06 avril 2009

L'habilleur de Ronald Harwood

Que serait Dom Juan sans Sganarelle ? Un séducteur sans miroir ? un cri sans écho ? Sur ce thème du valet indispensable, l’auteur britannique Ronald Harwood a écrit cette pièce bouleversante dans et sur le théâtre. 1942, l’Angleterre, île insolente, résiste aux bombes allemandes en demeurant elle-même. Ce soir on donne Lear. Dans les coulisses l’habilleur attend le maître, ce grand acteur qu’il admire, sert et supporte. Mais le maître erre, plus vrai que dans son rôle à jouer. Sénilité, épuisement, lassitude des tournées de province, le lion gémit, la patte molle. C’est à l’habilleur de le diriger vers la table de maquillage, de le redresser, de le persuader de tenir sa place. Le maître, le nom se justifie: Laurent Terzieff, Laurent le Magnifique, spectral, brisé, terrible vieillard et soudain adolescent buté, en l’espace d’un instant. L’acteur majuscule, un dieu perdu sur terre ayant raté la dernière nacelle pour l’Olympe, une statue qui parle, un corps du Gréco et drôle, si drôle, souvent, par luxe, par caprice. Face à lui, l’habilleur c’est Claude Aufaure, un autre immense, tête de Daumier et regard d’enfant teigneux, à l’articulation parfaite, aux rougissements sur commande, aux larmes contenues, qui s’invente toujours un ami pour parler à sa place. Entre les deux l’admiration; en bas le mépris ou la désinvolture, en haut le service face à l’ingratitude, l’ombre contre le rayonnement éblouissant. Entre eux, des femmes, celle du maître et celles qu’il culbute, physiquement ou renverse, sentimentalement. Et le théâtre, monstre glouton, qui attend sa proie. La mise en scène habile d’un Terzieff, là-aussi excellent, permet de se tenir derrière le rideau où des ombres jouent Shakespeare et même sur la scène de ce théâtre britannique lorsque la sirène aboie avant l’aplatissement possible. Toute la troupe sert la pièce avec passion : Michèle Simmonet, Nicole Vassel, les excellents Jacques Marchand et Philippe Laudenbach, sans oublier Emilie Chevrillon. A la fin de la représentation la pièce est ovationnée, debout, tant il nous a été donné en émotion, en rire, en absurde, en humanité, par des comédiens sublimes et inspirés . Qu’y avait-il au théâtre en 2009 ? L’habillleur.
Christian-Luc Morel
Théâtre Rive-Gauche. Du mardi au samedi à 21h, samedi matinée à 17h. Réservations : 01 43 35 32 21