22 mai 2009

Divorcer tue de Christian Morel de Sarcus


Pièce éminemment personnelle au machiavélisme poétique inclassable, aux odeurs de soufre et de scandale et à la mécanique théâtrale surprenante et déroutante d’agitation et de sobriété, « Divorcer tue » est incontestablement une œuvre de poète.
L’extraordinaire densité de ce texte est servie par une mise en scène digne d’in équilibriste qui en restitue toute la tension grâce à des déplacements quasi rhinocériques.

La pièce ne tient pourtant qu’à un fil : un homme marié s’indigne du silence de sa maîtresse qu’il retrouve dans sa loge pour lui annoncer qu’il vient de tuer sa femme qui voulait divorcer : interdite dans son silence qu’il accuse autant qu’il l’impose, la complaisance contemporaine pour ce fléau moderne « champ de mines où l’on envoie les enfants devant », est dénoncée avec force et poésie dans ce véritable cantique de noyé.

Cet écrivain poète cultive ses indignations comme autant de préciosités wildiennes : Verlaine aurait simplement brûlé les cheveux de sa femme, lui préfère la tuer pour la perdre avec lui, l’un composera les mémoires d’un veuf dans un sceau de larmes, l’autre gémit avec colère après le crime en volant la joie de sa maîtresse qu’il désespère par sa foi trouble.
C’est un Dom Juan marié qui dénonce ici l’infidélité à la passion , à l’honneur, et les reniements que sa chair refuse si mal, avec l’amour orgueilleux de ceux qui refusent la trahison, seul véritable crime de cette pièce.

Si la misérable fidélité charnelle de cet homme adultère cruel (qui ne touche pas sa maîtresse), amputé malgré lui et refusant cette forme de liberté parricide déroute, la résignation douloureuse de cette vieille chanteuse divorcée préparant son dernier tour de chant qui explose dans un monologue final déchirant n’en est pas moins bouleversante.

L’Amour contre le divorce des sexes d’abord ; la victime se fait ici juge et les accusateurs sont démasqués dans leur silence par un amour asphyxié qui trouve enfin sa respiration dans un corps à corps en forme de joute solitaire.

Violence contre l’idéologie de l’égalité ensuite, désignée comme un « crime contre le chatoiement des nuances », l’écriture brandie contre le sommeil moderne ; la Beauté jaillit comme une grâce dans ce texte marécage dont les bois flottants nous saisissent comme autant de bras de noyés .

D’une densité et d’une exactitude qui frisent la menace, ce texte fort servi par des acteurs inattendus et déroutants immerge le spectateur dans une marée poétique digne des grandes équinoxes.

D’ailleurs, si le spectateur songe à assister aux simples gémissements d’un enfant marié têtu qui refuse les somnifères de son temps et sa justice brutale, c’est une mise à nu qui pourrait bien ne pas l’épargner.
Il déclame autant qu’il prie, peste, fulmine puis se décompose en aimant, puis enrage, désespère, exaspère et professe sa foi en la Littérature’ et en la Poésie (qu’il pressent comme les cibles de ces procédés judiciaires) : il aime comme on n’en n’a plus le droit, sans renoncer.
D’ailleurs, l’innocence suspecte de cet auteur acteur imprévisiblement génial n’est-elle pas celle que le poète porte sur son front comme une tache honteuse ?

Il faut aller voir ce couple improbable se désagréger sur scène pour saisir l’amour des ces naufragés dignes, pris au piège d’une époque qui semble les avoir oubliés sur sa rive, impossibles à réconcilier.
Lui, véritable iceberg détaché de la banquise menaçant les côtes où l’on s’émancipe par la trahison, elle, dernière Femme du monde (qu’il aime pour cette raison), témoin d’une Atlantide engloutie par la modernité qu’il aime comme une rescapée des temps perdus.
C’est une amputation à vif à laquelle on assiste : une noyade à chaque représentation, une hémorragie contagieuse. Puis c’est le cœur broyé sur les rochers de cette mer furieuse que l’on sort finalement intact par miracle ou presque…

Provocateur brillant, l’auteur disperse ici des miettes de son talent comme autant de cendres encore brûlantes dans une pièce admirablement interprétée qui sent par instants la prise d’otages.

Grégory Goutay


A voir jusqu’au 30 septembre 2009 au théâtre du Nord-Ouest.
Texte disponible également chez L’Harmattan ( Théâtre)