08 novembre 2009

Graves épouses/animaux frivoles, d’Howard Barker


Le théâtre de l’Atalante, au pied de la butte, « greffé » derrière le théâtre de l’Atelier offre une programmation étincelante, qui crée l’événement.
La nouvelle pièce d’Howard Barker, montée à Paris avant une tournée en province, dévastatrice et bouleversante, confirme, après le cycle que lui a consacré Olivier Py à l’Odéon, l’importance de cet auteur contemporain bien traduit en français par Pascal Collin, - ce qui est à noter- et sulfureux à souhait.
Deux femmes, dans une maison dévastée: une domestique en tenue impeccable et une dame en guenilles. Souffle atomique, passage d’une tornade sociale, mutation génétique brutale ?
Peu importe. La comtesse Strassa doit être livrée au mari de la servante qui la veut et le hurle, dans le lointain. Un chien mécanique, Baskerville des désirs du mari, régulièrement, vient chercher quelque chose de la femme attendue : chaussure, lingerie, pour le rapporter à son maître, à moins que ce ne soit le maître lui-même, jappant, transformé en animal dans le grand désordre inexpliqué. La servante est l’interprète du désir. La révolution passe, l’ordre est inversé et maintenant « c’est nous qu’on est les princesses ». Mais la comtesse résiste et la race agit en elle. Héritière de la force, elle peut se donner et tout garder. Reprendre le pouvoir, dominer en se dominant…
La mise en scène sobre mais pas minimaliste de Guillaume Dujardin, jouant sur des effets de rideau et d’ouate fonctionne si bien que l’on s’attend, à tout instant, à l’apparition de l’homme, impossible…selon la distribution annoncée ! La tension révèle une belle maîtrise de son art.
Les comédiennes sont fabuleuses dans le contraste et le violence. Odile Cohen, la comtesse sublime dans la déchéance, drapeau déchiré mais patrie irrépressible d’orgueil et de résistance, noire et brune, nuit sans lune, d’une diction parfaite, d’une présence envoûtante et Léopoldine Hammel, la servante Card, tout à la fois petite Mary Poppins sadienne, préparatrice d’orgies et guide souriante de Pays de l’Est montrant les beautés du réalisme soviétique, mais aussi femme aimante et battue, elles frottent leurs mondes comme des silex et le feu prend aux rideaux, flammèches de mots.
« Sauve qui peut ». « Helter skelter » (Sharon Tate aurait pu se tirer d’affaire en disant du Barker) ce théâtre ravageur anti-naturaliste ouvre des brèches dans ce monde vacciné contre les désordres par le contrôle des communicants. Mais que faire du désir sauvage ?
« Le monde est né sans l’homme. Il mourra sans lui. » (Lévi-Strauss)

Christian-Luc Morel

Théâtre de l’Atalante, lundi, mercredi, jeudi et vendredi à 20h30. Samedi à 19 h, dimanche matinée à 17 h. Réservations : 01 46 06 11 90
Jusqu’au 27 novembre