30 avril 2009

Le jour de l'italienne ou les vraies confidences

Le jour de l’italienne, ou les vraies confidences
Création collective de la compagnie Eulalie sous la direction de Sophie Lecarpentier
Le titre serait un brin déroutant si en écho ou peut-être en contrepoint une certaine ‘nuit américaine’ ne vous avait pas fait un premier et très joli clin d’œil. Reprenons (en répétitions pour les comédiens et l’équipe technique cela donne : « on enchaîne...» ) Une italienne c’est « une récitation rapide du texte de la pièce, sue par cœur, sans le jouer » comme nous le précise le malicieux lexique remis aux spectateurs. Une troupe de sept comédiens commence les répétitions de l’Epreuve de Marivaux. Après des lectures faites « à la table », tous assis, cela peut partir dans tous les (bons) sens. Puis ils se retrouvent deux à deux pour fricoter des scènes-clés plus qu’intenses, émouvantes, forcément décisives, tandis que d’autres se décontractent, se concertant par petits groupes à l’extrême jardin ou l’extrême cour. Plateau très démultiplié avec halos de lumières quand l’un des protagonistes vient dire ce qu’il ressent, là, ici et maintenant, en cours de travail. Effets du genre spéciaux et sidérants, pauses quasi-métaphysiques. La metteur en scène, fée tutélaire et maternante à l’énergie considérable mais à la présence légère régit tout. Depuis la salle les techniciens responsables des éclairages, régisseurs et autres, interviennent, bondissant sur scène s’il le faut . Ça dialogue, ça se répond, ça re-bondit sur scène et interviennent, se peaufinent de plus en plus de réglages. Et nous autres, cernés, nous nous sommes rendus depuis longtemps. Et de rire encore tant c’est cocasse, tendre mais techniquement plus que millimétré, même si le naturel semble toujours primer. Et tout cela sans jamais la moindre concession à un certain piteux ‘goût du jour’. Installée à une table avec sa lampe, au rang dit « l’œil du prince » Sophie Lecarpentier, responsable de tout est la « metteuse ...», la meneuse de jeu. Dans sa note d’intention, commentant le spectacle qu’elle met en scène et dirige avec une efficacité et un humour étourdissants, elle parle d’art, d’artisanat et de ce travail aussi intense qu’insensé qu’est celui du comédien (genre sportif forcément «de haut niveau»). Après avoir ‘cartonné’ à Avignon et tourné en France, ce spectacle d’une qualité rare sera donné pour la centième fois au Théâtre 13 le 6 juin. Vous l’aurez vu et adoré avant et surtout vous en aurez parlé aux gens que vous aimez et même aux autres n’est-ce pas ?
Théâtre 13, le mardi, mercredi, vendredi à 20h30, le jeudi et samedi à 19h30, le dimanche à 15h30. Réservations : 01 45 88 62 22
A partir du 1er Juillet et jusqu'au 8 septembre le spectacle est repris au Théâtre de l'Oeuvre, du mardi au vendredi à 21h, le samedi à 19h et 21h. Réservations: 01 44 53 88 88

25 avril 2009

George Sand, confidences de la dame de Nohant

De Rosa Ruiz, d’après les écrits de George Sand
L’immense auteur et la femme d’exception ne laissent personne indifférent. De nombreuses pièces de théâtre continuent de nous la proposer face aux personnages ayant compté pour elle et qui ont fait de sa vie une aventure longue, rocambolesque, fascinante. Parfois récupérée par ses admirateurs, elle est ici moins un être provocateur qu’une créature admirable et attachante. Rosa Ruiz a voulu que son spectacle s’intitule ‘confidences’ d’une femme probablement donjuanesque puisque telle est la thématique du cycle ‘Dom Juan’ auquel nous convie le Théâtre du Nord-Ouest jusqu’en octobre. L’étonnante créature se vante de ses conquêtes amoureuses … séduire, être séduite et puis re-séduire. Elle a besoin pour cela d’être emprisonnée dans ses contradictions : y vivre libre. Pourtant elle se sent destinée à materner ses hommes, voyez soupirants, fiancés, mari et fils, amants ou ‘protégés’.
Les combats de celle qui fut également un personnage politique nous sont proposés dans un ordre peu chronologique, le premier épisode se situant en 1848. Mais d’incessants va-et-viens et zooms-arrière veulent compléter le portrait de celle qui ne cesse de brandir sa confiance en l’homme, de revendiquer son admiration pour les êtres d’exception qu’elle est fière d’avoir côtoyés, d’affirmer son honneur de femme et de clamer que le travail compte plus que tout. Sur la scène deux tables : la ronde posée à cour, la rectangulaire à jardin ; la comédienne, évoluant entre les deux allume et éteint deux bougies, revêt une robe rouge ou une fringante tenue masculine noire et blanche. Elle relève ses cheveux ou les laisse encadrer son visage si gracieux. Quand elle joue avec un accent local l’un des personnages rencontrés par le couple George et Chopin pendant leur néfaste séjour à Majorque, elle est désopilante. Mais l’était-elle, la vraie dame de Nohant figée, au regard noir vous mitraillant selon ses dernières portraits ? peu importe… La comédienne et adaptatrice veut vous la faire aimer, redécouvrir et relire. En illustrations les musiques de « Chop » sont harmonieusement dosées, les noirs et les pénombres également. Les textes de liaison sont interprêtés en voix off et inspirés par Olivier Breitman et cela donne un spectacle de qualité.
Théâtre du Nord-Ouest. Dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

