14 mai 2009

Ivanov, de Tchekhov

Adaptation et mise en scène d’Yvan Garouel
Nikolaï Alexeïvitch Ivanov a analysé ce qui va le faire mal vieillir ; de faux-choix causés en partie par des difficultés financières. Propriétaire terrien, c’est un presque quadragénaire intelligent et sensible. Anna, son épouse depuis cinq ans, est issue d’une communauté juive et riche à laquelle elle a tourné le dos pour devenir chrétienne comme lui. Atteinte de tuberculose, condamnée à court terme, elle croit avoir aimé ce mari apparemment bon et sincère, mais qui la délaisse depuis peu pour passer ses journées chez des voisins et qu’elle soupçonne de la tromper avec Sacha âgée de vingt ans. Anna meurt. Ivanov va pouvoir épouser la dite Sacha, héritière qui lui veut du bien, et cela malgré la volonté de ses parents et les doutes qu’elle-même entretient quant à l’avenir de leur couple. Jour du mariage, la fête s’apprête, les invités sont là. Ivanov, piégé par son mal-être, n’ayant, pense-t-il, nul recours non plus que de solution de rechange, sort de sa poche un pistolet et met fin à ses jours. Yvan Garouel est un Ivanov habité à la présence et à la liberté de gestes saisissantes ; voix chaleureuse modulée ou tonitruante, accablé, épaules affaissées ou agressif, il dévale ou remonte les marches de l’escalier central aboutissant sur la scène, comme le feront certains autres personnages (Jean Tom, impétueux et provocateur Borkine) qui investissent l’espace scénique. Distribution kaléidoscopique : les comédiens qu’il a choisis pour être cette quinzaine de personnages hâbleurs, gouailleurs, bâcleurs de vie, philosopheurs de pacotille autour de tables où l’on joue au whist pour tromper un ennui aussi slave que métaphysique, sont truculents. Le domestique qui sert la vodka, mission accomplie, adopte une position genre statue du commandeur . La lumière ténue du début s’amplifie ; les personnages d’abord au lointain occupent petit à petit tout l’espace ; certains s’adressent aux spectateurs à l’avant-scène, d’ autres continuent de s’agiter à l’arrière-plan. S’empoignant, se défiant, les hommes touchants deviennent caricaturaux, clownesques et pléthoriques, donc insupportables. Les jeunes femmes blessées sont hiératiques, les plus âgées sont hystériques, dominatrices ou grotesques. Les invités et invitées à ces soirées interminables où l’on joue au whist pour tuer le temps sont parfaits. Et le médecin d’Anna, le seul qui a prétendu être à ses côtés quand son mari lui faisait faux-bond, supposé honnête, sincère et droit, s’assoit accablé à l’avant-scène contre un pilier ; il y demeurera. Musiques et bruits étranges, conversations à peine audibles de personnages en coulisses, chants d’oiseaux . Des presque-noirs où les comédiens déplacent prestement tables et sièges . Pour servir cette pièce plus que dérangeante, la direction d’acteurs d’Yvan Garouel et leur travail collectif sont très aboutis ; le spectacle regorge d’énergie . Ce serait criminel de ne pas aller voir cet Ivanov-là.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Dom Juan et le libertinage, jusqu’au 4 octobre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75