursula Andress, un mythe vivant, absolu, s’apprête à délivrer aux journalistes sa version de la légende.
Vivien Leigh, la Scarlett, la Dubois, Lady Laurence Olivier, revient sur son histoire, sa naissance aux Indes, sa découverte du roman de Margaret Mitchell, et son désir fou d’incarner cette Scarlett O’Hara d’« Autant en emporte le vent ». Rien ne favorise alors la réalisation de son ambition.
Hollywood auditionne maintes actrices de renom : Bette Davies, Barbara Stanwick et Paulette Godard, alors femme de Chaplin. La distribution, presque achevée, comprend Leslie Howard et la douce Mélanie : Olivia de Havilland. Mais aucune Scarlett ne convainc .
Vivien Leigh raconte comment… au milieu des flammes… mais restons-en là.
Puis apparaît le grand, l’acteur avec un A chapiteau : Laurence Olivier, l’époux de l’ascension et de la chute. Et Brando. Et le grand Théâtre. Et le sang dans le mouchoir.
Et la raison qui vacille. Et l’abandon.
A la question : qui ressemble le moins à Scarlett O’Hara, beaucoup auraient pu répondre :
Vivien Leigh, la veille de son engagement. De même on hésite devant le choix de Caroline Silhol. Puis on vacille. Plus Kim Novak ou Tippi Heidren, Grace Kelly que…
Mais non. Cette élégance, cette fêlure, ces gémissements dans la voix… oui, Vivien Leigh apparaît. Cette magnifique actrice, dans une de ses plus belles compositions, transcende le texte, la situation, l’inconnu (car Leigh nous était presque inconnue) et écarte le brouillard avec une élégance lumineuse, une aisance de fauve. On n’a plus l’habitude de telle femme en vrai, depuis leur morne évaporation esthétique, mais l’on aime , le cœur battant… et l’émoi s’installe. Il faut courir voir ça.
Christian-Luc Morel
Comédie des Champs-Elysées, du mardi au samedi à 19 heures.
Réservations : 01 53 23 99 19.
www.comédiedeschampselysees.com

Attitudes, de Benoît Marbot

Attitudes, de Benoît Marbot
Mise en scène de l’auteur, avec Jean Tom et Sabrina Bus
Scène nue, rideaux de fond noirs, une chaise à jardin, une autre à cour et à l’extrême - cour un petit barbecue de fortune. Lui c’est Damien, Elle est Laurence. Ils sont frère et soeur . Ils attendent le reste de la famille pour un repas de campagne, mais comme c’est généralement le cas dans les familles - nombreuses ou pas - avant que ne débarquent frères, sœurs ou cousins , ils cherchent à faire le point : où en est untel, et cet autre untel ? et toi-même, où en es-tu ? Situation banale, air connu, mais déjà Benoît Marbot fait tenir à ses protagonistes - et d’abord au frère- un discours de presque quinquagénaire (pardon cinquantenaire) étrangement juste donc dérangeant sans pour autant être amer . Car Damien est l’oncle de Camille qui, à dix ans, a été happée par la danse classique. Elle s’y donne corps et, qui sait, âme ? Age tendre… en écho ne proposez surtout pas « et tête de bois », rappelez-vous seulement… Mais pourquoi Francis, le père de Camille, n’est-il pas encore là ? c’est lui qui doit apporter la viande à griller. Et c’est reparti, Damien-Laurence : ping-pong. Il parle face à nous et elle craque allumette sur allumette. Bruit de voiture… Francis ? Mais leurs propos et leurs récits ont été interrompus ou plutôt corroborés par ce que l’écran situé en hauteur, du genre télé pour chambre d’hôpital nous transmet, soit ces images hallucinantes de beauté et de rigueur montrant des presque adolescentes à la barre, dans des salles de danse aux miroirs ravageurs, quasiment hypnotisées par la voix stridente de leur professeur. Noir. Nos comédiens s’en vont en coulisses avant d’aborder la phase suivante, tout aussi intense, émouvante et exploratoire. Benoît Marbot, une fois encore, est l’ homme sûr qu’ « un frère n’abandonne pas son frère ». Mais pourquoi Francis n’arrive-t-il pas ? De ce ping-pong familial on est passé à un pin-pon-pin-pon…. accident avec pompiers ?
Jean Tom, tenue décontractée plus pull-over sur les épaules noué sur la poitrine est un Damien aussi rigolard que métaphysique. Il est remarquable. Sabrina Bus, sa complémentaire faussement frêle et plus que ravissante, l’est tout autant.
Ce spectacle dont on ne sort pas indemne, donné au Centre Culturel de Courbevoie le 26 mars 2010 à 14h et 21h sera repris à Avignon-off en juillet 2010.
Marie Ordinis





14 décembre 2009

Ladies Night, de Collard, Sinclair et Mac Canter

Chacun se souvient de ce grand succès de cinéma « Le Grand Jeu » ou Ze « Full Monty » en version originale, racontant les déboires d’une bande de copains chômeurs du nord de l’Angleterre réduits à s’exhiber sur scène en tenue d’Adam pour retrouver confiance en eux.
La pièce, adaptée, se situe désormais dans le nord de la France, probablement il y a quelques années. (Le franc existe encore et les mineurs devenus chômeurs gardent un peu de jeunesse.) De braves garçons, mariés, démariés ou en passe de l’être, survivent en buvant des bières et se bagarrent avec des marins (les mines ne sont pas tout près de la Mer du Nord, mais quelle importance ?), connaissent les fins de mois anticipées, les restaurants du cœur, la privation, le honte, le mépris du conjoint. L’avenir ? Trop cher.
Une annonce dans le journal met le feu aux poudres. Un spectacle de nu masculin attire des dames qui payent pour glousser entre elles devant des garçons assez détachés.
Pourquoi ne pas leur montrer de « vrais hommes » ni trop beaux, ni trop froids, pourquoi ne pas tenter l’aventure ? Sous l’œil narquois du patron de bar - Michel Voletti - les répétitions commencent et…ce n’est pas gagné ! Une entraîneuse est requise, danseuse au destin brisé, qui va les faire travailler et remporter leur pari.
Prétexte à des scènes hilarantes de gaucherie, de pudeur et d’audace, « Ladies Night » fait rire, bien sûr : incroyable danse des sept voiles d’un Bacchus replet et lubrique (formidable Laurent Mentec) ou d’un vieux ‘blouson-noir’ déglingué (Pascal Aubert). Mais elle fait réfléchir aussi. Manu (Michel Laliberté) campe un père séparé de son enfant bouleversant. Benoît, petit garçon un peu demeuré, émeut et attendrit, tandis que Sacha Petronijevic
( passant de Pinter à cette plutôt farce avec sa densité de comédien sidérant) incarne un être sensible et brisé, mineur privé de mine, homme à la mémoire licenciée, sous des couverts de dur et de rugueux. Marc Diabia (Wes) évolue élégamment en Antillais pétillant d’humour. Quant à la femme, jamais elle ne rembarre (d’une gifle seulement) ces hommes à vif : Marielle Lieber-Claire, délicate et toute d’autorité ne donne pas dans les poses féministes.
La mise en scène de Guylaine Laliberté, jouissive, permet une montée en puissance dosée. Et l’effeuillage final explose en triomphe, en apothéose.
On sait que les dames ont payé deux cent francs (environ 30 euros) pour… Ces épouses de chômeurs pourront-elles revenir voir le spectacle? Et eux, comment pourront-ils gagner leur vie, assurer leur avenir ?
La suite ne le dit pas, mais le libéralisme peut se réjouir: une création d’entreprise a été tentée, même si ses actionnaires ont dû baisser leurs caleçons.Quant à vous futur spectateur, réjouissez-vous sans arrière-pensée, vous passerez une soirée mémorable avec une bande de joyeux drôles au cœur tendre et au talent éclatant.
Christian-Luc Morel
Théâtre Essaïon (www.essaion.com) vendredi et samedi à 21h30. Jusqu’au 27 février . Réservations : 01 42 78 46 42.

12 décembre 2009

Interview, d'August Strindberg

Interview, Simoun et La plus forte d’August Strindberg
Mise en scène : Geneviève Brunet et Odile Mallet
Donc un triptyque amoureusement configuré par nos jumelles de théâtre nées sous le signe des gémeaux, ces grandes dames à qui la scène française doit tant : Geneviève Brunet et Odile Mallet. Phases strindberguiennes concomitantes, dont le dénominateur commun est ces règlements de comptes plus ou moins tardifs, avec dénonciations d’impostures.
A la une dans Interview, Catherine Précourt que nous avons aimée dans Les Chaises de Ionesco (mise en scène Mesdames Brunet-Mallet au théâtre Essaïon) est une journaliste en pantalon noir interviouvant un Strindberg plus que remonté qui arpente l’espace scénique, crachant son mépris pour les femmes, ces sous-êtres ayant pris le pouvoir ou en passe de le faire, mais qui en réalité, ne sont que des sous-produits de l’humanité.
L’auditoire n’en peut plus et pouffe. Noir salutaire.
Simoun : sur fond de hurlements d’un vent de vengeance en bande-son. Khadija El Mahdi est cette maghrébine déchaînée, pieds nus, voilée et voix ensorceleuse, qui envahit l’espace, danse, joue des percussions face à un nouvel homme jeune et qu’elle va peut-être pouvoir aimer. Mais elle bourre et re-bourre de coups de pieds l’officier français, cet homme en uniforme et à terre, responsable de la mort de son mari. Là aussi on n’en peut plus.
Enfin c’est La plus forte. Séquence toute aussi courte et percutante que les deux autres. Deux femmes en élégants costumes fin dix-neuvième. Elle, ancienne théâtreuse, est debout à jardin ; face à elle une jolie jeune femme, elle-même comédienne et son amie d’autrefois, est assise à cour et demeurera muette pendant tout l’acte. La première, monologuant, fait vite un procès d’intention plus que long à celle qu’elle accuse de lui avoir volé son mari. La muette feint de ne pas vouloir réagir et n’effectue que très peu de gestes : sa présence est froide mais intense . Cette troisième partie est aussi résolument féroce que les premières . Des comédiens très motivés défendent ces épisodes dont vous sortirez sonnés.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Strindberg, jusqu’au 14 février. Dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

10 décembre 2009

Effroyables jardins, de Michel Quint

Effroyables jardins, de Michel Quint
Avec André Salzet
Adaptation et mise en scène : Marcia de Castro
L’auteur raconte « cette vieille affaire de famille » qui , selon lui, a été à l’origine de la Résistance, voyez ‘notre’ guerre mondiale numéro deux. André Salzet est ce clown avec ou sans nez rouge, mais à la présence aussi intense qu’insensée qui va zoomer et re-zoomer arrière pour nous re-mobiliser et nous faire adhérer à son propos, lequel est de dénoncer, une fois encore, une fois de plus, les monstruosités plus qu’ordinaires qu il a côtoyées et dont lui et les siens ont été les témoins ou les victimes au temps de ces conflits qui ont sournoisement déchiré tant de communautés et de fratries. En Avignon l’été dernier, les réactions à cette pièce dérangeante, servie par un comédien en permanence sur un fil ou une corde, ont été plus que positives A votre tour de découvrir ces jardins, d’y vibrer, d’y être au bord de basculer mais d’y reprendre confiance en l’homme.
Théâtre Le Lucernaire
Du mardi au samedi à 18h30. Réservations : 01 45 44 57 34.