20 avril 2009

Les petits jours, de Robert Poudérou

Depuis 1971, près de soixante-dix pièces de cet auteur, abordant quasiment tous les genres, ont été jouées à Paris, en province et à l’étranger (Allemagne, Sénégal, Portugal, Belgique, Japon, Pologne, Italie… entre autres) Une quarantaine ont été publiées, et une trentaine diffusées sur France-Culture, France-Inter , France-Bleue et la Radio Suisse-Romande. Mais Robert Poudérou est aussi romancier, et les Editions Mokeddem ont décidé de re-publier ses « Petits Jours » , œuvre de jeunesse qui pourrait aussi être portée au théâtre avec un rare bonheur, mais jugez-en…
Roman « petite forme »mais parfaitement formaté : 16 chapitres, 16 coups comme pour un jeu de hasard ou d’adresse. Mais ici nul hasard, même si n’envisageant pas la suite des évênements, Germain et les autres s’en vont parfois le nez au vent. L’adresse est celle de l’auteur, ce mystificateur qui les fait retomber où il veut et nous sur nos pieds, clignant des yeux, ravis.
Germain, la trentaine pleine d’appréhension devant le vide d’une existence trop réglée, pointe au bureau. Rentré chez lui, il s’adonne à l’écriture. Conscient qu’il « aime sa liberté et ne peut prendre aucune femme en charge » il est pourtant marié depuis cinq ans avec Lucie. Elle, employée dans une boutique, retrouve au restaurant après son travail un « ami » qui écrit, lui aussi. Il lui dit qu’il aimerait la distribuer, elle cette « petite bourgeoise », dans le rôle d’une Muriel qui se laisserait aller à l’amour avec un homme sur une plage. Elle trouve « commode pour un homme d’avoir deux femmes en une seule » et avoue à son confident que dans le métro elle vient de croiser le regard d’un Noir et en a été troublée. Jeanne, brune aux yeux verts, nièce du sous-directeur de Germain travaille dans le même bureau que lui et le reluque. Elle ne se mêle pas aux autres, est impérieuse, du genre qui décide. Elle n’aime pas l’homme qu’elle a épousé mais elle voulait « quelqu’un à détester » . Le manège peut tourner. Bien sûr ce n’est pas aussi simple que ça. Les personnages sont les doubles les uns des autres, chacun étant ou restant dans son monde; il y a un hiatus entre ce qu’ils disent d’eux-mêmes et ce qu’ils sont peut-être vraiment.
Donc l’amitié, le désir, l’amour, la mort et le petit coup de rouge qui évite de trop penser à tout ça. Rencontres, fugues ou vrais départs ? Ca se passe au bistrot, dans la rue ou dans des jardins publics. Mais d’abord au bureau, dans celui du directeur, puis dans l’ascenseur. La routine au boulot, les rapports hiérarchiques, la tentation de l’avancement ou de se singulariser, de prendre part à une grève, avec ce qu’elle suppose de rébellion, même minime ou juvénile. Il y a des échappées en forme de séquences de films, des sauts en avant dans le temps, puis des blancs, des bruits qui sont la vie, même étriquée, des bribes de conversations. Décalages : les partenaires sont heureux mais pas au même moment, la tendresse semble s’installer entre un homme et une femme, surtout quand c’est trop tard. Couples ordinaires qui ne fonctionnent pas ou ne fonctionnent plus. Défilés de petites gens, passants, mendiants, chiens …et puis Paris. Portraits impressionistes comme en pointillé qui se complètent grâce à une observation pointilleuse des choses et des êtres. Les objets sont souvent malicieusement investis de sentiments. Avec en contrepoint le plaisir des choses simples.
Le ton est vif, badin, la narration rapide, cousue de préciosités avec des petits « mots de sagesse » et autres aphorismes facétieux .
Bref, amoureux du théâtre fréquentant les librairies où de vrais rayons lui sont entièrement consacrés, allez y découvrir « Les petits jours » de Robert Poudérou.

