15 octobre 2009

Le pélican d'August Strindberg

Adaptation, mise en scène, lumières et décor de Patrice Le Cadre
Le chef de famille vient de mourir, laissant un fils étudiant un peu dépressif Fredrik (Sylvestre Bourdeau), une fille Gerda (Marina Valleix) , ingénue tout récemment mariée à un Axel (Lionel Emery) très sûr de lui et du genre plastronnant et Elise ( Lilit Simonian), sa veuve énergique et qui fait face. Ils vivent dans une maison où règne un froid glacial, parce qu’ elle refuse de faire fonctionner le poêle, pour des raisons d’économie clame-t-elle. Très vite on comprend que ce n’est qu’une façade, que la mère est une espèce de sorcière cruelle, avare, égoïste, haineuse et hystérique. Maîtresse du gendre qu’elle a choisi pour sa fille et qui est en fait cynique et intéressé, elle a désespéré son propre époux jusqu’à ce qu’il choisisse la mort. Si l’on résumait ainsi la pièce, cela donnerait un mélodrame, voyez boulevard du crime avec bons versus méchants. Mais Strindberg montre et dissèque machiavéliquement la fausseté, l’hypocrisie qui peuvent se dissimuler sous des comportements paternels, maternels ou filiaux. Il analyse les rancoeurs accumulées dans l’enfance et l’adolescence, susceptibles de gangrener le reste d’une vie, aussi bien que les bouffées, relents de tendresse et autres rêves qui maintiennent en vie ceux qui tentent de demeurer trop longtemps des enfants confiants. Guettant leurs angoisses, il partage leurs paradis perdus et nous émeut infiniment. Patrice Le Cadre utilise étonnamment le modeste plateau de la salle Economidès. Des petits meubles, tables avec lampes minimalistes, une bibliothèque, un poêle, aussi le rocking-chair et la méridienne où le père de famille s’installait avec bonheur sont au rendez-vous; mais des musiques interstellaires et tonitruantes vous donnent froid dans le dos. Les lumières sont hallucinantes et les comédiens hallucinés: arpentant la scène, ils hurlent, s’agrippent les uns aux autres, se donnent des coups de pied vengeurs, larmoient, sanglotent. A la fin la scène et la salle sont envahies par la fumée de la maison à laquelle Fredrik, désespéré a mis le feu. Leur mère, ordure démasquée, a sauté par la fenêtre. Étreignant sa sœur, il évoque les parfums des épices confisquées dans le placard de la cuisine par cette mère ( à qui ils n’en veulent peut-être même plus maintenant) et que le feu ravive ; parfums des fleurs aux odeurs enivrantes de leur enfance, ce paradis perdu et retrouvé trop tard. Les comédiens ont pris leurs rôles à bras le corps. Ils sont tous remarquables, (mention spéciale à Cécile Descamps, la vieille servante Margret, si authentiquement raisonnable mais encore chaleureuse et tendre). Le soir de la première le public les a ovationnés.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Strindberg jusqu’au 14 février. Dates et réservations : 01 47 70 32 75.