24 juin 2009

Nuit Blanche chez Francis

Spectacle conçu, réalisé et présenté par Jean-Baptiste Artigas, Guillaume Destrem, Alain Dumas et Didier Le Gouic
Quatre jeunes gens charmants, comédiens sans failles, chanteurs aux voix pleines et chaleureuses se mariant à la tierce, à la quarte : ils sont joueurs de piano ou de toutes sortes de petits instruments, preneurs d’accents qui pimentent et rendent plus gouleyants encore les textes ébouriffants de Francis, inventeurs aussi de jolis tours de passe-passe. Mise en scène rigolote mais millimétrée dans un décor aux accessoires simples quoique parlants telles ces pinces à linge géantes qu’ils sortent de derrière les pupitres où sous la direction du maestro au piano ils sont censés entonner la fameuse mélodie de Beethoven. Leurs partitions ne cessent de s’envoler, feuille après feuille, comme si un mauvais génie… Reprochez-nous après ça d’être pléthorique, mais nous avons tellement aimé et tant vibré ! « Le petit gros nous a bien fait rire » : ce Francis Blanche trop vite catalogué amuseur de service parce que ses longs feuilletons-radio cartonnaient dans les années soixante . Le quatuor qui a fait son choix parmi des textes étranges et poétiques va vite au but. Et on est confondu : Francis Blanche étonne autant qu’un Boris Vian ou que le Jean Cocteau de cette époque pour qui le langage était un ami vigilant certes, mais vous attendant au tournant et susceptible d’être trituré pour exsuder un petit lait gentiment aigre .Ici c’est « la crème de la crème », jongleries verbales, puis textes dits ‘de liaison’, vrais-faux aphorismes en forme de pieds de nez . Les camarades sont devenus des nonnettes avec mini-voiles, dansottant de joie autour d’une Soeur Louise (en fait un barbu de service réfugié au couvent parce que…cela vous rappellerait-il quelque chose ?) Cette ‘trui-te-de-Schu-bert’ était donc aussi signée Francis ?Chers Quatre Barbus et Frères Jacques de nos grands-parents, l’équipe de Nuit Blanche a pris votre relais de façon aussi musclée, burlesque que pataphysique.
Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 20h, jusqu’au 1er août. Réservations : 01 45 44 57 34

15 juin 2009

Les Caprices de Marianne, de Musset

Mise en scène de Marcel Maréchal et Michel Demiautte
La fascination qu’exerce cette pièce sur les metteurs en scène et directeurs de troupes n’est pas près de faiblir et Les Tréteaux de France leur patron Marcel Maréchal en tête (en collaboration avec son camarade Michel Demiautte) proposent cette version décalée dans le temps d’une œuvre plus dérangeante encore que les autres. Il y montre une jeunesse, côté masculin, exigeante et libre, mais également égoïste, cynique, cruelle et rusée. Il y montre aussi l’amour, sincère ou pas, que des jeunes gens peuvent éprouver, accepter, tolérer ; mais jusqu’à quand ? Lui-même ne le sait pas encore. Libertinage sur fond de vie de bohème à Naples, cité lumineuse et de toutes les jouissances, mais volcanique, manipulatrice et mafieuse – ce qui permet à Marcel Maréchal de se déguiser en parrain moderne. Règlement de comptes d’un mari mûr qui se croit trompé après avoir été toléré par sa jeune épouse qui ignore en fait toutes sortes de choses de l’amour. Fin en forme de meurtre avec terme brutal mis à toute souffrance et retour à une lucidité cynique. Mais pas de rideau puisqu’on est supposé être sur des tréteaux et dans des décors pour guinguettes qu’on déplace à tout va. La musique très présente de l’excellent François Fayt frôle la pesanteur tant elle commente et laisse tout prévoir. Costumes plus que chatoyants, déplacements, danses, ça se déchaîne sur le plateau. Pléthores truculentes… et tournez manège ! Mais la grâce et l’émotion dans tout cela ? Marianne, la très jeune femme du juge Claudio (Marcel Maréchal) est aimée par un sincère Coelio (Yannick Debain tout aussi excellent que les autres membres de la distribution) dont la mère (Hélène Arié) élégante et digne est plus que touchante. Courtisée par Octave (Mathias Maréchal aguichant en joli cynique) notre Marianne ‘capricieuse’ si mal-nommée dirait-on de nos jours, parce qu’elle n’a pas été une enfant gâtée, semble-t-il, est jouée par Florence Grimaud. Affublée d’un fichu-coiffe du genre mini-voile ( serait-ce un clin d’œil mais fait à qui et pourquoi ?) serrant les genoux, elle charme et émeut. Nous sommes dans ce Théâtre 14 si convivial dont la programmation 2009-2010 inclura Molière, Jules Romain, O’Byrne, Guitry et Tchekhov dans une mise en scène de Marcel Maréchal et Michel Demiautte .
Théâtre 14, du mardi au samedi à 20h30, jeudi à 19h, matinée samedi à 16h. Réservations :01 45 45 49 77

