13 octobre 2009

Mademoiselle Julie, d'August Strindberg

Mise en scène: Jean-Luc Jeener
L’intégrale Strindberg a démarré en force au Théâtre du Nord-Ouest avec cette pièce souvent considérée comme son chef-d’œuvre. L’intrigue est cruelle : au solstice d’été, plus précisément la nuit de la Saint Jean, Monsieur le Comte danse avec ses amis, des scottish, ces polkas à la mode dans les années 1880. Restée à l’intérieur du château ' Mademoiselle’ Julie, comme doivent l’appeler les employés stylés, débarque à la cuisine où Jean le fidèle domestique embrasse Kristin la servante à laquelle il est fiancé. Kristin ayant un temps quitté la scène pour vaquer, la jeune aristocrate humilie le valet et va jusqu’à lui intimer l’ordre de lui baiser les pieds. Il s’exécute. Mais très vite dans un long récit il lui avoue qu’il est amoureux d’elle depuis le jour où il l’a aperçue, il y a bien des années de cela. Elle est touchée, « craque », boit verre de vin sur verre de vin, cependant que Kristin s’est endormie. Séquence suivante : l’acte de chair ayant été commis, Julie se sent déshonorée à ses propres yeux comme à ceux de la société. Nouveau coup de théâtre, Jean une fois rhabillé tient à Julie des discours cyniques et injurieux, l’accablant de son mépris, puis lui ordonne d’aller dévaliser son père pour récupérer l’argent nécessaire à leur établissement dans un canton helvétique où il veut prendre la direction d’un hôtel. Julie, anéantie, mais incapable de lui désobéir finira par le faire et envisagera le voyage. Le dégoût d’elle-même rejoignant celui que Jean éprouve pour le genre humain, elle tente de lui raconter ses vérités à elle; en fait c’est une pauvre fille depuis toujours en plein désarroi car issue d’une union inégale, et dont la mère ancienne servante au destin tragique est morte très tôt. Après des considérations sur ce que les convictions religieuses peuvent laisser supporter à une chrétien, la pièce, qui dans la version de Jean-Luc Jeener a démarré plutôt lentement, s’achève abruptement sur un coup de feu, le pistolet étant celui que Jean conservait dans une cachette. La pièce, poignante et dérangeante repose sur les épaules de trois comédiens : Audrey Sourdive, blonde sculpturale, au physique scandinave, relève hardiment un énorme défi : Isabelle Adjani et Fanny Ardant ont excellé dans le rôle de Julie mais elle est tout aussi bouleversante. Jean Tom, à la présence dense, sachant rendre sa voix grave et hypnotique, est un Jean redoutable de rouerie et de cynisme masqués par un sourire poupin. Nathalie Lucas est Kristin, domestique véhémente mais digne et pathétique. Le décor est minimaliste, nappes et lustre rouge-sang, chaises sans style. Quant à la mise en scène, elle est très ‘physique’ : on ne cesse de s’empoigner, de s’étreindre, de se colleter, ;Jean dévore une assiettée de veau en sauce dont l’odeur fait saliver les spectateurs, étendus par terre à demi-nus Jean et Julie sont émouvants. Julie (qui a quitté sa sublime robe blanche au décolleté parfait pour endosser une tenue de voyage tout aussi élégante) veut emmener en Suisse une vraie perruche qui volète dans sa cage… On est très percuté.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 14 février, en alternance.
Dates et réservations : 01 47 70 32 75.