31 octobre 2009

Grasse matinée, de René de Obaldia

Quoi de plus excitant qu’une soirée au cimetière, en compagnie de deux exquises locataires de cercueil ? Et sans faire le mur !Et sans soupçon de nécrophilie !
L’immense dramaturge René de Obaldia (Quatre-vingt-onze ans et sur les planches il y a quelques mois) a écrit cette incroyable pièce il y a une quinzaine d’années, à un âge où il croyait peut-être à une mort prochaine et avait décidé d’en rire ou d’en faire rire.
Deux femmes que tout sépare - la condition et les conditions de vie - se retrouvent, par le hasard des inhumations, placées côte à côte et entament une conversation d’au-delà sur le temps qui passe ou ne passe pas. Les trains, eux, passent - La Flèche bleue, contraction poétique du Train bleu et de la Flèche d’or - et l’aristocrate (Cyrielle Claire) les aime ces trains, dont elle compte les wagons, et, par l’horaire , sait où ils mènent. La banlieusarde (Marie Le Cam) nu-pieds à pompons et argot à la bouche préférerait « être encore de chair » et revenir prendre du bon temps.
Au-delà du macabre, comme on sait en rire en Angleterre ou le fêter comme en Amérique centrale (terre d’origine d’Obaldia, avec sa Picardie maternelle ) la fable monte en puissance et en poésie, portée par l’aérienne Cyrielle Claire, au maintien parfait, à la silhouette de Katherine Hepburn, qui tire sa colocataire vers le haut, vers un français plus châtié, des idées de réincarnation ou même de résurrection. Il faut croire en Dieu et dans la régularité des chemins de fer, ma petite ! Parfois, un avion passe ; Obaldia, qui n’a que faire des détails techniques, affecte un Boeing 737 (court-courrier) à un vol Paris-Tokyo et alors ? C’est un avion à traînée blanche, une idée du ciel !
Que de trouvailles, de saute-mouton, de mots malicieux et réveilleurs, de foi drôle et naïve, d’incitation à la vie qui ne se présente qu’une fois.
Les deux actrices, antinomiques à souhait, se complètent admirablement et jouent leur partition avec finesse.
La mise en scène de Thomas Le Douarec est brillante, train-fantômesque, avec des carillons osseux, des danses rotules : on existe, on crie dans le noir. Le feu-follet Le Douarec éclaire le cimetière et les mâchoires claquent dans cette danse macabre réjouissante. Cette insolence baroque choque, cette crudité surprend, il n’y a pas de retenue et c’est tant mieux !
Des scènes d’anthologie (le coït kamikaze, la sortie du tombeau) alternent avec des variations poétiques, l’écoute des oiseaux, l’hommage à un nouveau jour sur la terre.
Spectacle total et comédiennes d’absolu. Et un seul péril : la vitalité d’Obaldia, contagieuse en diable !
Christian-Luc Morel

Théâtre des Mathurins. Du mardi au samedi à 20h45, matinée le dimanche à 15h. Réservations : 01 42 65 90 00