14 juin 2009

Play Strindberg, de Friedrich Dürrenmat

Il y a d’abord un très aimable théâtre, l’Atalante, péniche amarrée derrière un paquebot, l’ancien Atelier, place Charles Dullin, à Montmartre. Et dans le ventre de cette péniche, au bas d’un escalier, cette salle à la vibration si particulière où l’on offre du théâtre, du bon, du sacré, avec régularité et exigence. Play Strindberg ne déroge pas aux habitudes de la maison.
Dürrenmatt monta cette adaptation de la Danse de Mort d’August Strindberg dans les années soixante, exacerbant la relation conjugale - déjà autopsiée au scalpel par le dramaturge suédois - en imaginant de la mettre en scène sur un ring de boxe . Un arbitre, des coups et des découpages. Le placide Frédéric Boulet qui aboie le mot ‘ round ‘ dans un anglais canin présente les scènes à venir : scènes de ménage, orages, pugilats, et récolte les ‘ chutes’ (d’invisible pellicule). Les deux emmurés vivants du mariage : un vieux militaire apoplectique et boutonné et sa femme , une Bovary empoisonneuse aux cheveux orange se déchiquètent, pour notre bonheur, même si les effets de miroir se révèlent parfois blessants. Brillantissime Philippe Hottier bougon, méchant, mourant et renaissant , atrocement réaliste. Agathe Alexis, lèvres pincées de jouissance sous le voile de veuve, la main déjà crispée pour ramasser la terre à jeter sur le cercueil de son mari. Ne manque à ce couple infernal qu’un cousin de passage, l’élégant et wildien Domnique Boissel, mine flottante se glissant entre les deux esquifs troués et qui nourrira les passions destructrices de ces Boulingrin scandinaves.
La mise en scène d’Alain Alexis-Barsacq, subtile, anatomique, sensible et donc cruelle jette le spectateur dans le trouble nécessaire. On rit : Nous, ces deux assassins de sa « moitié » ? Allons donc ! A voir d’urgence.
Théâtre de l’Atalante, lundi, mercredi à vendredi à 20h30, samedi 19h30, dimanche 17h. Relâche le mardi. Réservations : 01 46 06 11 90
Christian-Luc Morel

12 juin 2009

Le Reine de la Nuit,

La Reine de la Nuit, d’après le roman de Marc Behm
Adaptation, mise en scène et interprétation : Christiane Marchewska
Selon Christiane Marchewska ce spectacle c’est « Allemagne, 1933-1945 : libertinage en pays nazi » . Marc Behm (1925-2007) né aux États-Unis s’est établi en France à la fin de la deuxième guerre mondiale. Comédien au départ, il choisit à la cinquantaine de devenir auteur de romans noirs ou policiers. Après la publication de la Reine de la Nuit en 1978 il devint célèbre grâce à Mortelle Randonnée, adapté pour le cinéma en 1980 par Claude Miller où excellaient Isabelle Adjani dans le rôle d’une meurtrière plus qu’inquiétante et Michel Serrault dans celui du détective qu’elle réussit à troubler. L’auteur est invariablement fasciné par les femmes sulfureuses mais exceptionnelles. Seule en scène, Christiane Marchewska excelle elle aussi dans le rôle d’une Allemande à la randonnée mortelle. Après avoir été membre des SA puis des SS, cultivant des sensations exacerbées dont elle devient l’esclave avec ravissement, cette insatiable dont la sexualité exploratoire est double, devenue meurtrière, finira pendue. Le roman dans son cadre historique fait se côtoyer des personnages de premier plan, ces affamés de pouvoir sacrifiant au culte de leur ego. La comédienne- adaptatrice et metteur-en-scène dans le rôle de celle qui doit se justifier, sur un immense plateau, aux lumières sobres, est à la petite barre d’un tribunal immatériel. Véhémente et comme désireuse de se faire aimer un temps, à défaut de se justifier, elle vient à l’avant-scène puis retourne derrière la barre. C’est une anti-héroïne qui raconte parfaitement… et le spectateur médusé puis ravagé, se demande si ce soir-là il n’était pas dans un parloir, un confessionnal, ou plus prosaïquement même encore devant sa télé , rayon programmes dits ‘culturels’.
Théâtre du Nord-Ouest
, dans le cadre du cycle Dom Juan et le libertinage jusqu’au 4 octobre. Dates et réservations : 01 47 70 32

