28 mai 2009

Le Boxeur, de Patric Saucier

Le Boxeur
Texte, mise en scène et interprétation Patric Saucier.
L’auteur-interprète est Québécois et la langue savoureuse qui l’habite est d’une richesse et d’une densité quasiment insoutenables pour nous autres « maudits Français » qui nous exprimons si souvent à coup de mots plats, de stéréotypes et autres formules toutes faites de la vie dite courante. Que dire de ces interviews données à l’issue d’un match par des sportifs qu’on a vite fait de qualifier de balbutieurs incultes. Or Québec (c’est son nom) personnage central est boxeur de son état ; par choix ? pas vraiment. Jeune garçon, il était déjà « grand et gros » et « bâti comme un cheval » , donc destiné par un physique impressionnant à cet emploi . Pourtant il « écrit de la poésie », « fait du théâtre », et « a porté du rose et des foulards ». De passage à Paris il demande le chemin de son hôtel à « une belle grande fille » ; elle le regarde avec mépris, comme si elle allait lui cracher dessus, il manque alors de la tuer à coups de poings.
Tout avait commencé par une annonce laissant présager que cela se terminerait mal : « J’aimerais vous raconter une histoire qui commence par : ‘il était une fois…’ et se termine par ‘ ils vécurent heureux et eurent beaucoup …’ ». Ce ne sera pas le cas. Il se retrouve en prison, sa cellule ressemblant à un ring, mais le texte continue à être « de la poésie carcérale, quand je ne me bats pas j’écris » , ( car « l’ennemi c’est un morceau de moi qui sommeille en dedans de moi ») il se compose de dix ‘rounds’ ou épisodes ; y apparaissent à des « moments qui sont venus noircir mon existence » sept personnages - clés : sa mère, son père, son hamster d’enfant de huit/dix ans, ses partenaires-adversaires et finalement Muhammad Ali . En plus de son propre rôle Patric Saucier-alias Québec joue les sept autres. « La dernière chose qui sort de ma gorge, c’est le rire d’un petit gars qui cherchait juste à s’envoler ». Vraiment, une petite heure trente où l’on n’a pas vu pas le temps passer. L’écrivain est sidérant, le comédien prodigieux ; le décor , les bruits, les musiques et les lumières également. La partition et l’entreprise mettent le spectateur... K.O.

Tarmac de la Villette, du mardi au vendredi à 20 h, samedi à 16h.
Réservations : 01 40 03 93 95

22 mai 2009

Divorcer tue de Christian Morel de Sarcus


Pièce éminemment personnelle au machiavélisme poétique inclassable, aux odeurs de soufre et de scandale et à la mécanique théâtrale surprenante et déroutante d’agitation et de sobriété, « Divorcer tue » est incontestablement une œuvre de poète.
L’extraordinaire densité de ce texte est servie par une mise en scène digne d’in équilibriste qui en restitue toute la tension grâce à des déplacements quasi rhinocériques.

La pièce ne tient pourtant qu’à un fil : un homme marié s’indigne du silence de sa maîtresse qu’il retrouve dans sa loge pour lui annoncer qu’il vient de tuer sa femme qui voulait divorcer : interdite dans son silence qu’il accuse autant qu’il l’impose, la complaisance contemporaine pour ce fléau moderne « champ de mines où l’on envoie les enfants devant », est dénoncée avec force et poésie dans ce véritable cantique de noyé.

Cet écrivain poète cultive ses indignations comme autant de préciosités wildiennes : Verlaine aurait simplement brûlé les cheveux de sa femme, lui préfère la tuer pour la perdre avec lui, l’un composera les mémoires d’un veuf dans un sceau de larmes, l’autre gémit avec colère après le crime en volant la joie de sa maîtresse qu’il désespère par sa foi trouble.
C’est un Dom Juan marié qui dénonce ici l’infidélité à la passion , à l’honneur, et les reniements que sa chair refuse si mal, avec l’amour orgueilleux de ceux qui refusent la trahison, seul véritable crime de cette pièce.

Si la misérable fidélité charnelle de cet homme adultère cruel (qui ne touche pas sa maîtresse), amputé malgré lui et refusant cette forme de liberté parricide déroute, la résignation douloureuse de cette vieille chanteuse divorcée préparant son dernier tour de chant qui explose dans un monologue final déchirant n’en est pas moins bouleversante.

L’Amour contre le divorce des sexes d’abord ; la victime se fait ici juge et les accusateurs sont démasqués dans leur silence par un amour asphyxié qui trouve enfin sa respiration dans un corps à corps en forme de joute solitaire.

Violence contre l’idéologie de l’égalité ensuite, désignée comme un « crime contre le chatoiement des nuances », l’écriture brandie contre le sommeil moderne ; la Beauté jaillit comme une grâce dans ce texte marécage dont les bois flottants nous saisissent comme autant de bras de noyés .