09 décembre 2009

Effroyable jardins, de Michel Quint

Effroyables jardins, adapté du roman de Michel Quint
Le Lucernaire continue sa série d’évocations : des Misérables et aussi une Simone de Beauvoir, faisant du théâtre une clairière de l’écho de l’écriture.
Ce ‘seul en scène’ qui n’est pas un soliloque, régi avec finesse par Marcia de Castro, permet de relire et de re-vivre cet étonnant ouvrage de Michel Quint, porté à l’écran avec feu Jacques Villeret, qui n’a pas laissé un souvenir impérissable.
Tout au contraire, le monologue d’André Salzet presse la mémoire d’une enfance et le jus sanguinaire, salé-amer, jaillit et éclabousse.
Un petit garçon a un père très sérieux mais qui fait le clown, occasionnellement. Quelle honte ! Qu’y a t-il de plus sérieux et de plus digne qu’un enfant, si ce n’est l’image qu’il se fait de son père ? Comblé de honte, ce n’est pas un très bon clown. Paroxysme de la malédiction. Tout à coup paraît Gaston, le cousin, qui raconte sa guerre et sa résistance et comment le clown s’est conduit en monsieur et en homme.
L’accent du nord, si à la mode depuis les « Ch’tis » explose dans le récit du sabotage de la gare de Douai. Salzet imite bien. Le monologue laisse la place à une conversation à plusieurs personnages. Un Allemand paraît. Ils risquent la mort. L’Allemand n’est pas un nazi, c’est un homme bon en uniforme vert-de-gris, la mitraillette sans nervosité. Récit. Long, un peu trop long récit, mais récit d’humanité et de possible respect d’autrui.
L’émotion ne quitte jamais le spectacle. Peu d’effets, mais effet garanti.
La tension monte, le comédien tient son public qui halète, puis il le laisse courir et tend de nouveau la corde ; ces vibrations sont palpitantes.
La fin est jolie, peut-être trop. Mais les Français ne sont pas ici traités de collabos…comment ne pas retrouver un oncle, un grand-père à la photographie jaunie sur un buffet de cuisine, dans l’évocation si fine de ces héros sans gloire, de ces courageux naturels, qui peuvent mourir comme des pauvres pour ne pas vivre comme des lâches ?
L’émotion crépite en applaudissements comme un rire nerveux qui cache la larme.
Christian-Luc Morel
Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 24 janvier. Du mardi au samedi à 18h30, dimanche à 15h.Renseignements et réservations : 01 45 44 57 3

04 décembre 2009

Le mec de la tombe d'à côté de Katarina Mazetti

Le mec de la tombe d’à côté, d’après Katarina Mazetti
Adaptation Alain Ganas
En occident les cimetières ne sont pas que des lieux sacrés où l’on vient, sur les tombes prier pour le repos de l’âme de ceux que l’on révère ou que l’on a aimés ; ils peuvent aussi devenir des coupe-gorges, des planques pour malfrats, des lieux où tagueurs et blasphémateurs diaboliques s’y livrent de nuit à toutes sortes de profanations. Ici un cimetière normand devient ni plus ni moins qu’un endroit de drague où l’érotisme explose. Parce que … la vie, l’amour, la mort… La femme de bientôt 39 ans et l’homme de presque 46 qui s’y côtoient jour après jour, et y monologuent, elle s’adressant à son époux défunt, lui à sa mère disparue sont censés ne pas en être conscients. L’un et l’autre monologuant côte à côte nous livrent les détails de vies de labeur plus que prosaïques et l’on pourrait s’ennuyer ferme si le registre n’était pas celui, cocasse, d’un café théâtre qui n’est quand même pas celui du Coluche de « c’est l’histoire d’un mec ». Mais on rit toutes les trois minutes. Daphnée est supposée être une intellectuelle : elle affiche bac plus cinq, mais on se demande si après le bac elle n’a pas piétiné cinq ans avant de décrocher sa première et dernière U.V. tant ses propos ambitieux sont désarmants. Trop jeune veuve d’un mari, homme très organisé, mais qui se rend compte en faisant le bilan de leur vie conjugale que celle-ci n’ était qu’ à moitié réussie . Jean-Marie, fermier à l’esprit pratique, à la tête d’un domaine de 25 vaches et autres tracteurs mène l’existence solitaire et ‘terre à terre’ d’un agriculteur qui n’a pas le temps (et n’envisage pas) d’avoir une vie de famille. Se rencontrant au cimetière ils se trouvent mutuellement antipathiques, jusqu’à ce que… Jean-Marie sourit, Daphnée aguichée et en manque d’homme lâche ses livres et lui tombe dans les bras. S’ensuit ce qui devait s’ensuivre : une affaire sentimentale où la sensualité trouve son compte. La suite ? de drôle le ton passe à l’ inquiet, l’émotion s’installe, Daphnée affiche une moue pathétique, Jean-Marie est perplexe. Nous plus encore . On ne vous révèlera pas la fin de l’aventure, mais on vous dira combien on a apprécié le décor sobre, les mises en scène et en espace ingénieuses , les lumières, les déplacements et le jeu naturel de comédiens chaleureux.
Théâtre du Petit Saint Martin, du mardi au samedi à 20h30, matinée le samedi à 17h30.
Réservations : 01 42 02 32 82

03 décembre 2009

Le rossignol de Wittenberg, de Strindberg

«Dieu est mon rempart ».
Le mot de Luther, devenu hymne, a t-il incité Strindberg à sortir, pour une fois, de ce thème qu’il portait comme une tumeur, la haine de l’homme et de la femme ou la «Querelle d’après le Jardin»?
Cette étrange pièce - quelle part le Suédois tourmenté a t-il mis de lui mis dans cette œuvre ? - écrite dans la dernière décennie de son existence, a le mérite d’oser mettre en scène la vie d’un troubleur de quiétude, d’un austère redresseur de torts qui, malgré son influence, demeure un inconnu pour beaucoup (surtout dans un pays catholique.)
L’époque ? Vers Marignan. Le lieu ? L’Allemagne, sombre forêt où sifflent d’étranges oiseaux.
Un moinillon gonflé de foi, d’une bonne volonté naïve, un de ces marcheurs que Dieu protège de sa paume, souffletant les éclairs, découvre que si Rome est toujours dans Rome, elle s’éloigne, selon lui, dangereusement de Jérusalem et du projet céleste.
Les Indulgences? Infamie et trafic . L’autorité papale ? Dans quel verset?
Il y a un drap épais entre le ciel et la terre. Ce drap est brodé, ourlé de croix et d’or, mais il cache la lumière. Avec la force de l’écriture (avec et sans majuscule) Martin Luther placarde les fameuses «Thèses de Wittenberg », flammèches de la Réforme ,que Gutenberg contribuera à étendre, par l’imprimerie nouvelle.
Et provoquera - un peu malgré lui - un réveil spirituel de l’Eglise.
Strindberg admire cet autre «jeteur d’encrier » qui bénéficie de surnaturelles protections et d’un «laissez-vivre» jusque dans l’excommunication. N’a t-il pas reçu, lui aussi, la visite de Satan, par le truchement d’obsessions issues d’une réelle persécution ?
Pour cet opus au grand souffle, il fallait l’adaptation fine et précise de Jean-Dominique Hamel. Et la fervente mise en scène de Nathalie Hamel, qui signe là une parfaite réussite. Sans oublier une pléiade (sa compagnie porte ce nom) de comédiens inspirés. En tête dans le rôle de Luther, Geoffrey Vigier sec, enfantin, brave, tenace a la densité la plus juste de cet enfant têtu. En Faust Valentin Terrer, éblouissant comme toujours , est l’homme qui voudrait croire, tout en étant peut-être ou diable…ou au Diable. Jean-Luc Bouzid, émouvant ami dérouté de Martin, sans oublier Rodolphe Delalaine (le maître de musique Sachs) ou Nicolas Planchais et tous les autres, tous étonnent.
Pièce historique, œuvre pie ou chant de résistance? Le « Rossignol » est tout cela à la fois.
Mais peut-être, par sa singulière dimension épique et spirituelle, une exception de genre : un opéra-cantique.
Christian-Luc Morel
Théâtre du Nord-Ouest, «Intégrale Strindberg ». En alternance jusqu’au 14 février. Dates, renseignements et réservations : 01 47 70 32 75

24 novembre 2009

La mariée couronnée, d'August Strindberg

Mise en scène: Giulia Clara Kessous
En Dalécarlie, cœur de la Suède, notre Berry à nous, où tout prend peut-être un sens profond, Hans et Kersti appartenant à des familles irréconciliables- voyez querelles dignes des Montaigu et Capulet - se sont épris l’un de l’autre.
Un enfant est vite né de cet amour, dont seule la sage-femme qui a présidé à l’accouchement connaît l’existence. La cérémonie du mariage se déroulera demain, la mariée y sera coiffée d’un diadème synonyme de virginité. Sauf que… Brita, sœur du futur époux a tout compris. Elle est mère d’une charmante fille qu’elle élève dans le respect des règles et des traditions, le contexte étant celui de cette religion luthérienne où tout doit être dit à tout le monde, toujours, les pasteurs n’étant pas des prêtres à qui l’on pourrait se confesser pour qu’un pardon des offenses soit en envisageable. Mais chers frères et chères soeurs continuez de prier.
Des prières ? Strindberg, apparemment en mal de fin pour certaines de ses pièces vous en impose et à la toute fin, on entonnera «Saint est le Seigneur» et encore «Ô Seigneur, nous te rendons grâce» avant d’évoquer paix et réconciliation. Serait-ce devenu une sorte d’exorcisme ? Donc l’enfant de ses très jeunes parents qui se sont aimés, s’aiment et s’aimeraient encore, mourra, vite supprimé par sa mère qui consent à ce qu’un certain ordre soit rétabli dans l’univers familial. Pourtant tout aurait pu fonctionner pour elle sur fond de révolte dans la révolte de la révolte…mais le ciel ne l’a peut-être pas voulu ? Kirsti, mère indigne et meurtrière confrontée à un bourreau, hache à la main, mourra avant même d’être exécutée.
Mise en scène fantasmagorique, musiques suaves genre Debussy ou Fauré, fumées qui servent à distancier, apparitions d’êtres masqués et comédiens sidérants. En tête bien sûr, cette prodigieuse Lily Savey, dix ans, qui est l’ ‘enfant’, fille de cette raisonnable et raisonneuse Brita (Guila Clara Kessous qui signe cette mise en scène étonnante) laquelle va déclencher un processus qui fera en sorte que la mort …
Marie-Véronique Rabant est une vraie mère de famille sensible et nuancée, Antoinette Guédy une sage-femme du genre sorcière. Leurs camarades jouent très juste cette pièce poignante.
Moralité : « Ecrire des drames, c’est tout de même ce qu’il y a de plus intéressant. Pareil à un petit dieu, on sonde les cœurs et les reins… on juge…on absout et on récompense. »
Message de Strindberg en forme de dédicace .
Message bien perçu par l’équipe .

Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Strindberg, jusqu’au 14 février.
Dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

11 novembre 2009

Donogoo, de Jules Romains

Mise en scène : Jean-Paul Tribout
La compagnie Sea Art de Jean-Paul Tribout s’est donnée pour mission de présenter « un théâtre populaire, humaniste, exigeant, apte à séduire un large public et ayant la volonté d’abolir, en parlant légèrement des choses sérieuses et sérieusement des choses légères, la soi-disant frontière entre théâtre intellectuel et théâtre de divertissement». Une fois de plus il nous offre un feu d’artifice: son Donogoo est d’une fantaisie débridée dans un décor qui est une succession de trouvailles avec, entre autres, des boites noires qui s’ouvrent ou se ferment découvrant des dizaines de paysages et de lieux avec pléthore d’accessoires. Huit comédiens jouent une trentaine de rôles dans ce qui tient du canular, de la bande dessinée, du western et d’une succession de séances de guignol. Mystifications et impostures sont au centre de l’aventure. Ça pétarade sur scène, dans des costumes authentiquement années trente, des lumières séduisantes, sur des musiques d’harmonica exotiques, ponctuées de mots d’esprit et autres réflexions cocasses ou absurdes, puisqu’au fond « est-ce que l’Amérique n’est pas le produit d’une erreur ? »
Au départ de l’intrigue il y a Lamendin, peintre et architecte raté (voyez la référence à un certain Adolf) prêt à se jeter dans le Bassin de la Villette, et qu’un camarade engage à consulter un savant brésilien qui lui redonnera le goût de vivre. Lequel savant le fait ensuite rencontrer Le Trouhadec, éminent géographe, mais qui ne peut plus prétendre à être membre de l’Institut, à cause d’un faux pas : il a écrit un ouvrage très documenté sur la fabuleuse ville sud-américaine de Donogoo-Tanka située près de sables aurifères. Or cette cité n’existe pas. Qu’à cela ne tienne! Lamendin va la faire construire et financer par des banquiers et hommes d’affaires, plus ou moins escrocs, investissant soi-disant à tout va et incitant leurs collègues ou concurrents à faire de même. Si l’on pressent vite ce à quoi tout ça va mener, on a commencé à hoqueter de rire dès les premières répliques et on ne cessera de le faire pendant les presque deux heures que dure ce spectacle-tsunami. Fin de l’aventure avec retour en France de toute la bande… si on ne vous livre pas l’issue de l’expédition sachez que Le Trouhadec deviendra enfin membre de l’Institut. Huit comédiens ‘rares’ et ébouriffants - dont le metteur en scène - vous donnent le vertige. Leur Donogoo est une de ces pièces qu’on a follement envie de revoir aussitôt qu’on a quitté le théâtre.
Théâtre 14, jusqu’au 2 janvier. Mardi, vendredi et samedi à 20h30, mercredi et jeudi à 19h, matinée samedi à 16 heures. Réservations : 01 45 45 49 77.

08 novembre 2009

Les enfants du soleil, de Maxime Gorki

Le Théâtre 13, sous la direction de Colette Nucci continue à s’imposer comme une scène d’excellence avec un choix de pièces et une sélection de troupes jamais décevantes..
La pièce de Gorki, ce révolutionnaire que Staline flatta tant avant, peut-être, de l’étouffer, surprend par sa proximité contemporaine, sa violence et sa divination.
Un chercheur, oisif occupé, vit au milieu de ses femme, sœur, courtisans, domestiques, seulement prévenu devant le fait humain et social comme le bobo d’aujourd’hui peut l’être devant le clandestin : par le triomphe de la raison, il sera aimé. Or, on le hait assez généralement. La bonne, importunée par ses fumées, sa femme qu’il délaisse, sa sœur souffrante qui s’agace de ses naïvetés et de son indifférence masquée, une veuve, prête à l’adorer mais qui n’existe pas pour lui et ce peuple qui gronde considérant la science comme une des armes d’asservissement du pouvoir bourgeois et qui veut en découdre avec haches, piques et fourches. La traduction d’André Markowicz veut rendre le texte plus accessible avec des trivialités - « mandales » et autres complaisances molles- mais la flamme de Gorki garde sa force originale ( le « traduidu » trahissant déjà tout, donc sus aux « trahictions » pseudo-modernes à vocation paternaliste : « débranche ton i-phone, son, j’tai traduit Chaix-pire en sms !)
Les comédiens sont époustouflants : Vincent Joncquez, hilarant en dadais bobo-autiste, fumeux, fumiste et touchant d’innocence, sa femme l’exquise Alix Poisson, comédienne de très grande classe, Eléonore Joncquez, veuve hystérique mère juive adopteuse et adoratrice, est géniale. Teddy Mells est l’amant transi de la sœur, extraordinaire d’émotion, petit taureau énamouré et écumant et Nathalie Radot, bouleversante est une soeur et chétive amante qui voit clair dans la folie de ces « Enfants du soleil » qui éclaireraient le monde en brûlant la fourmilière de leurs rayons.
Sidney All Mehelleb en artiste et séducteur est moins convaincant; mais le reste de distribution est homogène et les seconds rôles parfaits (Gaël Marhic, Colette Venhard).
La mise en scène de Côme de Bellescize sert le texte sans le trahir. La beauté s’invite ça et là avec l’intuition qu’il n’y a pas de violence sans beauté.
Une pièce audacieuse et corrosive, pernicieuse, scélérate comme une vague au milieu de la mer calme et surtout incroyablement moderne .

Christian-Luc Morel

Théâtre 13, mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h30, dimanche à 15h30.
Réservations : 01 45 88 62 22



L'illusion comique, de Corneille

La célèbre pièce est donnée actuellement au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry.
Coincée entre la rue Robespierre et la rue Marat et reliée au métro par le sylvestre « chemin du théâtre » cette salle programme des créations et des mises en scène qui font parler.
L’histoire d’un père cherchant les secours de la magie pour retrouver un fils disparu, et qui va assister, grâce aux sortilèges du sorcier, au déroulement de la vie de ce garçon - Clindor-, à ses amours avec Isabelle et à sa chute, avec une « chute », précisément, qu’il ne faut pas dévoiler, bouleverse, émeut d’une manière bien différente des tragédies antiques du célèbre auteur.
La mise en scène d’Elisabeth Chailloux, qui monte aussi bien Marivaux qu’une médiatique Marie Ndiaye, allie beauté, mystère (très shakespearienne entrée en matière) et joue les lumières comme d’un soleil qui serait vérité. Toujours quelque abus de musique (surtout de musique anglaise, morsure sur quelques beaux vers) mais c’est une préciosité du temps qui passera.
Les acteurs sont excellents ensemble et certains, séparément, sont sublimes. La révélation : deux femmes, Lyse, la servante amoureuse (une autre pièce) interprétée par la ténébreuse Lara Suyeux et Isabelle, Raphaèle Bouchard qui, hors quelque claque sonore sur le poitrail interprète avec finesse et force une femme-femme, aimante et brûlante, avec une variation du crescendo phénoménale. Les hommes sont également très bons ; le père, sensible François Lequesne, le mage, Malik Faraoune, Matamore – alias Jean-Charles Delaume- en fait un peu trop dans les ridicules aristocratiques (proximité de la rue Marat ?) Adrien Michaux incarne un amant non-aimé style « fils-à-papa-présidentiel » assez drôle dans ses atours « Neuilly-Auteuil-Passy » et va même jusqu’à se travestir, pour une scène un peu faible. Frédéric Cherboeuf, le fils indigne, connaît son métier mais peine à saisir un personnage qu’il charge d’une « contemporanité » si lourde qu’il fléchit. Mais il bouge bien, comme ses camarades.
La fin est une réussite absolue qui emporte l’adhésion . Le public ovationne une qualité et un travail de haut niveau.

Christian-Luc Morel

Théâtre Antoine Vitez à Ivry. Mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20h , jeudi à 19h. Matinée le dimanche à 16h. Réservations : 01 43 90 11 11.
Jusqu’au 3 décembre

Graves épouses/animaux frivoles, d’Howard Barker


Le théâtre de l’Atalante, au pied de la butte, « greffé » derrière le théâtre de l’Atelier offre une programmation étincelante, qui crée l’événement.
La nouvelle pièce d’Howard Barker, montée à Paris avant une tournée en province, dévastatrice et bouleversante, confirme, après le cycle que lui a consacré Olivier Py à l’Odéon, l’importance de cet auteur contemporain bien traduit en français par Pascal Collin, - ce qui est à noter- et sulfureux à souhait.
Deux femmes, dans une maison dévastée: une domestique en tenue impeccable et une dame en guenilles. Souffle atomique, passage d’une tornade sociale, mutation génétique brutale ?
Peu importe. La comtesse Strassa doit être livrée au mari de la servante qui la veut et le hurle, dans le lointain. Un chien mécanique, Baskerville des désirs du mari, régulièrement, vient chercher quelque chose de la femme attendue : chaussure, lingerie, pour le rapporter à son maître, à moins que ce ne soit le maître lui-même, jappant, transformé en animal dans le grand désordre inexpliqué. La servante est l’interprète du désir. La révolution passe, l’ordre est inversé et maintenant « c’est nous qu’on est les princesses ». Mais la comtesse résiste et la race agit en elle. Héritière de la force, elle peut se donner et tout garder. Reprendre le pouvoir, dominer en se dominant…
La mise en scène sobre mais pas minimaliste de Guillaume Dujardin, jouant sur des effets de rideau et d’ouate fonctionne si bien que l’on s’attend, à tout instant, à l’apparition de l’homme, impossible…selon la distribution annoncée ! La tension révèle une belle maîtrise de son art.
Les comédiennes sont fabuleuses dans le contraste et le violence. Odile Cohen, la comtesse sublime dans la déchéance, drapeau déchiré mais patrie irrépressible d’orgueil et de résistance, noire et brune, nuit sans lune, d’une diction parfaite, d’une présence envoûtante et Léopoldine Hammel, la servante Card, tout à la fois petite Mary Poppins sadienne, préparatrice d’orgies et guide souriante de Pays de l’Est montrant les beautés du réalisme soviétique, mais aussi femme aimante et battue, elles frottent leurs mondes comme des silex et le feu prend aux rideaux, flammèches de mots.
« Sauve qui peut ». « Helter skelter » (Sharon Tate aurait pu se tirer d’affaire en disant du Barker) ce théâtre ravageur anti-naturaliste ouvre des brèches dans ce monde vacciné contre les désordres par le contrôle des communicants. Mais que faire du désir sauvage ?
« Le monde est né sans l’homme. Il mourra sans lui. » (Lévi-Strauss)

Christian-Luc Morel

Théâtre de l’Atalante, lundi, mercredi, jeudi et vendredi à 20h30. Samedi à 19 h, dimanche matinée à 17 h. Réservations : 01 46 06 11 90
Jusqu’au 27 novembre

