29 septembre 2009

Les cahiers de Malte Laurids Brigge, de Rainer-Marie Rilke

Au milieu du monde, au centre de Paris, à des lieues de tout le reste, existe un théâtre minuscule, connu de toutes les nations et dont le programme ne change qu’une fois par siècle et ce n’est pas encore confirmé !
La Huchette, près de la rue -du-Chat-qui-Pêche, veillée par Saint Séverin, Saint Julien-le-Pauvre et Notre-Dame, met à l’affiche certes Ionesco depuis cinquante-trois ans, mais ose, régulièrement, proposer un autre spectacle, qui jamais ne déçoit, comète à saisir, vœu accompli.
En ce moment, jusqu’à la fin novembre, c’est Rilke (que les snobs proncent en v.o. - veaux ? - comme « Riquet », sans houppe, en français) Rilke qui, bien dit sonne déjà comme un poème, et ses « Carnets de Malte Laurids Brigge ».
La merveilleuse Bérengère Dautun, grande dame d’une époque qui en produit peu, a adapté et mis en scène ce texte rare où un jeune poète et sa mère, ensemble par la pensée ou une présence absente, évoquent nostalgies et douleurs, fragrance et parfum, souvenir et écriture.
Le jeu de cette immense actrice de la lignée des Edwige Feuillère, mère délicate, tourmentée, réconfortante, sa prononciation parfaite des mots, est d’une insolence absolue face au relâchement déclinant -pas décadent ,réservons ce mot à de meilleures occasions - d’actrices ânonnantes , mâchonnant leur texte comme une gomme, qui provoquent le suicide de tant d’ingénieurs du son dans les petits films éphémères. Le jeune homme, Rilke, bien sûr, c’est Guillaume Bienvenu, jeune premier et premier de la classe, de la classe naturelle qui émerge de son jeu, de sa personne et de la maîtrise émue et sensible de son texte. Ce couple mère-fils bouleverse par l’amour qui les enveloppe, comme une brume de lac, pour les cacher du monde.
Douleur et émerveillement s’emmêlent en les observant: ils révèlent tout ce qui nous manque : l’amour, la paix, l’élévation de l’âme, la tour isolée que Rilke trouvera, au terme de sa vie, en Suisse. Et la misère su poète, lorsque meurt sa mère ou son ami ou la seule personne qui l’a vraiment aimé, cri déchirant parmi les ricanements des vieillards cousus d’or, les fourmis noires ennemies des cigales. Cette misère murmurée et plus aiguë que jamais où mieux l’entendre que sur cette scène?
La provocation serait aujourd’hui dans une telle élégance ?

Christian-Luc Morel

Théâtre de la Huchette, 23, rue de la Huchette, Paris Vème.
Jusqu’au 28 novembre, le samedi à 21h. Réservations : 01 43 26 38 99