10 juin 2009

A la vie, de Jean-Louis Milesi

A la vie ! de Jean-Louis Milesi
Adapté du scénario d’A la vie à la mort écrit en 1995 par Jean-Louis Milesi et Robert Guédiguian
Dans les années 90 le chef de l’Etat décrétait que la pauvreté n’était pas une fatalité, qu’il y avait un moyen de s’en sortir, que les SDF seraient toujours des objets de compassion, et que tout serait mis en œuvre pour leur venir en aide, etc. A Marseille dans le quartier de l’Estaque un bar-cabaret le Perroquet vert tenu par Joséfa hôtesse strip-teaseuse et José son mari, est devenu le lieu où se retrouvent le soir et dorment la nuit des membres sans le sou de leur famille. Certains sont sans emploi par choix ou par incapacité d’exercer un métier ; d’autres sont retraités ; le grand-père espagnol qui a autrefois débarqué là parce que fuyant Franco, paralysé, ne quitte pas son fauteuil roulant. La benjamine, charmante Marie-Sol est devenue domestique. Le reste de la tribu compte des couples apparemment solides et d’autres plus précaires parce qu’ uniquement régis par leurs désirs. Mais ce sont les attachantes victimes de vrais sans-cœur. Tous viennent au Perroquet vert partager des nourritures sommaires et boire l’argent qu’ils n’ont plus, quitte à y laisser des ardoises. Ils y rencontrent Otto un Boche typique et ancien légionnaire. La seule faiblesse de ce scénario est qu’il se borne à juxtaposer des personnages au sang chaud et hauts en couleurs, alors qu’il voudrait nous démontrer que la solidarité, le sentiment d’appartenir à un groupe ou une famille, conjurant le désespoir, fait survivre et vivre. La venue d’un enfant dont le père n’est peut-être pas celui qu’on pense et le sacrifice d’un mari qui se supprime pour que sa femme touche son assurance-vie ne feront pas tout sombrer dans le pathos. Même si à la fin tous entonnent un ‘Ay Carmela’ qui voue nous la gorge. Ce qui fait aussi qu’on rit à ce spectacle - parfois pagnolade approximative, où les acteurs ont une ‘ fine pointe’ d’accent marseillais - c’est que cinq hommes et trois femmes se bombardent de formules crues, juteuses et truculentes ou encore énumèrent des considérations prétendument philosophiques mais simplettes pour ne pas dire simplistes. Dans la salle ça trépigne, mais c’est aussi parce que les comédiens sont exceptionnels dans un décor ingénieux et une mise en scène incluant des épisodes débridés et hilarants. Ce soir-là l’équipe de A la vie ! a eu droit à une demi-douzaine de rappels. A juste titre.
Théâtre Mouffetard, du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 17 heures et 21 heures, dimanche à 15 heures. Réservations : 01 43 31 11 99

09 juin 2009

La prose du transsibérien, de Blaise Cendrars

La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, de Blaise Cendrars
Mise en scène Balàzs Gera
Ce qui frappe quand on pénètre dans la grande salle de ce théâtre à l’histoire touchante et prestigieuse c’est l’énorme console technique installée dans les derniers rangs. On pressent qu’il faut des adjuvants ou des béquilles à la poésie pour qu’elle nous touche ; que la voix seule, cette première des musiques ne suffira pas et on tremble un peu. Effectivement, après une longue séquence avec effets visuels sidérants sur fond noir, apparaît sous une enveloppe plastique une sorte de roue gigantesque montant jusqu’aux cintres. A l’intérieur, de haut en bas, l’acrobate, le plasticien et le comédien sont perchés, sur les rayons de cet espace virtuel entre des éléments de décor constitués, entre autres, par des bandes de tissu. Ils tournoient sous des lumières inspirées et stupéfiantes, accompagnés de musiques parfaitement assorties aux pérégrinations du poète, parfois par des sons d’une violence rare. Sonorisé ou non, le trio sert amoureusement ou religieusement le texte de Cendrars, cette épopée flamboyante et folle du jeune homme amant de trains qui, avalant les distances, emballent les âmes et ravivent les sensations et les souvenirs de cet écorché vif. Il s’acharne à revivre cette période de sa vie qui a constitué une transition majeure et l’a fait devenir écrivain. Mais à vingt-six ans, il s’accuse d’être un mauvais poète, peut-être parce que, contrairement à ses prédécesseurs et certains de ses contemporains, pour lui un poème ne doit surtout pas exister uniquement selon des formes et des vers contraignants. Il déclare enfin « je voudrais n’avoir jamais fait mes voyages » puis dit rêver de se retrouver à Montmartre au Lapin à Gilles. Après tant de rencontres et de conquêtes, il souhaite retrouver Jehanne, ‘sa’ petite Jeanne de France. L’équipe de Balàzs Gera s’est donnée à fond dans ce spectacle qui ne ressemble à aucun autre, et dont on sort ébloui. Même si la démarche qui a donné naissance à ce spectacle a volontairement mis de la distance entre les interprètes, le texte, et nous, une fois descendus de leur bulle, aux saluts on découvre sur le plateau des hommes chaleureux en costumes clownesques. Ah bon !

Maison de la Poésie-Paris, du mercredi au samedi à 19 h, dimanche à 15 h. Réservations : 01 44 54 53 00