06 novembre 2009

Que d'espoir, d'Hanok Levin

L’Etoile du Nord, la scène révélatrice - de talents- de Jean Macron, premier tréteau d’auteurs prestigieux (Christian Siméon, Molière 2007, entre autres) continue son œuvre de révélation et d’excellence et il faut ABSOLUMENT la découvrir ou la redécouvrir.
La Compagnie du Matamore, fabuleuse troupe de comédiens inspirés, caravansérail ivre, a planté da tente sur le plateau sombre et allumé ses feux.
Que d’espoir ! présenté comme un « cocktail théâtro-musical-corrosif », se compose de textes, saynètes, poèmes, chants du grand dramaturge israélien Hanok Levin.
Un manège infernal, entraîné par le pédalier d’un jeune homme, symbole du jeune soldat, du fils, de l’immolé qui doit faire tourner ce monde de vieux, à la sueur et au sang, découvre des monstres ordinaires, attirés par le rien, la consommation, les voyages organisés, toutes fadeurs qui donnent à la paix le goût du néant et à la guerre le goût du possible.
Formidable insolence de ce Levin ,qui gémit que cette enfin-patrie, la Terre Promise, s’aligne sur la violence des autres nations et tyrannise, et méprise : scène du partage de la salle de bains, avec une gorgone qui déteste le cousin et l’exile parce qu’il mouille le carrelage en se douchant, mais « veut la paix, la paix ! » et de hurler ce mot comme une louve sanglante.
Pour cette pièce l’auteur devra demander publiquement pardon en 1970 (comme Polanski devrait s’humilier à le faire pour n’ être rien, plus rien, et être ainsi absous par l’annulation).
Dans un cimetière, on enterre par erreur un chameau, qu’on a d’abord pris pour un Arabe, puis pour un gauchiste et puis pour quoi encore ? et un politicard d’ajuster son discours aux circonstances. Le public hurle de rire devant cette vérité dénudée.
De l’émotion, avec un jeune homme qui, en achetant un hot-dog, espère recevoir de l’amour et du sens, mais qui ne recevra… qu’une saucisse chaude.
Humour juif, universel, désespéré, humour de la poésie lorsqu’elle est vraiment désespérée, hors des mots aussi, dans une traduction très inspirée de Laurence Sendrowicz.
Les acteurs forment une si belle troupe, cavaliers de chevaux à langue de bois , sur ce manège désenchanté, qu’il faut tous les citer : Bruno Cadillon, Juliane Corre, Gérard Chabanier, Valérie Durin, Catherine Ferri, Stéphane Méallet, Henri Payet et Elsa Rosenknop.
La musique de Moucha (le film « La vie des autres ») et les lumières surnaturelles de Jean-Louis Martineau, sans oublier les costumes du « Bal des Vampires » d’Anne Rabaron ajoutent à la mise en scène baroque, fellinienne de Serge Lipszyc qui enroule ses comédiens dans le barbelé de mots cisaillant qui les blessent, puis les dénoue, avec cruauté et puis douceur, permettant ces alternances d’émotion, de rire, de fous-rires et de révélations.
Sublime moment de vie et de poésie, de théâtre et d’exception : une réussite totale.

L’Etoile du Nord, 16, rue Georgette Agutte, Paris-XVIIIème Jusqu’au 21 novembre . Du mardi au samedi à 21 heures, matinée à 16 heures le samedi 7 novembre. Rencontre avec la troupe chaque jeudi, à l’issue de la représentation
Réservations : 01 42 26 47 47

02 novembre 2009

Misérables, adapté du roman de Victor Hugo

Misérables, adapté du roman de Victor Hugo par Philippe Honoré

Une constante au Lucernaire : un texte solide et des comédiens de premier ordre. Voici pourquoi on s’y presse et que l’on en sort (presque) jamais déçu.
Avec Les Misérables, le « solide » ne manque pas : épopée, personnages mythiques, émotions fortes. Il fallait pour incarner cette pièce de « caractères » les interprètes à la hauteur. Le metteur en scène Philippe Person, incarnant lui-même Jean Valjean - Monsieur Madeleine ne s’est pas trompé dans sa distribution.
Anne Priol, petite-fille de Magnani et d’Arletty, dans le tutu de la Massina, révèle des dons de comédie hallucinants, pouvant tout incarner : de l’enfant - garçon ou fille - à la fille du peuple (elle saupoudre tous ses ‘a’ d’accents circonflexes faubouriens). Elle joue chaque seconde, pleure et rit, vibre dans l’obscurité, secoue la nuit comme un manteau, perd des étoiles, les ramasse et bondit sur un fil imaginaire de funambule. Quel talent, quelle grande petite femme !
Face à elle, un Monsieur Loyal du cirque de la vie : Javert, dandy: Emmanuel Barrouyer – un grand à repérer- incarne toute cette ménagerie et plus encore, avec un sens du rythme diabolique, comme s’il perçait le secret de la vitalité de ses personnages. Jamais de masque, mais une intuition jouée sur la scène. Devenant Marius, il rajeunit physiquement et sa gaucherie trouble, mais revoilà Jabert, au bord de l’abîme, que son humanité soudaine pousse au suicide. Il bouge magnifiquement, avec magie, et l’élégance de son phrasé sublime le texte. Le magnifique passage sur la « Lumière » est distribué au public, belle idée.
Un certain mauvais esprit - si appréciable en ces temps de guimauve consensuelle - jaillit même ça et là : le linceul de Cosette…est un drapeau européen. Il y aurait comme une dangereuse sorte d’incitation au réveil moral, à la révolution…à l’amour de la France, grande quand elle est généreuse et généreuse quand elle est elle-même. Ce message patriotique d’Hugo n’a pas été escamoté et c’est là une belle audace.
Ces « Misérables » sont ovationnés par un public bouleversé qui murmure « Admirables ».

Théâtre du Lucernaire. Du mardi au samedi à 20h ( sauf les 6 novembre et 15 décembre) Réservations : 01 45 44 57 34

Le songe, d'August Strindberg

Mise en scène de Diane de Segonzac, assistants : Vincent Gauthier et Jean-Luc Mingot
Reprise du spectacle créé en 2006 dans ce même théâtre du Nord-Ouest.
Le parti-pris généreux de Diane de Segonzac séduit parce qu’elle privilégie la dimension aérienne de cet auteur, ici plus poète surréaliste que métaphysicien ou même encore qu’homme torturé sur une terre où il dit parfois ne pas comprendre la mission qui lui est assignée. Dans le Songe il a décidé qu’Agnès, fille d’Indra, dieu védique de la foudre, est descendue sur terre pour y être confrontée aux malheurs, douleurs, inquiétudes, constats d’échec et d’incommunicabilité des humains dont elle partage la vie de tous les jours. Elle accepte leurs conseils, comme celui de ne jamais « chercher querelle à Dieu ». Pour eux vivre constitue le premier des songes. Pourtant l’un des trente personnages qu’elle rencontre questionné par son partenaire : « de quoi as-tu le plus souffert ? » lui répond : « d’exister ». Un officier, un avocat, un poète escortent Agnès sur l’immense plateau presque nu où ne figure qu'un minimum d’accessoires. Les costumes de Catherine Lainard sont chatoyants ou dépouillés et la musique de Frédéric Ligier composée pour la mise en scène est limpide. Les lumières signées Baptiste Mallek et Jean-Luc Mingot sont parlantes. La porte plantée au centre de la scène devient un miroir. Aïcha Finance, Agnès vibrante et magnétique, qui la franchit enfin pour remonter là d’où elle venait, la laisse ouverte sur l’infini. Les neuf comédiens et comédiennes sont tous remarquables.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Strindberg.
Dates et réservations : 01 47 70 32 75.

31 octobre 2009

Grasse matinée, de René de Obaldia

Quoi de plus excitant qu’une soirée au cimetière, en compagnie de deux exquises locataires de cercueil ? Et sans faire le mur !Et sans soupçon de nécrophilie !
L’immense dramaturge René de Obaldia (Quatre-vingt-onze ans et sur les planches il y a quelques mois) a écrit cette incroyable pièce il y a une quinzaine d’années, à un âge où il croyait peut-être à une mort prochaine et avait décidé d’en rire ou d’en faire rire.
Deux femmes que tout sépare - la condition et les conditions de vie - se retrouvent, par le hasard des inhumations, placées côte à côte et entament une conversation d’au-delà sur le temps qui passe ou ne passe pas. Les trains, eux, passent - La Flèche bleue, contraction poétique du Train bleu et de la Flèche d’or - et l’aristocrate (Cyrielle Claire) les aime ces trains, dont elle compte les wagons, et, par l’horaire , sait où ils mènent. La banlieusarde (Marie Le Cam) nu-pieds à pompons et argot à la bouche préférerait « être encore de chair » et revenir prendre du bon temps.
Au-delà du macabre, comme on sait en rire en Angleterre ou le fêter comme en Amérique centrale (terre d’origine d’Obaldia, avec sa Picardie maternelle ) la fable monte en puissance et en poésie, portée par l’aérienne Cyrielle Claire, au maintien parfait, à la silhouette de Katherine Hepburn, qui tire sa colocataire vers le haut, vers un français plus châtié, des idées de réincarnation ou même de résurrection. Il faut croire en Dieu et dans la régularité des chemins de fer, ma petite ! Parfois, un avion passe ; Obaldia, qui n’a que faire des détails techniques, affecte un Boeing 737 (court-courrier) à un vol Paris-Tokyo et alors ? C’est un avion à traînée blanche, une idée du ciel !
Que de trouvailles, de saute-mouton, de mots malicieux et réveilleurs, de foi drôle et naïve, d’incitation à la vie qui ne se présente qu’une fois.
Les deux actrices, antinomiques à souhait, se complètent admirablement et jouent leur partition avec finesse.
La mise en scène de Thomas Le Douarec est brillante, train-fantômesque, avec des carillons osseux, des danses rotules : on existe, on crie dans le noir. Le feu-follet Le Douarec éclaire le cimetière et les mâchoires claquent dans cette danse macabre réjouissante. Cette insolence baroque choque, cette crudité surprend, il n’y a pas de retenue et c’est tant mieux !
Des scènes d’anthologie (le coït kamikaze, la sortie du tombeau) alternent avec des variations poétiques, l’écoute des oiseaux, l’hommage à un nouveau jour sur la terre.
Spectacle total et comédiennes d’absolu. Et un seul péril : la vitalité d’Obaldia, contagieuse en diable !
Christian-Luc Morel

Théâtre des Mathurins. Du mardi au samedi à 20h45, matinée le dimanche à 15h. Réservations : 01 42 65 90 00

28 octobre 2009

La cruche cassée, d'Heinrich von Kleist

Mise en scène de Thomas Bouvet
Ce spectacle collant apparemment à l’esprit de l’unique farce commise par H.v.K. en rajoute des tonnes, le but étant de la rendre fracassante. Mise en scène aux lumières cruelles et, avant même que tout débute, des bruits insupportables: ça frappe-frappe-frappe contre un mur et le spectateur aux tympans agressés par les décibels sursaute. Ce qui doit faire frétiller Thomas Bouvet ( récompensé par le prix Théâtre 13 des jeunes metteurs en scène 2009) qui a décidé d’aller plus loin que loin dans un enchaînement où s’enchevêtrent dérisions, défoulements destinés à être jubilatoires et autres provocations. Une jeune personne (Eve) vit chez sa mère, veuve (Dame Marthe). Un individu s’est introduit chez elles une nuit dans le but de déflorer la pucelle. Surpris, il s’est sauvé, sautant par la fenêtre et cassant une cruche, métaphorique bien sûr, mais on ne saura jamais s’il a seulement ‘renversé’ Eve. Lieu presque nu et rideaux de fond noirs, la scène est le tribunal où siègent le juge Adam, ses assesseurs, un greffier, mais également un super-juge venu vérifier que la justice fonctionne bien. Dame Marthe, plaignante éplorée mais surtout vociférante, témoigne. Faut-il vous suggérer que ce juge est, en fait, le monstre qui cette nuit-là… Tenues effarantes, les torses des comédiens sont recouverts de textiles transparents qui ne laissent rien ignorer de leur plastique non plus que de leurs côtes (d’Adam), autour du cou ils ont des grotesques mini-cravates évoquant des jabots d’avocats. Leurs faces blanches sont maculées de noir et leurs dos parfois tatoués. Jouant la plupart du temps face public, ce qui fait qu’ils n’ont pas de vrais rapports entre eux et que la compréhension du texte en souffre un peu, les voilà qui gigotent soudain sous des lumières infernales. Ils grimacent atrocement ; on pense à Dracula. Dame Brigitte, tante de la jeune fille, dans une robe cascadante, perchée au centre du plateau sur une vertigineuse échelle, affiche des allures de statue de la liberté, on se demande vaguement pourquoi. Les comédiens, véhéments, et les comédiennes, charnelles, ont forcément un punch d’enfer. Leurs performances et le parti-pris de Thomas Bouvet dans sa mise-en-canular d’une œuvre singulière vous tenteraient-ils ?
Créé au Théâtre 13, ce spectacle va, bien sûr, poursuivre sa carrière . Guettez-le.