D’une densité et d’une exactitude qui frisent la menace, ce texte fort servi par des acteurs inattendus et déroutants immerge le spectateur dans une marée poétique digne des grandes équinoxes.

D’ailleurs, si le spectateur songe à assister aux simples gémissements d’un enfant marié têtu qui refuse les somnifères de son temps et sa justice brutale, c’est une mise à nu qui pourrait bien ne pas l’épargner.
Il déclame autant qu’il prie, peste, fulmine puis se décompose en aimant, puis enrage, désespère, exaspère et professe sa foi en la Littérature’ et en la Poésie (qu’il pressent comme les cibles de ces procédés judiciaires) : il aime comme on n’en n’a plus le droit, sans renoncer.
D’ailleurs, l’innocence suspecte de cet auteur acteur imprévisiblement génial n’est-elle pas celle que le poète porte sur son front comme une tache honteuse ?

Il faut aller voir ce couple improbable se désagréger sur scène pour saisir l’amour des ces naufragés dignes, pris au piège d’une époque qui semble les avoir oubliés sur sa rive, impossibles à réconcilier.
Lui, véritable iceberg détaché de la banquise menaçant les côtes où l’on s’émancipe par la trahison, elle, dernière Femme du monde (qu’il aime pour cette raison), témoin d’une Atlantide engloutie par la modernité qu’il aime comme une rescapée des temps perdus.
C’est une amputation à vif à laquelle on assiste : une noyade à chaque représentation, une hémorragie contagieuse. Puis c’est le cœur broyé sur les rochers de cette mer furieuse que l’on sort finalement intact par miracle ou presque…

Provocateur brillant, l’auteur disperse ici des miettes de son talent comme autant de cendres encore brûlantes dans une pièce admirablement interprétée qui sent par instants la prise d’otages.

Grégory Goutay


A voir jusqu’au 30 septembre 2009 au théâtre du Nord-Ouest.
Texte disponible également chez L’Harmattan ( Théâtre)

15 mai 2009

l'écornifleur de Jules Renard

D’abord un joli mot français qui désigne un pique-assiette, un « mangeur de dîner ». Puis l’auteur de Poil de carotte , mais aussi d’un des plus célèbres journaux littéraires, comparable à celui des Goncourt. Et ce délicieux roman de la Belle époque avec des jeunes gens comme toujours désargentés, des dames qui ont des principes, des désirs et des chutes, enfin des maris à la vue basse, qu’une remarquable adaptation de Marion Bierry propose à la scène du Labruyère.
L’intrigue est simplette : Henri, poétaillon sans talent et sans courage décide de parasiter un couple de bons bourgeois Son programme ? endormir le bonhomme, séduire la dame et souper régulièrement à cette table d’hôte où gîte et couvert sont à portée de main. Le trio partira à la mer, près de Dieppe, une nièce s’ajoutant sera séduite et abandonnée et l’on se donnera rendez-vous en septembre pour une consommation d’adultère dans les règles.
La langue de Renard est vive, drôle, méchante, le mot touche et l’on rit souvent du cynisme triste de ce jeune homme fatigué, pauvre et modeste dans ses ambitions, à la lyre distendue, des vertus jetables de la brave dame, de la bonne tête à bois du monsieur convenable.
Qui n’a connu un écrivaillon qui s’enroule au pied de table dans ces dîners parisiens où l’on ne peut sans déchoir ne parler que de la crise boursière sans une faible caution artistique, qui mange goulûment une fois dans la semaine ? Le roux et échevelé Hugo Seksig est l’écornifleur avec une jeunesse, une fragilité mais aussi le poids nécessaire à cet homme qui pousse sous le garçon et qui confond par la finesse et la drôlerie triste de son interprétation. Madame Vernet incarnée par l’exquise Sarah Haxaire est délicieusement fêlée comme un Saxe malmené. Les enfants « de » : Lola Zidi et Julien Rochefort, nièce et mari, exécutent leur rôle avec conviction. Quant au décor conçu par Gabriel du Rivau, il est charmant et suranné, comme il faut. Une soirée délicieuse, avec un texte et une troupe d’exception : le parasitage, œuvre d’art !
Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère, Paris-IXème. M° Saint Georges. Du mardi au samedi à 21 h. Matinée le samedi à 16h30. Location : 01 48 74 76 99