16 avril 2009

La bague de l'oubli

Mise en cène : Nathalie Hamel
Pièce étonnante, rocambolesque avec péripéties, et parfois philosophante puisqu’il y est dit que « l’honnêteté s’accorde rarement avec la beauté ». Un souverain aussi fragile que touchant- parce que quasiment zombiesque- roi d’une île minuscule a une sœur, laquelle ‘épaulée’ par l’homme qu’elle aime veut lui ravir le pouvoir . Dans vos tragédies anciennes, genre gréco-romaines de pareilles situations sont courantes, n’est-ce pas ? Mais Jean de Rotrou (1609-1650 soit un parfait contemporain de Corneille) est fasciné par le théâtre espagnol d’alors, voyez ce Lope de Vega à qui il emprunte tant. Donc la bague, talisman à l’envers , fait que tout bascule pour quiconque la touche ou la porte. Quant à l’oubli ou la perte de mémoire… ? suspense, évidemment. Le texte pléthorique vous aurait fait naviguer si Nathalie Hamel qui le met en scène n’avait pas tout si bien rythmé. Ses comédiens y croient dans ces costumes plus que superbes qu’elle a voulus. Donc on décolle.
Théâtre du Nord-Ouest. jusqu’au 4 octobre, dans le cadre de Dom Juan et le libertinage. Dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

12 avril 2009

Britannicus, de Racine

Mise en scène : Jean-Louis Martin-Barbaz
Le metteur en scène est ce professeur d’art dramatique, formateur d’acteurs, entre autres et plus encore à qui l’on doit tant d’initiatives et de créations. Il nous re-monte cette pièce de Racine qu’il aime tant. Sur fond de panneaux en métal avec quadrillages pour cages au travers desquelles on ne voit que trop bien ce qui se passe derrière, que les comédiens déplacent, replacent, votre Agrippine, épouse et mère abusive est insoutenablement là, proposant ou plutôt débitant un long monologue préliminaire plus qu’explicatif. En 2003 au Théâtre Silvia Monfort, Régis Santon en avait fait une bourgeoise larguée et titubant, une flasque d’alcool à la main. La sienne vous assène son monologue initial où toutes les syllab-(eu)-es sont plus qu’au rendez-vous. D’où déjà une certaine lourdeur, mais les amoureux des vers raciniens jubilent, paraît-il. On a vite l’impression de flotter à l’intérieur d’un monde où les personnages sont coincés entre une certaine hardiesse et une espèce de mollassonnerie. La hardiesse c’est celle du parti pris du metteur en scène qui fait de ses jeunes hommes, à peu d’exceptions près, des post-adolescents en chemises, chaussures et pantalons impeccablement blancs, certains torses nus, plus qu alléchants à peine ambigus et qui se vautreront sur un grand lit central pour se livrer ensuite à une bataille de coussins pour mômes prolongés. Mollassonneries ? Soit ces plongées récurrentes dans un univers piégé par des fantasmes plus qu’ hyper-répertoriés de nos jours. Néron, ce ‘monstre naissant’ navigue probablement dedans et avant de convoiter Junie (en nuisette sexy au début, tandis qu’Albine, confidente d’Agrippine, arbore un pantalon style cabaret pour femmes ) destinée à son rival, Néron, ce futur empereur a mené une vie de sale gosse à la sexualité aussi exploratoire que débridée pour futur potentat, de ceux dont on sait …air archi-connu. On demeure perplexe : qu’est-ce qui, dans Britannicus, fait fantasmer les metteurs en scène au point de les faire opter si souvent pour des relectures? Vos comédiens et comédiennes vêtus ou de noir ou de blanc sont parfaitement efficaces, Junie est attachante, Burrhus, garde du corps de Néron et Narcisse, son majordome, tirent leur épingle du jeu. Et le message passe : le désir de pouvoir prend en otage les êtres qu’il a ciblés, qu’il aliène d’abord, puis fait piétiner un temps et finalement amène à vouloir écrabouiller les autres. Un tel cycle une fois complété, combien d’entre eux s’anéantiront-ils, combien d’autres s’en sortiront-ils ?
Théâtre 14, mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20h30, jeudi à 19h, matinée samedi à 16 h. Réservations : 01 45 45 49 77