27 octobre 2009

L'illusion conjugale, d'Eric Assous

Auteur à la mode, Assous ne vole pas son mérite.
Héritier de Renard, Guitry, Achard et Roussin, ce qui déjà n’est pas mal, il imprime sa marque de fabrication en ajoutant un peu de cette cruauté et de cette dureté qui font tout le charme de nos mœurs et de notre temps.
Lors d’une discussion au bord du balcon - on pense aussi au bastingage d’un paquebot en haute mer… le mariage ?- Madame veut savoir, non seulement si Monsieur l’a trompée, mais combien de fois. La sincérité dans le couple comme jeu de la vérité. Monsieur s’y colle et se confesse : il y a deux chiffres au nombre. Madame, à son tour, avoue un seul petit adultère. Et Monsieur considère que c’est beaucoup plus grave et plus « impliquant », comme on dit dans les chaumières à paraboles. Un ami est convoqué- le meilleur de Monsieur- est-ce lui ?
Le trio est réuni.
Monsieur, c’est Jean-Luc Moreau qui assure aussi la mise en scène, et c’est peu dire qu’il excelle dans ce qu’il entreprend, avec sa tête de vieil adolescent charmeur aux cheveux de neige. Madame, Isabelle Gélinas, se la joue en bourgeoise désoeuvrée et capricieuse, dure, car il faut être contemporaine, aimante, fanée par la tromperie de son époux et des larmes sous le fond de teint Guerlain.
L’ami, c’est le sublimissime José Paul, silhouette de jeune homme éternel, yeux rieurs et narquois. Gravité, cruauté, il campe le personnage le plus abouti, le plus blessé, le plus pur sans doute de la pièce. Un acteur de tout premier ordre qui bouleverse, émeut, arrache ses pansements : un bonheur de théâtre.
Avec un argument si mince, l’ « Illusion » ressemble déjà à un classique. La langue n’est pas triviale, la charge est sans lourdeur, le couple est déchiqueté, passé à la moulinette . Les dames ne sont pas meilleures que les messieurs. Chacun aime à sa façon, avec ses œillères. Pas de recette vulgaire : Mars et Vénus sont laissés à leur nuit.
Il y a des auteurs contemporains, il y a de grands acteurs de théâtre non cacochymes, il y a une relève. A l’ « Œuvre », pour vous en convaincre.

Christian-Luc Morel

Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 21 heures, également samedi à 18 h30 et dimanche à 15 h30. Réservations : 01 44 53 88 88

24 octobre 2009

Ces années-là

Ces années-là, Saint Germain des Prés
Dominique Conte chante Vian, Ferré, Queneau, Prévert , Brel, Gainsbourg, Béart.

Le Théâtre de Nesle est tout contre la Seine, là où depuis toujours règne un esprit frondeur. Des esprits aiguisés et des poètes en rébellion contre une langue codifiée, alexandrinée s’y sont rejoints, côtoyés et y ont festoyé. Ces ‘années-là’ d’après la deuxième guerre mondiale dans un pays libéré, ils réinventaient tout, immergés qu’ils étaient dans des musiques physiques, voyez instinctives, puisque le jazz avait - Thank God !- franchi l’Atlantique.
Et Vian jouait de sa trompinette rue de la Huchette . Cela vous ne le savez que trop . Et vous vous souvenez aussi que dans ce même théâtre, la pétulante Corinne Cousin avec son spectacle : « Les années Saint Germain » nous l’a fait revivre très récemment. Mais c’est si bon de s’y replonger une fois encore. Et aussi de convier à vous accompagner un petit-fils, une petite fille ou les deux à la fois (ils peuvent veiller puisque ce spectacle se donne uniquement le mardi : le lendemain matin on ne va pas au collège) ou encore un charter de cousins venus de province. Dominique Conte , cette « comtesse » metteur en scène, chorégraphe dans des théâtres aussi prestigieux que les Folies- Bergère ou l’Alcazar, élégante comédienne en tailleur-pantalon noir, chante. Dix fois sur neuf Gréco est là, mais ses textes de liaison nous accompagnent aimablement et ses musiciens trentenaires, « mes fraîcheurs » au violon, à la guitare et à des percussions inventives sont des plus que sur-doués . Dominique Conte leur offre ces plages où ils peuvent jouer en solo. Projections d’images d’époque sur un vrai mur sans toile ni écran. Soit authenticité et retour à une sorte de case départ dans un lieu qui jadis fut un jardin de couvent. O saint Germain ! vous n’aurez pas de mal à faire en sorte que ce spectacle rassasiant affiche complet.
Théâtre de Nesle, le mardi à 21 heures. Réservations: 01 46 34 61 04

21 octobre 2009

Père, D'August Strindberg

De nos jours des messieurs de plus en plus nombreux - selon les statistiques des journaux, mais voyez quelles statistiques et quels journaux !- se ruent sur les tests ADN pour tenter de prouver qu’ils ne sont pas les géniteurs de leurs enfants, afin probablement de ne plus payer la pension alimentaire qu’un divorce leur impose et on a une pensée plus qu’émue pour August Strindberg. Lui qui, dans cette pièce longue, pléthorique et poignante, si souvent montée par des compagnies prestigieuses, fait du capitaine Adolf, son personnage central, un homme déchiré parce qu’ il n’aura jamais la confirmation que sa femme (Laura) l’a trompé et qu’il n’est pas le père « biologique » de sa fille. Selon lui les femmes sont des ensorceleuses, des traîtresses-nées sans âme qui ne peuvent rien vraiment partager avec les hommes. Il commente : « la force naturelle est vaincue par la faiblesse sournoise ». N’étant peut-être pas le géniteur de la charmante Bertha , il tente de l’éloigner de la maison, clamant qu’il veut organiser son avenir : elle étudiera pour devenir institutrice et aider des enfants à devenir ce qu’ils peuvent ou doivent être. On sent que l’homme taraudé par des doutes de tous ordres et qu’il croit métaphysiques, et dont l’univers tour à tour explose ou se rétrécit, n’envisage plus la suite de son existence qu’en termes de haine, trahisons , preuves ou soupçons, pièges et manipulations, mais aussi tendresses refoulées. L’une des premières répliques qu’il adresse au frère de son épouse, pasteur luthérien, lui-même en proie à autant de doutes que de certitudes est : « J’ai encore couché avec la servante, cher beau-frère ». On pressent que cet Adolf va basculer dans la démence. A la suite d’une parole qu’il juge malheureuse et offensante pour lui, il tente d’étrangler son épouse et de revolvériser sa fille avec l’arme sortie d’un tiroir fermé à clef du bureau où, paranoïaque, il garde et cache cahiers de comptes, billets de banque et albums de photos. La suite ? Le médecin - nouvellement ‘de famille’- aidé par l’aide de camp du capitaine Adolf et sa vieille nounou Margret qui après avoir évoqué de doux souvenirs de son enfance et lui avoir chanté des berceuses, lui passeront en douce une camisole de force. Il finit par succomber à une attaque mais « il a prié Dieu juste avant de mourir »... La pièce, rythmée au début, s’alanguit vers la fin jusqu’à frôler le mélo : blâmez l’auteur pour cela et non le metteur en scène parfaitement fidèle au texte et à l’esprit d’un dramaturge qu’il décrypte subtilement. La distribution est dominée par Pierre Sourdive : Adolf névrosé, puis pitoyable mais aussi à la violence effrayante; sa performance est étonnante . Face à lui Analia Perego ( Laura, sa femme) voyez version féminine de la statue du commandeur, arbore une retenue et une raideur pétrifiantes. Leurs cinq partenaires sont ‘en phase’ et s’épaulent : personnages dérangeants parce que dérangés qui devront vivre pour aussi témoigner ; ils nous touchent infiniment.

Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’intégrale Strindberg, jusqu'au 14 février. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

19 octobre 2009

Femme de Tchekhov

Femme de Tchekhov, de et avec Catherine Aymerie
D’après Anton Tchekhov
Mise en scène de Paula Brunet Sancho
Donc ‘de’ et ‘avec’ Catherine Aymerie mais surtout ‘d’après’ Tchekhov. Catherine Aymerie est amoureuse d’Anton mais aussi et d’abord de ces femmes qu’il a admirées et si bien comprises , tant la part de féminité de cet être aérien et inclassable est vraie. Perfectionniste, la comédienne, ne prenant aucun risque, s’est constitué une équipe : metteur en scène, lumières, scénographie, costumes ( le sien plus qu’élaboré est somptueux) et bande sonore déménageants . Elle s’est ‘sonorisée’ pour mieux envahir un espace qu’elle investit n’y accueillant qu’un fauteuil qui deviendra le lieu imaginaire de ses protagonistes. Elle est à la fois et successivement ces dix-sept femmes, mères, filles, sœurs, confidentes, ou servantes, plus quelques hommes pour faire bon poids, tous Slaves qui sous le coup de l’émotion, riant, pleurant, en proie à des problèmes existentiels nous renvoient à nous-mêmes. Une gracieuse mouette vient de s’effondrer aux pieds de son ex-amant et de Lioubov, ancienne comédienne et mère peut-être irresponsable, propriétaire de cette glorieuse Cerisaie, qui va être vendue et démantelée . Donc l’an prochain à Moscou ? Mais « nous allons vivre, oncle Vania ! ». Et encore « il faut supporter les épreuves que le sort… » et enfin « je ne suis qu’un personnage épisodique ». Boucle bouclée. Sortie de scène, Catherine, rayonnante, y revient pour des saluts nourris.
Théâtre Mouffetard, jusqu’au 20 novembre, du mercredi au samedi à 18h30. Réservations : 01 43 31 11 99

