19 octobre 2009

Le cheval évanoui, de Françoise Sagan

Oberkampf, rue Saint Maur, ces hauts lieux de la nuit parisienne « branchée », outre les bars de nuit où l’ambiance ne faiblit qu’avec l’aube, fourmillent d’extraordinaires petits théâtres, laboratoires de création et de recréation. Parmi eux, le plus étonnant, le « Côté Cour », offre une vraie salle rouge avec des fauteuils confortables, le tout derrière des vitraux, au fond d’un immeuble à poutrelles. Et côté programmes, du très bon.
« Le Cheval évanoui » qui a triomphé plusieurs mois sur les Grands Boulevards, au Théâtre du Nord-Ouest, , est repris en ce moment sur cette scène avec son équipe intégrale, pour une série de représentations exceptionnelles et il ne faut pas le manquer.
Lord et Lady Chesterfield vivent ou survivent après tant d’années de mariage, au milieu de leurs chevaux et de leurs domestiques. Bertram, le fils est un dadais genre « Homme Savant ».
La fille, Priscilla, est en Europe, c’est à dire hors de l’Ile et à Paris, c’est à dire à Babylone. Elle débarque justement, mais pas seule, avec un amoureux français qui veut l’épouser. Drames, pleurs, on y consent, mais le séducteur continental se révèle être un croqueur de dot qui apporte, dans ses bagages, une surprenante sœur, laquelle n’est autre que sa maîtresse, venue séduire Bertram, le frère. Coup double. Mais l’amour déjoue ces plans bien établis. Lord Chersterfield, qui s’ennuie tant, va jouer sa dernière carte, pour la plus grande des confusions familiales.
Sagan la subversive, le « charmant petit monstre » (selon Mauriac) signe là une de ses pièces sur les surprises de l’amour les plus légères et les plus profondes. Pour lui donner vie, une équipe de comédiens exceptionnels se déchaîne sur une scène qu’ils agrandissent comme les comètes éclairent le ciel. Yves Jouffroy, gentleman-félin d’une présence intense, donne de grands coups de patte à sa fade portée, aux côtés de la léonine Nicole Gros, qui n’en pense pas moins mais joue les convenances en pleine jungle. Les rejetons (Ludovic Coquin, formidable puceau douloureux et Claudia Taïna, héritière geignarde et lubrique) sont impayables dans la férocité. L’escroc, la petite frappe, c’est Jeff Esperansa, gamin insupportable et sa maîtresse, c’est simplement la divine, Martha Mailfert, qui tue par sa beauté, que ne dépasse que la justesse de son jeu.
(Les seconds rôles, Soames, le valet -Gérard Cheyfus- et le baronet fat Julien Dodoz sont parfaits). On rit, beaucoup, on savoure les mots-pâtes de fruits (parfois au cyanure) de la Sagan, on s’étonne encore de l’art du si bien dire de cette dame étonnante.
La mise en scène d’Alexandre Berdat dégrafe le texte pour mieux laisser battre le cœur et l’émotion monte, comme une musique nostalgique dans la nuit.Qu’il y ait de telles bulles de perfection, çà ou là, est un des mystères de Paris.
Christian-Luc Morel

Théâtre Côté Cour, 12 rue Edouard Lockroy, Paris-XIème. Le lundi à 19h, matinée le dimanche à 17h. Réservations : 01 47 00 43 55.
theatrecotecour@free.fr