21 octobre 2009

Père, D'August Strindberg

De nos jours des messieurs de plus en plus nombreux - selon les statistiques des journaux, mais voyez quelles statistiques et quels journaux !- se ruent sur les tests ADN pour tenter de prouver qu’ils ne sont pas les géniteurs de leurs enfants, afin probablement de ne plus payer la pension alimentaire qu’un divorce leur impose et on a une pensée plus qu’émue pour August Strindberg. Lui qui, dans cette pièce longue, pléthorique et poignante, si souvent montée par des compagnies prestigieuses, fait du capitaine Adolf, son personnage central, un homme déchiré parce qu’ il n’aura jamais la confirmation que sa femme (Laura) l’a trompé et qu’il n’est pas le père « biologique » de sa fille. Selon lui les femmes sont des ensorceleuses, des traîtresses-nées sans âme qui ne peuvent rien vraiment partager avec les hommes. Il commente : « la force naturelle est vaincue par la faiblesse sournoise ». N’étant peut-être pas le géniteur de la charmante Bertha , il tente de l’éloigner de la maison, clamant qu’il veut organiser son avenir : elle étudiera pour devenir institutrice et aider des enfants à devenir ce qu’ils peuvent ou doivent être. On sent que l’homme taraudé par des doutes de tous ordres et qu’il croit métaphysiques, et dont l’univers tour à tour explose ou se rétrécit, n’envisage plus la suite de son existence qu’en termes de haine, trahisons , preuves ou soupçons, pièges et manipulations, mais aussi tendresses refoulées. L’une des premières répliques qu’il adresse au frère de son épouse, pasteur luthérien, lui-même en proie à autant de doutes que de certitudes est : « J’ai encore couché avec la servante, cher beau-frère ». On pressent que cet Adolf va basculer dans la démence. A la suite d’une parole qu’il juge malheureuse et offensante pour lui, il tente d’étrangler son épouse et de revolvériser sa fille avec l’arme sortie d’un tiroir fermé à clef du bureau où, paranoïaque, il garde et cache cahiers de comptes, billets de banque et albums de photos. La suite ? Le médecin - nouvellement ‘de famille’- aidé par l’aide de camp du capitaine Adolf et sa vieille nounou Margret qui après avoir évoqué de doux souvenirs de son enfance et lui avoir chanté des berceuses, lui passeront en douce une camisole de force. Il finit par succomber à une attaque mais « il a prié Dieu juste avant de mourir »... La pièce, rythmée au début, s’alanguit vers la fin jusqu’à frôler le mélo : blâmez l’auteur pour cela et non le metteur en scène parfaitement fidèle au texte et à l’esprit d’un dramaturge qu’il décrypte subtilement. La distribution est dominée par Pierre Sourdive : Adolf névrosé, puis pitoyable mais aussi à la violence effrayante; sa performance est étonnante . Face à lui Analia Perego ( Laura, sa femme) voyez version féminine de la statue du commandeur, arbore une retenue et une raideur pétrifiantes. Leurs cinq partenaires sont ‘en phase’ et s’épaulent : personnages dérangeants parce que dérangés qui devront vivre pour aussi témoigner ; ils nous touchent infiniment.

Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’intégrale Strindberg, jusqu'au 14 février. Dates et réservations : 01 47 70 32 75