Le cheval évanoui, de Françoise Sagan

Oberkampf, rue Saint Maur, ces hauts lieux de la nuit parisienne « branchée », outre les bars de nuit où l’ambiance ne faiblit qu’avec l’aube, fourmillent d’extraordinaires petits théâtres, laboratoires de création et de recréation. Parmi eux, le plus étonnant, le « Côté Cour », offre une vraie salle rouge avec des fauteuils confortables, le tout derrière des vitraux, au fond d’un immeuble à poutrelles. Et côté programmes, du très bon.
« Le Cheval évanoui » qui a triomphé plusieurs mois sur les Grands Boulevards, au Théâtre du Nord-Ouest, , est repris en ce moment sur cette scène avec son équipe intégrale, pour une série de représentations exceptionnelles et il ne faut pas le manquer.
Lord et Lady Chesterfield vivent ou survivent après tant d’années de mariage, au milieu de leurs chevaux et de leurs domestiques. Bertram, le fils est un dadais genre « Homme Savant ».
La fille, Priscilla, est en Europe, c’est à dire hors de l’Ile et à Paris, c’est à dire à Babylone. Elle débarque justement, mais pas seule, avec un amoureux français qui veut l’épouser. Drames, pleurs, on y consent, mais le séducteur continental se révèle être un croqueur de dot qui apporte, dans ses bagages, une surprenante sœur, laquelle n’est autre que sa maîtresse, venue séduire Bertram, le frère. Coup double. Mais l’amour déjoue ces plans bien établis. Lord Chersterfield, qui s’ennuie tant, va jouer sa dernière carte, pour la plus grande des confusions familiales.
Sagan la subversive, le « charmant petit monstre » (selon Mauriac) signe là une de ses pièces sur les surprises de l’amour les plus légères et les plus profondes. Pour lui donner vie, une équipe de comédiens exceptionnels se déchaîne sur une scène qu’ils agrandissent comme les comètes éclairent le ciel. Yves Jouffroy, gentleman-félin d’une présence intense, donne de grands coups de patte à sa fade portée, aux côtés de la léonine Nicole Gros, qui n’en pense pas moins mais joue les convenances en pleine jungle. Les rejetons (Ludovic Coquin, formidable puceau douloureux et Claudia Taïna, héritière geignarde et lubrique) sont impayables dans la férocité. L’escroc, la petite frappe, c’est Jeff Esperansa, gamin insupportable et sa maîtresse, c’est simplement la divine, Martha Mailfert, qui tue par sa beauté, que ne dépasse que la justesse de son jeu.
(Les seconds rôles, Soames, le valet -Gérard Cheyfus- et le baronet fat Julien Dodoz sont parfaits). On rit, beaucoup, on savoure les mots-pâtes de fruits (parfois au cyanure) de la Sagan, on s’étonne encore de l’art du si bien dire de cette dame étonnante.
La mise en scène d’Alexandre Berdat dégrafe le texte pour mieux laisser battre le cœur et l’émotion monte, comme une musique nostalgique dans la nuit.Qu’il y ait de telles bulles de perfection, çà ou là, est un des mystères de Paris.
Christian-Luc Morel

Théâtre Côté Cour, 12 rue Edouard Lockroy, Paris-XIème. Le lundi à 19h, matinée le dimanche à 17h. Réservations : 01 47 00 43 55.
theatrecotecour@free.fr

18 octobre 2009

Dom Juan, adapté de Molière par Cyril Le Grix

La précision s’impose, afin de lever toute ambiguïté.
Il s’agit ici d’une version « allégée » - Molière ferait-il grossir ? - de la célèbre pièce, moins la farce, c’est à dire la drôlerie, avec plus de noirceur, c’est à dire de conscience contemporaine.
Cette espièglerie énoncée, la reprise de cette version montée au Théâtre du Nord-Ouest, lors du cycle-culte consacré à Molière, avec une nouvelle scénographie adaptée à la configuration du Mouffetard, constitue un des grands moments de cette rentrée théâtrale.
Parce que Le Grix est un jeune homme intelligent et brillant qui a songé à l’un de nos grands comédiens, Jean-Pierre Bernard, pour incarner un Dom Juan mûr et tourmenté : « Encore vingt ou trente ans de cette vie-là… » et le héros, dans sa folie, ne peut ignorer qu’il y est déjà ! Jean-Pierre Bernard, physique de grand d’Espagne, épée imaginaire à côté, Méphistophélès débonnaire, presque compatissant, invente un personnage, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde dans un tel répertoire. Tour à tour il se travestira en gentilhomme sylvestre, en vieil enfant à cauchemars- la scène de la visite du père est une vraie trouvaille à la Le Grix - en élégant monomane qui ne peut décidément importuner Dieu par des jérémiades insincères de moribond. Le naturel, la force, la densité, la rouerie de ce Dom Juan Bernardin raviront les amateurs, d’autant qu’autour de lui, Sganarelle, interprété par le sensible et truculent Alexandre Mousset, devient un héros romantique que l’indigence aurait poussé à se faire valet et à « gouailler » pour survivre, le contraire de sa nature… et que Catherine Jarrett est une belle comédienne française ; sa diction mériterait que l’on mit majuscule et tiret à ces deux mots-là… vibrante et douloureuse et chrétienne Elvire, si belle. A Carole Schaal et Philippe Fosse, on demande un peu trop (que de rôles, c’est tout juste s’ils ne déchirent pas les billets !) mais ils s’en acquittent talentueusement. Quant au Commandeur, c’est la voix de Laurent Terzieff.
Encore une fois, il ne faudrait pas donner aux théâtres la fâcheuse idée de monter des versions courtes, donc économique et plus accessibles… Une œuvre repose sur l’équilibre d’ascensions et de plaines. Les sommets peuvent aussi créer une sensation d’ennui.
Rien de tout cela dans cette création, délicate et vibrante, servie par la passion des comédiens et la sensibilité de Cyril Le Grix, au service de Molière.
Christian-Luc Morel

Théâtre Mouffetard, du mercredi au samedi à 20 h30, également samedi à 17h.
Matinée : dimanche à 15h. Réservations : 01 433 11 19

15 octobre 2009

Le pélican d'August Strindberg

Adaptation, mise en scène, lumières et décor de Patrice Le Cadre
Le chef de famille vient de mourir, laissant un fils étudiant un peu dépressif Fredrik (Sylvestre Bourdeau), une fille Gerda (Marina Valleix) , ingénue tout récemment mariée à un Axel (Lionel Emery) très sûr de lui et du genre plastronnant et Elise ( Lilit Simonian), sa veuve énergique et qui fait face. Ils vivent dans une maison où règne un froid glacial, parce qu’ elle refuse de faire fonctionner le poêle, pour des raisons d’économie clame-t-elle. Très vite on comprend que ce n’est qu’une façade, que la mère est une espèce de sorcière cruelle, avare, égoïste, haineuse et hystérique. Maîtresse du gendre qu’elle a choisi pour sa fille et qui est en fait cynique et intéressé, elle a désespéré son propre époux jusqu’à ce qu’il choisisse la mort. Si l’on résumait ainsi la pièce, cela donnerait un mélodrame, voyez boulevard du crime avec bons versus méchants. Mais Strindberg montre et dissèque machiavéliquement la fausseté, l’hypocrisie qui peuvent se dissimuler sous des comportements paternels, maternels ou filiaux. Il analyse les rancoeurs accumulées dans l’enfance et l’adolescence, susceptibles de gangrener le reste d’une vie, aussi bien que les bouffées, relents de tendresse et autres rêves qui maintiennent en vie ceux qui tentent de demeurer trop longtemps des enfants confiants. Guettant leurs angoisses, il partage leurs paradis perdus et nous émeut infiniment. Patrice Le Cadre utilise étonnamment le modeste plateau de la salle Economidès. Des petits meubles, tables avec lampes minimalistes, une bibliothèque, un poêle, aussi le rocking-chair et la méridienne où le père de famille s’installait avec bonheur sont au rendez-vous; mais des musiques interstellaires et tonitruantes vous donnent froid dans le dos. Les lumières sont hallucinantes et les comédiens hallucinés: arpentant la scène, ils hurlent, s’agrippent les uns aux autres, se donnent des coups de pied vengeurs, larmoient, sanglotent. A la fin la scène et la salle sont envahies par la fumée de la maison à laquelle Fredrik, désespéré a mis le feu. Leur mère, ordure démasquée, a sauté par la fenêtre. Étreignant sa sœur, il évoque les parfums des épices confisquées dans le placard de la cuisine par cette mère ( à qui ils n’en veulent peut-être même plus maintenant) et que le feu ravive ; parfums des fleurs aux odeurs enivrantes de leur enfance, ce paradis perdu et retrouvé trop tard. Les comédiens ont pris leurs rôles à bras le corps. Ils sont tous remarquables, (mention spéciale à Cécile Descamps, la vieille servante Margret, si authentiquement raisonnable mais encore chaleureuse et tendre). Le soir de la première le public les a ovationnés.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Strindberg jusqu’au 14 février. Dates et réservations : 01 47 70 32 75.

13 octobre 2009

Mademoiselle Julie, d'August Strindberg

Mise en scène: Jean-Luc Jeener
L’intégrale Strindberg a démarré en force au Théâtre du Nord-Ouest avec cette pièce souvent considérée comme son chef-d’œuvre. L’intrigue est cruelle : au solstice d’été, plus précisément la nuit de la Saint Jean, Monsieur le Comte danse avec ses amis, des scottish, ces polkas à la mode dans les années 1880. Restée à l’intérieur du château ' Mademoiselle’ Julie, comme doivent l’appeler les employés stylés, débarque à la cuisine où Jean le fidèle domestique embrasse Kristin la servante à laquelle il est fiancé. Kristin ayant un temps quitté la scène pour vaquer, la jeune aristocrate humilie le valet et va jusqu’à lui intimer l’ordre de lui baiser les pieds. Il s’exécute. Mais très vite dans un long récit il lui avoue qu’il est amoureux d’elle depuis le jour où il l’a aperçue, il y a bien des années de cela. Elle est touchée, « craque », boit verre de vin sur verre de vin, cependant que Kristin s’est endormie. Séquence suivante : l’acte de chair ayant été commis, Julie se sent déshonorée à ses propres yeux comme à ceux de la société. Nouveau coup de théâtre, Jean une fois rhabillé tient à Julie des discours cyniques et injurieux, l’accablant de son mépris, puis lui ordonne d’aller dévaliser son père pour récupérer l’argent nécessaire à leur établissement dans un canton helvétique où il veut prendre la direction d’un hôtel. Julie, anéantie, mais incapable de lui désobéir finira par le faire et envisagera le voyage. Le dégoût d’elle-même rejoignant celui que Jean éprouve pour le genre humain, elle tente de lui raconter ses vérités à elle; en fait c’est une pauvre fille depuis toujours en plein désarroi car issue d’une union inégale, et dont la mère ancienne servante au destin tragique est morte très tôt. Après des considérations sur ce que les convictions religieuses peuvent laisser supporter à une chrétien, la pièce, qui dans la version de Jean-Luc Jeener a démarré plutôt lentement, s’achève abruptement sur un coup de feu, le pistolet étant celui que Jean conservait dans une cachette. La pièce, poignante et dérangeante repose sur les épaules de trois comédiens : Audrey Sourdive, blonde sculpturale, au physique scandinave, relève hardiment un énorme défi : Isabelle Adjani et Fanny Ardant ont excellé dans le rôle de Julie mais elle est tout aussi bouleversante. Jean Tom, à la présence dense, sachant rendre sa voix grave et hypnotique, est un Jean redoutable de rouerie et de cynisme masqués par un sourire poupin. Nathalie Lucas est Kristin, domestique véhémente mais digne et pathétique. Le décor est minimaliste, nappes et lustre rouge-sang, chaises sans style. Quant à la mise en scène, elle est très ‘physique’ : on ne cesse de s’empoigner, de s’étreindre, de se colleter, ;Jean dévore une assiettée de veau en sauce dont l’odeur fait saliver les spectateurs, étendus par terre à demi-nus Jean et Julie sont émouvants. Julie (qui a quitté sa sublime robe blanche au décolleté parfait pour endosser une tenue de voyage tout aussi élégante) veut emmener en Suisse une vraie perruche qui volète dans sa cage… On est très percuté.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 14 février, en alternance.
Dates et réservations : 01 47 70 32 75.