06 avril 2009

L'habilleur de Ronald Harwood

Que serait Dom Juan sans Sganarelle ? Un séducteur sans miroir ? un cri sans écho ? Sur ce thème du valet indispensable, l’auteur britannique Ronald Harwood a écrit cette pièce bouleversante dans et sur le théâtre. 1942, l’Angleterre, île insolente, résiste aux bombes allemandes en demeurant elle-même. Ce soir on donne Lear. Dans les coulisses l’habilleur attend le maître, ce grand acteur qu’il admire, sert et supporte. Mais le maître erre, plus vrai que dans son rôle à jouer. Sénilité, épuisement, lassitude des tournées de province, le lion gémit, la patte molle. C’est à l’habilleur de le diriger vers la table de maquillage, de le redresser, de le persuader de tenir sa place. Le maître, le nom se justifie: Laurent Terzieff, Laurent le Magnifique, spectral, brisé, terrible vieillard et soudain adolescent buté, en l’espace d’un instant. L’acteur majuscule, un dieu perdu sur terre ayant raté la dernière nacelle pour l’Olympe, une statue qui parle, un corps du Gréco et drôle, si drôle, souvent, par luxe, par caprice. Face à lui, l’habilleur c’est Claude Aufaure, un autre immense, tête de Daumier et regard d’enfant teigneux, à l’articulation parfaite, aux rougissements sur commande, aux larmes contenues, qui s’invente toujours un ami pour parler à sa place. Entre les deux l’admiration; en bas le mépris ou la désinvolture, en haut le service face à l’ingratitude, l’ombre contre le rayonnement éblouissant. Entre eux, des femmes, celle du maître et celles qu’il culbute, physiquement ou renverse, sentimentalement. Et le théâtre, monstre glouton, qui attend sa proie. La mise en scène habile d’un Terzieff, là-aussi excellent, permet de se tenir derrière le rideau où des ombres jouent Shakespeare et même sur la scène de ce théâtre britannique lorsque la sirène aboie avant l’aplatissement possible. Toute la troupe sert la pièce avec passion : Michèle Simmonet, Nicole Vassel, les excellents Jacques Marchand et Philippe Laudenbach, sans oublier Emilie Chevrillon. A la fin de la représentation la pièce est ovationnée, debout, tant il nous a été donné en émotion, en rire, en absurde, en humanité, par des comédiens sublimes et inspirés . Qu’y avait-il au théâtre en 2009 ? L’habillleur.
Christian-Luc Morel
Théâtre Rive-Gauche. Du mardi au samedi à 21h, samedi matinée à 17h. Réservations : 01 43 35 32 21

le regard des autres de Christopher Shinn

Adaptation: Sophie Vonlanthen, mise en scène Gilbert Desveaux
Le titre de la pièce de cet auteur (né en 1975 aux Etats-Unis où il enseigne aujourd’hui l’écriture dramatique), créée à Londres au Royal Court Theatre, est « Other people » . Aucune référence à un regard porté sur les autres avec amorce du jugement qui pourrait s’ensuivre. Sophie Vonlanthen qui co-dirige cet étonnant lieu montmartrois avec Yann Reuzeau a voulu un titre explicite pour cette pièce détonnante . New-York, quartier branché, un appartement, des co-habitants : deux fringants jeunes gens et une créature plus que désirable. Tous trois sont des artistes ; l’art, leur raison d’exister, ne rime pas encore avec dollars. Mais définir sa liberté, cette seule exigence depuis qu’on a été mis au monde pour être ce qu’on doit devenir, cela mène à quoi ? Dans une telle perspective pourquoi ne pas se prostituer pour des motifs alimentaires, sachant ou imaginant que cela n’aura qu’un temps ? Un gigolo clownesque admis dans l’intimité des anciens ou futurs amants du trio initial est un aguicheur invétéré…léger vertige : le comédien fabuleux en fait un peu beaucoup. Cependant qu’un homme marié-rangé a rencontré la jeune affrioleuse du début dont il est devenu le tendre confident d’après l’amour. Il n’y a surtout pas de moralité. Sauf que la tendresse vraie que l’on peut éprouver pour lui, pour elle, pour eux ou pour elles est un don ( mais de qui ?) et un remède possible. Donc ceux qui s’y abonnent ou s’y abandonnent n’ont jamais tort de le faire. Sur la scène des mini-bornes blanches derrière lesquelles les personnages se réfugient, les uns après les autres. On ne vous dira pas pourquoi. La traduction de la pièce est efficace, la mise en scène l’est tout autant et des comédiens étonnants la servent parfaitement. C’est gagné pour nous-autres. A vous spectateurs de faire en sorte que ça le soit pour eux.
Manufacture des Abbesses, jusqu’au 22 avril, les lundi, mardi et mercredi à 21 heures. Réservations : 01 42 33 42 03