Christian-Luc Morel

14 mai 2009

Ivanov, de Tchekhov

Adaptation et mise en scène d’Yvan Garouel
Nikolaï Alexeïvitch Ivanov a analysé ce qui va le faire mal vieillir ; de faux-choix causés en partie par des difficultés financières. Propriétaire terrien, c’est un presque quadragénaire intelligent et sensible. Anna, son épouse depuis cinq ans, est issue d’une communauté juive et riche à laquelle elle a tourné le dos pour devenir chrétienne comme lui. Atteinte de tuberculose, condamnée à court terme, elle croit avoir aimé ce mari apparemment bon et sincère, mais qui la délaisse depuis peu pour passer ses journées chez des voisins et qu’elle soupçonne de la tromper avec Sacha âgée de vingt ans. Anna meurt. Ivanov va pouvoir épouser la dite Sacha, héritière qui lui veut du bien, et cela malgré la volonté de ses parents et les doutes qu’elle-même entretient quant à l’avenir de leur couple. Jour du mariage, la fête s’apprête, les invités sont là. Ivanov, piégé par son mal-être, n’ayant, pense-t-il, nul recours non plus que de solution de rechange, sort de sa poche un pistolet et met fin à ses jours. Yvan Garouel est un Ivanov habité à la présence et à la liberté de gestes saisissantes ; voix chaleureuse modulée ou tonitruante, accablé, épaules affaissées ou agressif, il dévale ou remonte les marches de l’escalier central aboutissant sur la scène, comme le feront certains autres personnages (Jean Tom, impétueux et provocateur Borkine) qui investissent l’espace scénique. Distribution kaléidoscopique : les comédiens qu’il a choisis pour être cette quinzaine de personnages hâbleurs, gouailleurs, bâcleurs de vie, philosopheurs de pacotille autour de tables où l’on joue au whist pour tromper un ennui aussi slave que métaphysique, sont truculents. Le domestique qui sert la vodka, mission accomplie, adopte une position genre statue du commandeur . La lumière ténue du début s’amplifie ; les personnages d’abord au lointain occupent petit à petit tout l’espace ; certains s’adressent aux spectateurs à l’avant-scène, d’ autres continuent de s’agiter à l’arrière-plan. S’empoignant, se défiant, les hommes touchants deviennent caricaturaux, clownesques et pléthoriques, donc insupportables. Les jeunes femmes blessées sont hiératiques, les plus âgées sont hystériques, dominatrices ou grotesques. Les invités et invitées à ces soirées interminables où l’on joue au whist pour tuer le temps sont parfaits. Et le médecin d’Anna, le seul qui a prétendu être à ses côtés quand son mari lui faisait faux-bond, supposé honnête, sincère et droit, s’assoit accablé à l’avant-scène contre un pilier ; il y demeurera. Musiques et bruits étranges, conversations à peine audibles de personnages en coulisses, chants d’oiseaux . Des presque-noirs où les comédiens déplacent prestement tables et sièges . Pour servir cette pièce plus que dérangeante, la direction d’acteurs d’Yvan Garouel et leur travail collectif sont très aboutis ; le spectacle regorge d’énergie . Ce serait criminel de ne pas aller voir cet Ivanov-là.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Dom Juan et le libertinage, jusqu’au 4 octobre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

07 mai 2009

la lettre, de jean-Luc Jeener

Mise en scène : Jean-Luc Jeener, avec Edith Garraud (la femme) et Robert Marcy (l’homme).
Créée en 1993, avec Geneviève Brunet et Jean Davy dans les rôles de la femme et de l’homme, cette pièce dérange. Son auteur la résume laconiquement et plus que pudiquement par « l’amour triomphe de la mort ». Sur la scène un couple de quinqua-allez-plutôt-sexa-génaires attablés. Elle apporte la soupière, la pose sur la table, l’odeur de la soupe nous envahit. Ils se servent, empoignent leurs cuillères. Très vite nous avons l’impression d’être conviés à partager l’intimité de nos grands ou arrière-grands-parents. C’est réaliste, à la limite indiscret, mais tellement vrai. L’exaspération mutuelle d’un vieux couple. Elle agacée « tu me serines ça depuis deux ans ». Et Lui, porté à faire des bilans commente, émet des jugements sans aucun appel et pense évidemment « elle ferait mieux de se taire ». Vous avez dit incommunicabilité ? Il parle encore et encore, s’écoute parler, pérore. Elle de plus en plus exaspérée. Nous sommes en 1943 dans un village de la France profonde. Lui et Elle attendent des nouvelles de leur fils, très jeune ‘engagé’ dont ils sont si fiers. Et ça repart : le vieux monsieur un peu gaga re-pérore, tente de ré-analyser la situation selon les nouvelles - vraies ou fausses - qui leur parviennent. « Il y a des enfants qui dénoncent leur père »… « Il est vrai qu’on fusille les résistants »… « Gagner la guerre ! ». On sonne à la porte, une lettre leur est remise . C’est celle de leur fils, autre Guy Môquet. Arrêté, il va être exécuté dans les heures, voire les minutes qui suivent pour que l’honneur de la patrie soit sauf. Il va mourir fier et heureux , remerciant ses parents de l’avoir mis au monde. Edith Garraud et Robert Marcy, ces comédiens tout en sobriété, tout en intériorité et intensité habitent vraiment la pièce et nous la font aimer. Infiniment.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 4 octobre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75