12 octobre 2009

Giacomo sur les planches

de et avec Gilbert Ponté
Pour un monsieur ou une dame qui convoque, solitaire, le public pour lui dire : « Je suis drôle », il y a un terme affectueux wall-street English à traduire par « Revue d’un homme seul (ou d’une dame seule). Un peu fiche empoussiérée d’agence matrimoniale…
Avec Giacomo, dangereux récidiviste, maniaque sexuel, il y a sur scène trop de monde et trop d’amour pour un seul cœur.
Il faut d’abord embarquer pour un pays imaginaire. Quelques secondes de surprise. Qu’est-ce que c’est ? Un imitateur, un mime, un fou, un diable de boîte: qui est-ce ?
Un petit garçon d’origine italienne, fruit de l’amour de ses parents, partis gagner leur vie en France.
Nous sommes dans la cour de récréation. Les jeux sont faits. Zorro, c’est le beau, Garcia , le gros, pour Giacomo c’est déjà la lune. Cela tombe bien : nous sommes en 1969 et l’on joue alors à la fusée. Il y a l’ineffable Sandrine, qui gravite autour du cercle masculin, avec son appareil dentaire, petite fille curieuse mais qui a le grand défaut…d’être une fille !
Et, de saut de ballon à saute-mouton, l’on entre dans l’appartement familial. La mère se désespère de Giacomo, qui s’intéresse au théâtre, à cause de la fête de fin d’année, papa se repose du chantier, maman prie, papa blasphème gentiment, juste pour l’ennuyer. Et puis il y l’oncle ancien de l’« Indo », mutilé et grand lecteur, qui écoute son neveu et lui donne la réplique, et l’on rit des imitations jamais blessantes.
On voit défiler les années soixante par la fenêtre d’une 404 (ou d’une 504 toute neuve).
La meilleure scène : retour de la visite à un appartement « de standing » où se sont élevés de leurs amis (lui, contremaître) maman, soufflée et laquée, effondrée comme le chauffeur-papa, par la distance qui existe désormais avec leurs anciens amis, mais plus encore par cette dévotion au matérialisme qui révèle la mort d’une âme.Leur foi à eux, italiens, parfaitement français, sans renoncement à leur origine, un peu xénophobes de propos (mais chrétiens de comportement) donne l’occasion à Giacomo d’une scène à l’église qui ne choque pas, même s’il chatouille certain saint : le prêtre ainsi n’est pas une caricature : la mère de Giacomo est une femme bien, qui porte les journaux et le fils de notaire, qui peine à faire l’enfant de chœur (Giacomo donne l’exemple) renifle : il l’envoie se moucher ! Tout ceci, ponctué de musiques bien choisies, d’images vidéo, réglé par la mise en scène brillante de Stéphane Aucante.
Tableau d’une immigration amoureuse…d’une France aimée, d’une vocation pour le théâtre et Molière, qu’on doit bien dire, parce que c’est du français, Giacomo est excessif. Cela ne se fait plus cette naïveté, cela ne se fait plus d’émouvoir, on doit peut-être, dans les théâtres, faire…autre chose que du théâtre, non ?
A ma grande honte, je suis sorti heureux. Vite, j’ai repris mon masque de contemporain à qui on ne la fait pas. Je suis sorti dignement du rêve de Giacomo.
Mais soyez prévenus : pour se venger, il reviendra dans les vôtres.
Christian-Luc Morel

La Manufacture des abbesses, 7 rue Véron, Paris XVIIIème. Du jeudi au samedi à 21 heures. Réservations : 01 42 33 42 03

10 octobre 2009

Trahisons, de Harold Pinter

traduction Eric Kahane
Mise en scène de Mitch Hooper
Cette pièce de Pinter, traduite par son collaborateur de toujours Eric Kahane date de 1978, soit 18 ans après ce Gardien qui a fait de l’énigmatique et fulgurant dramaturge le phare de la génération de l’après-guerre, que copient aujourd’hui inconsciemment des auteurs de l’âge de ses fils, voire petits-fils. Cela donne des vaudevilles format ‘light’ souvent bâclés, avec personnages sans métaphysique, ni blessures profondes, ni volonté de les analyser pour les surmonter. Seule demeure celle d’aborder un partenaire de plus, forcément éphémère, dont on ne veut surtout pas savoir grand chose. Alors on zappe pour ne pas commencer à penser et parce qu’on ne sait plus tirer les leçons de rien. Souffrir, on a déjà forcément donné, n’est-ce pas ? Le titre originel de la pièce est Betrayal, soit Trahison. Pourquoi avoir ajouté ce ‘s’ du pluriel ? Mais cela c’est l’affaire du duo Pinter-Kahane. La première scène se situe une fois qu’est arrivé à son terme l’imbroglio intellectuel, sentimental et même plus encore, qui a mené Emma ( à la tête d’une galerie et épouse de Robert, éditeur aux choix qu’il croit très serrés) à devenir la maîtresse de Jerry, l’ami de toujours de son mari. Et puis des flash-backs ? Tout va très vite , questions, réponses : « Tu lui as tout dit sur moi ? » « J’étais son meilleur ami ». « Mon mariage est fini ». C’est faussement simple parce qu’avec Pinter on est toujours au-delà des mots. Sur scène des meubles rudimentaires recouverts de draps et qu’on déplace pendant les noirs, mais aussi des espaces ressemblant par lesquels s’échapper grâce à des lumières blanches en arrière-plan. En prime il cette reconstitution d’un voyage à Venise, avec votre serveur à la belle prestance à qui le couple (on ne vous précisera pas lequel) commande des italieneries gouleyantes qu’ils dégustent sur le plateau, et qui nous font saliver. Le tout est remarquablement mené, pas la moindre morte mi-temps . Les comédiens sont décapants, Sacha Petronijevic en tête et ses camarades Alexis Victor et Rodolphe Delalaine. Delphine Lazitout ‘la’ seule femme au milieu d’eux est tendue et intense. On sort du Lucernaire troublé et comblé, et on se dit : «si certaines relations sont faussées, qu’est-ce alors que trahir ceux qu’on aime si ce n’est se trahir soi-même ?» . On replonge alors dans des abîmes de perplexités. Merci à la compagnie DemainOnDéménage de nous proposer ce spectacle détonnant.
Théâtre Le Lucernaire, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 17h.Réservations : 01 45 44 57 34

05 octobre 2009

Les Îles Kerguelen, d' Alexis Ragougneau

Les Îles Kerguelen, d’Alexis Ragougneau
Mise en scène de Frédéric Ozier
Donc le 12 février 1772, en France, sous Louis XV, roi controversé n’est-ce pas ? Yves de Kerguélen, gentilhomme breton, sur son navire le Roland, aborde des îles australes insoupçonnées. Deux siècles avant lui un certain Christophe C. mais bon …
Dans la pièce on sent et on entend un vent qui vous happe. L’auteur a l’amour des mots justes qu’il cible magistralement sans les manipuler, et ses personnages ne sont jamais périphériques non plus que composés ou recomposés. La structure a un côté exploratoire, ça chante, ça a du rythme. La mise en scène, la scénographie, les lumières, les couleurs, les costumes et des comédiens charnels qui investissent tout, servent une pièce qui se veut épique, faisant référence à un passé avec relents de colonisation, d’appropriations de territoires en vue de damer le pion à des voisins, ennemis historiques autant qu’héréditaires. Mais alors pourquoi sort-on de ce spectacle assurément réussi en se disant qu’il a peut-être un côté exercice de style ?
Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 25 octobre. Du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30. Réservations : 01 43 28 36 36.

02 octobre 2009

Coup de foudre à l'île de Pâques

Coup de foudre à l’Ile de Pâques, Eric Aubrahn / Jean Giono
« No man’s an island » : « aucun homme n’est une île » décrétait John Donne, poète anglais fulgurant et contemporain de ce Shakespeare qui, lui aussi, avait donné une île pour refuge à son Prospéro de la Tempête. Personnage tenté de s’adonner ou de s’abandonner à la pratique de magies, ces drogues, mais pourquoi déjà ? La fascination pour les îles est à l’affiche cette saison-ci qui voit, à la Cartoucherie de Vincennes, le Théâtre de la Tempête (tiens-tiens !) programmer « Les îles Kerguelen », de l’étonnant Alexis Ragougneau. Convergences ?
Eric Aubrahn est le petit-fils d’un très remarquable poète. Héritage qu’il revendique. Seul en scène, présence dense, diseur et comédien sincère et sobre, il s’est mis à raconter. Soit Franck et Clara : Lui ‘cadre dynamique’ apparemment sans le moindre problème de statut ou autre, et Elle ethnologue -archéologue confirmée …ni l’un ni l’autre des jeunots largués . C’est Lui qui, dit-il, veut entrer dans son jeu-à-Elle, réinventer un parcours, un monde, plusieurs mondes meilleurs et découvrir ensemble un amour idéal, acquis d’ancienne ou de toute récente haute lutte, peut-être même fragile et illusoire et dont on se demande s’il ne risque pas d’accoucher que d’îlots. Prudent, Eric a recruté ( vous avez dit récupéré ?) et embarqué dans son aventure Jean Giono, ce tendre et vrai -faux terrien charnel mais si pertinent, dont il a inclus des textes lumineux dans la deuxième partie d’un spectacle inclassable. Donc à vous de voir.
Théâtre des Déchargeurs, jusqu’au 17 décembre, le jeudi à 20h.
Réservations : 01 42 36 70 56

Coup de foudre à l'île de Pâques

Coup de foudre à l’Ile de Pâques, Eric Aubrahn / Jean Giono
« No man’s an island » : « aucun homme n’est une île » décrétait John Donne, poète anglais fulgurant et contemporain de ce Shakespeare qui, lui aussi, avait donné une île pour refuge à son Prospéro de la Tempête. Personnage tenté de s’adonner ou de s’abandonner à la pratique de magies, ces drogues, mais pourquoi déjà ? La fascination pour les îles est à l’affiche cette saison-ci qui voit, à la Cartoucherie de Vincennes, le Théâtre de la Tempête (tiens-tiens !) programmer « Les îles Kerguelen », de l’étonnant Alexis Ragougneau. Convergences ?
Eric Aubrahn est le petit-fils d’un très remarquable poète. Héritage qu’il revendique. Seul en scène, présence dense, diseur et comédien sincère et sobre, il s’est mis à raconter. Soit Franck et Clara : Lui ‘cadre dynamique’ apparemment sans le moindre problème de statut ou autre, et Elle ethnologue -archéologue confirmée …ni l’un ni l’autre des jeunots largués . C’est Lui qui, dit-il, veut entrer dans son jeu-à-Elle, réinventer un parcours, un monde, plusieurs mondes meilleurs et découvrir ensemble un amour idéal, acquis d’ancienne ou de toute récente haute lutte, peut-être même fragile et illusoire et dont on se demande s’il ne risque pas d’accoucher que d’îlots. Prudent, Eric a recruté ( vous avez dit récupéré ?) et embarqué dans son aventure Jean Giono, ce tendre et vrai -faux terrien charnel mais si pertinent, dont il a inclus des textes lumineux dans la deuxième partie d’un spectacle inclassable. Donc à vous de voir.
Théâtre des Déchargeurs, jusqu’au 17 décembre, le jeudi à 20h.
Réservations : 01 42 36 70 56

01 octobre 2009

Quatre pièces , de Georges Feydeau

« La salle du Vieux-Colombier, lieu d’invention ». « La Comédie-Française, compagnie missionnaire ». « Feydeau ou l’esprit français ». « Et quatre pièces dont seule la dernière, Feu la mère de Madame, résonne dans les esprits et les souvenirs ».
Un metteur en scène, Rau, immense glacier helvétique, a écrit chacune de ces phrases sur un petit papier. Les papiers se soulèvent sur une table. De tout ceci faire jaillir un spectacle ?
Car il s’agit de création. Le rideau s’ouvre et se lève, hésite.
Et la folie s’installe. Premier tableau : une femme pianiste qui attend un professeur virtuose. Un monsieur ardent de province qui vient connaître lac cocote parisienne. Erreur de palier.
Et l’amour s’arrêterait à ces détails ?
Second tableau: un homme peste contre les monologues et, seul en scène, monologue.
La progression est parfaite.
Troisième tableau. Deux enfants inventent leur vie future. L’enfance , c’est l’horreur. On y tue ses parents, on pratique l’inceste. On devenir l’ennui à venir. Feydeau, aussi sombre… ?
Dernier tableau : l’horreur conjugale. Les enfant ont grandi. On attend la mort et lorsqu’elle sonne à la porte- sous la forme de l’hilarant valet bien laid joué par Christian Hecq- on se réjouit quand même d’avoir à attendre encore.
Et l’on rit, l’on rit comme il se doit et comme on ne devrait pas.
Le duo mythique de « La Forêt » Laurent Stocker-Anne Kessler, le petit prince teigneux et la jeune fille de verre, mûri, tire cet attelage baroque comme deux chevaux blancs excités à le renverser. Ils regardent un feu où brûlent les voilettes, les boas de plumes, les caleçons et les bretelles coincées dans les armoires : on achève bien Feydeau. Enfin le Feydeau de papa, passé au beurre noir d’une certaine vulgarité de boulevard. Feydeau, ici absurde, désespéré, résigné et incisif, apparaît sous le jet à haute pression d’une langue sans grimace, d’une précision et d’un taillage digne… de la Comédie Française . Les regretteurs éternels n’aimeront pas tout (certes une chanson, bien chantée par Léonie Simagra, en langue unique Wall Street English est incongrue au Français) mais ceux qui aiment aimer se réjouiront et tressailliront - oui, chez Feydeau ! - et savoureront cet opéra humain, très humain.
Si vous n’aimez pas Feydeau, courez voir ce Feydeau. Et si vous l’aimez déjà, vous l’aimerez bien mieux après.

Christian-Luc Morel

Théâtre du Vieux-Colombier - Comédie- Française, jusqu’au 25 octobre. Du mardi au samedi à 20h. mardi également à 19 heures . Dimanche à 16 heures. Réservations : 01 44 39 87 00 et 01 44 39 87 01

29 septembre 2009

Les cahiers de Malte Laurids Brigge, de Rainer-Marie Rilke

Au milieu du monde, au centre de Paris, à des lieues de tout le reste, existe un théâtre minuscule, connu de toutes les nations et dont le programme ne change qu’une fois par siècle et ce n’est pas encore confirmé !
La Huchette, près de la rue -du-Chat-qui-Pêche, veillée par Saint Séverin, Saint Julien-le-Pauvre et Notre-Dame, met à l’affiche certes Ionesco depuis cinquante-trois ans, mais ose, régulièrement, proposer un autre spectacle, qui jamais ne déçoit, comète à saisir, vœu accompli.
En ce moment, jusqu’à la fin novembre, c’est Rilke (que les snobs proncent en v.o. - veaux ? - comme « Riquet », sans houppe, en français) Rilke qui, bien dit sonne déjà comme un poème, et ses « Carnets de Malte Laurids Brigge ».
La merveilleuse Bérengère Dautun, grande dame d’une époque qui en produit peu, a adapté et mis en scène ce texte rare où un jeune poète et sa mère, ensemble par la pensée ou une présence absente, évoquent nostalgies et douleurs, fragrance et parfum, souvenir et écriture.
Le jeu de cette immense actrice de la lignée des Edwige Feuillère, mère délicate, tourmentée, réconfortante, sa prononciation parfaite des mots, est d’une insolence absolue face au relâchement déclinant -pas décadent ,réservons ce mot à de meilleures occasions - d’actrices ânonnantes , mâchonnant leur texte comme une gomme, qui provoquent le suicide de tant d’ingénieurs du son dans les petits films éphémères. Le jeune homme, Rilke, bien sûr, c’est Guillaume Bienvenu, jeune premier et premier de la classe, de la classe naturelle qui émerge de son jeu, de sa personne et de la maîtrise émue et sensible de son texte. Ce couple mère-fils bouleverse par l’amour qui les enveloppe, comme une brume de lac, pour les cacher du monde.
Douleur et émerveillement s’emmêlent en les observant: ils révèlent tout ce qui nous manque : l’amour, la paix, l’élévation de l’âme, la tour isolée que Rilke trouvera, au terme de sa vie, en Suisse. Et la misère su poète, lorsque meurt sa mère ou son ami ou la seule personne qui l’a vraiment aimé, cri déchirant parmi les ricanements des vieillards cousus d’or, les fourmis noires ennemies des cigales. Cette misère murmurée et plus aiguë que jamais où mieux l’entendre que sur cette scène?
La provocation serait aujourd’hui dans une telle élégance ?

Christian-Luc Morel

Théâtre de la Huchette, 23, rue de la Huchette, Paris Vème.
Jusqu’au 28 novembre, le samedi à 21h. Réservations : 01 43 26 38 99

27 septembre 2009

Dom Juan de Molière, mise en scène Cyril Le Grix

Décor lisse, meubles et accessoires stylisés, un panneau de fond devenu transparent permet d’apercevoir les personnages avant leurs entrées ou sorties de scène, et c’est tant mieux pour nous. Bande-son avec musiques japonisantes, doux ramages d’oiseaux, bruits de vent et de vagues, projections sur de vrais-faux murs en trompe l’œil avec ombres chinoises. Lumières très travaillées, costumes comme pour Musset. Le Théâtre Mouffetard reprend ce Dom Juan créé au Théâtre du Nord-Ouest il y a quelques mois. C’est une version très intelligemment écourtée: une heure et quart, format qui la fera devenir incontournable pour nos lycéens. Trois comédiens et deux comédiennes pour la pièce la plus métaphysique de Molière. Personnage central et recentré par l’habile Cyril le Grix : Dom Juan, alias Jean-Pierre Bernard, comédien aux CV et palmarès impressionnants est un séducteur sur le retour, dont on ne saura pas un instant si ce qu’il dit de ses conquêtes féminines a quoi que ce soit à voir avec la réalité. Barbe, moustache et chevelure plus sel que poivre, il ressemble à un vieux prof en retraite, depuis combien de temps déjà ? à un inlassable donneur de leçons ou encore à un politicard ayant eu sa mini-minute de gloire face à vos caméras-télé, il y a combien de décennies déjà aussi? Avec Sganarelle, son domestique (excellent Alexandre Mousset ) lequel éprouve pour son patron de l’affection, de la tendresse et probablement autant de fascination que de répulsion, il ne partage rien, or on suppose que leur relation aurait pu ou dû être un des temps forts de l’histoire. Epouse bafouée d’un poly-racoleur qui n’aura jamais rien compris à rien, Dona Elvire (plus que gracieuse Catherine Jarrett) minaude un tantinet, et quant au papa de Dom Juan (Philippe Fossé) sous son chapeau-chapiteau voyez haut de forme, il débite son texte recto tono . Mais la voix de Laurent Terzieff, magistral Commandeur, sauverait-elle tout ce qu’il y a à sauver ?
Théâtre Mouffetard, jusqu’au 21 novembre. Du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 17h et 21h, dimanche à 15 h . Réservations : 01 43 11 11 99

25 septembre 2009

Le chalet de l'horreur de la trouille qui fait peur

de Patricia Levrey
La Comédie de Paris, coincée entre le Moulin-Rouge, le Carrousel de Paris et Eve, ne donne pas dans le cabaret, comme le Casino de Paris, mais et son nom le confesse, dans le comique, le léger, le drôle. L’article défini, ce ‘la’ pour comédie, bien sûr indiquerait, comme ses succès l’attestent, que cette salle devient ‘the’ théâtre des comédies qui roulent.
Le chalet etc. (reprenez votre souffle, c’est long comme un titre de film d’horreur) rappelle les bonnes vieilles pièces d’Au théâtre ce soir (ses vieilles dames à turbans, la sonnerie, les trois coup) mais qu’un Père Noël un peu ordure aurait revisité façon Shining.
Le thème ? à la manière des Dix petits nègres ou du Crime de l’Orient Express qui ont dû marquer Patricia Levrey ; cinq protagonistes mystérieusement invités ensemble se retrouvent coincés dans un chalet perdu, par moins de trente degrés au dessous de zéro. Il y a un politicien véreux, pas clair mais qui trime, une dame légère, un journaliste (Pascal Parmentier), un joueur de poker perdant-perdant (Bertrand Fournel, pathétique) et une inénarrable scoutesse, travaillée par la chair, qui se prétend la soeur de l’hôte absent…au même titre que son antithèse : la dame légère. Qui dit la vérité ? Un ours hurle dans la nuit, les lumières s’éteignent, n’y-a-t-il pas un squelette dans le placard à balais ? Et un scorpion sur la table de chevet ? Et qui est ce nudiste surgelé qui affronte la nuit boréale, vu de la seule cheftaine en rut ? Ah qu’il est laid le dépit de laide…
On rit beaucoup aux élucubrations de la vieille fille, formidable composition d’Isabelle Parsy qui ose parfois des aigus à la Piéplu, bonnet de nuit enflammé de désir, sœur de la Balasko, bas-bleu qui gratte. Le politicien est parfaitement ignoble, veule, trouillard, myope :
remarquable Jean-David Stepler sans oublier la blonde à la voix rauque, pulsion vivante à talons: Christelle Ledroit.
La parodie est drolatique, la mise en scène de Michel Cremades astucieuse : c’est Bibi Fricotin, un gamin sans honte qui s’amuse et nous amuse. Quelle détente !
La fin est très contemporaine, cynique, plausible.
Tout cela est enlevé, bien fait, huilé, du travail de pro et le décor très « pin-pin » donne dans le développement durable et l’horrible chalet, ce qui est de circonstance.
On rit comme à Guignol, et l’on chantonne devant les hystéries hachées de la donzelle. Mon Dieu, que la montagne est laide…
C’est pour rire !

Christian-Luc Morel
La Comédie de Paris, 42 rue Pierre Fontaine, Paris-IXème, dimanche et lundi à 20h30. Réservations : 01 42 81 00 11

20 septembre 2009

Les tentations électives, de Benjamin Oppert

Grand succès de la saison dernière au Théâtre du Nord-Ouest, la pièce d’Oppert est reprise jusqu’en décembre au Théâtre le Funambule.
Cette comédie légère met en scène les amours tardives d’un acteur sur le retour et d’un ministre des beaux arts, pardon, nous sommes au XXIème siècle, d’une ministre, comme on dit à la télé, d’une ministresse de la Culture et de la Communi-câtion. Premier acte, lors de la cérémonie des Molière, puis au ministère, et enfin, à la maison, dans une jouissive attente des « fourchettes » : rien de gourmet, mais un soir d’élections où il faut pincer à tout prix le votant.
Rémy Oppert interprète délectablement le cabot nomme (nominé comme on redit à la télé) à la façon d’un Saturnin Fabre, tandis que Christine Mercel incarne une piquante dame politique. Michel Pilorgé est un convaincant Monsieur Loyal des remises de prix, mais la surprise vient du jeune Aurélien Charle, chef de cabinet virevoltant, affamé, rayeur de plancher qui joue chaque seconde de sa présence en scène avec intensité.

La mise en scène de Philippe Brigaud, vieux routier, ronronne comme un bon feu.
On rit, on sourit, on s’amuse ; Oppert connaît son affaire.

Christian-Luc Morel
Théâtre Le Funambule de Montmartre, 52 rue des Saules, Paris XVIIIéme : samedi à 18h, dimanche à 19h30 (sauf les 26 septembre et 3 octobre) . Réservations : 01 42 23 88 83