29 août 2009

Elles, de Jean-Jacques Vanier

Elles, de François Rollin et Jean-Jacques Vanier,
Mise en scène François Rollin, avec Jean-Jacques Vanier
Jean-Jacques est porté une fois encore à la scène par François dans un décor simplet: guirlandes de lumières accrochées à de lourds rideaux rouges pendant d’un peu partout ; ça fait cabaret pour touristes et Pigalle. L’homme en costume modeste qui, sur le plateau, bouge éventuellement et lève le bras un brin, a des gestes courts. L’air vaguement accablé, il hausse les sourcils, adopte un ton de voix une fraction d’octave au-dessus de celui qu’on lui suppose dans la vie et vient systématiquement à l’avant-scène côté cour, alias côté cœur. Il a débarqué en chaussettes, chaussures à la main (non , rien à voir avec un vaudeville : il n’est pas en train d’essayer de rentrer à l’aube en douce et puis quand vous comprendrez de quoi il retourne vous serez ravis). Il raconte surtout sa femme, ses deux copains incontournables, et puis encore et encore sa femme, ses enfants, ses amis et encore et encore et encore son Montpellier natal. Une vie si simple, si évidente… faudrait-il, aurait-il fallu tenter d’en sortir, oui, mais comment, pourquoi et surtout pour aller où ?
Ce philosopheur élucubrant, amoureux des mots (condition essentielle pour un poète du genre absurdiste) disjoncte, lévite, plane, survole le monde. François Rollin dit que le jour où il l’a ‘croisé’, il a jugé Jean-Jacques ‘étrange’: voilà qui est plus qu’un compliment. Mais quand, après la représentation, performance épuisante, Jean-Jacques va rejoindre ces amis qui l’attendent dans l’incontournable - et si avenant- restaurant du coin de la rue, le serveur demande aux spectateurs qui y ont forcément atterri et se sont installés au bar: « on a aimé ? », trois tables plus loin, JJV semble aussi perplexe que le (pré et ou post) adolescent métaphysique qu’il a été ou reste. Quant à vous qui vous prépariez à aller rêver dans la nuit, à cause de lui et surtout grâce à lui, vous avez alors envie de lui sauter au cou.
La Pépinière Théâtre, du mardi au samedi à 21 heures. Samedi, séance supplémentaire à 16h. Réservations: 01 42 61 44 16

27 août 2009

Troisième rêve à gauche, de Valérie Montag

Le titre de ce spectacle à trois personnages et la jolie affiche où ne figurent que deux d’entre eux accrochent . On pense à certains pas dans les nuages et à des brèves rencontres. Mais pourquoi ‘à gauche’ ? Le mot peut être de mauvaise augure ou peu respectable : voyez ces épouses jadis dites ‘de la main gauche’. La pièce ambitieuse mais à l’écriture résolument très plate est courte. Elle zigzague entre une réalité plus que terre à terre et les fantasmes de deux êtres mal dans leur peau, au petit seuil de leur réveil. Se sont-ils rencontrés, se rencontreront-ils un jour ? La mise en scène fait se réfugier ce couple dans des lits parallèles et verticaux, plantés à l’arrière-plan. Donc ils se sont connus dans un bar, se retrouveront dans des trains, se confesseront et se confieront l’un à l’autre. Bien sûr, ils sont ‘en crise’, Lui (c’est Léon) en dépit de sa ‘situation’ très enviable est un père qui souffre des conséquences de son divorce. Elle ( c’est Chloé) prétend n’avoir jamais découvert la part que l’amour dit physique doit occuper dans sa vie, elle attend un prince charmant, de préférence exotique. Mais elle risque de se retrouver au chômage, la librairie pour intellos branchouilles qui l’emploie va fermer. Amours éventuelles entre des êtres qu’un hasard forcément malin a fait se rencontrer : de quel phantasme habituel cela relève-t-il? Chloé (Carinne Montag) mutine et affriolante, minaude un brin . Son partenaire ( ce toujours si élégant et crédible Walter Hotton) en complet-cravate la regarde avec - disons- intérêt avant de lui tourner autour, pour ne pas dire plus. Personnage tourmenté mais au sourire large, il séduit et convainc. Le troisième larron est un garçon de café ; témoin de cette pseudo-idylle devenu médiateur, il tirera les conclusions de leur aventure virtuelle, avant que la dernière scène nous laisse envisager que tout cela a existé en vrai. Ouais ! ouf ! happy end et bon réveil à tous ! Nous avons ri par intermittence mais nous sommes couchés perplexes. La programmation de la Manufacture des Abbesses privilégie les auteurs contemporains et nous y retournerons avec enthousiasme, même si cette fois-ci….
N.B. Ce soir-là, le théâtre était plein et puis la presse est unanime.
La Manufacture des Abbesses, jusqu’au 2 septembre, lundi, mardi, mercredi à 21 heures et dimanche à 19h30. Réservations : 01 42 33 42 03

26 août 2009

Dom Juan ou l'alibi du désir

Dom Juan ou l’alibi du désir, adaptation de Stéphanie Fumex
Enfin un spectacle à polémiques !
Pourtant tout commence mal : « Au XXIe siècle, Dom Juan est une femme » (Déjà fait par Brigitte Bardot et Vadim, au XXème siècle) Ouh là, encore un gros gâteau trop cuit !
La distribution est entièrement féminine (ou plutôt-niste ?)
Elles ne seront pas en pantalon noir-maillot noir comme les vendeuses de valises des Galeries Lafayette tout de même ? Mais si, bois l’amère potion, sans en laisser au fond ! Et le fond ? Un ravaudage de textes de Pouchkine, Molière, Kundera et autres quidams (qui-dames ?) un pot-pourri, un florilège, une olla-podriga…
Ulcéré, enfermé, ligoté, plein de préventions, l’on s’attend à souffrir et le charme opère.
Il y a pourtant même de la vidéo qui donne de la télé là où il n’y a plus de théâtre. Ô rage.
Et des rideaux qui coulissent mal ou pas toujours bien.
Mais alors, mystère, les hurlements de ces dames, plus que mécontentes de Dom Juan, leur hystérie, leur recherche de l’inconnu masculin, les masques, les seuls visages de l’homme qu’elles contempleront jamais, les flammes qui embrasent, purifient, dansent, éclairent, mystère, mystère du théâtre des origines, convoqué sur scène, comme dans l’Antiquité, par ces diablesse inspirées et sifflantes, qui jettent toute leur force dans ce brasier de mots dont les cendres volent jusqu’au plafond et se déposent sur nos palais, en amertume.
Créé à la Villa à Aubervilliers, cette reprise au T.N.O. mérite un rodage, certes, et divisera, il ne peut en être autrement, mais gagnera sa légitimité dans ce cycle « Dom Juan et le libertinage » avec son chant si particulier.

Christian Morel de Sarcus

Théâtre du Nord-Ouest, en alternance jusqu’au 4 octobre.
Dates et réservations : 01 47 70 32 75

Mission Florimont

Mission Florimont, de Sacha Danino et Sébastien Azzopardi
Après le pharamineux Tour du monde en 80 jours concocté par l’équipe Danino-Azzopardi qui fait hoqueter de rire le public du Café de la Gare depuis des dizaines de mois, Mission Florimont remplit et secoue déjà le théâtre Tristan Bernard : à la toute fin les spectateurs trépignent, voyez standing ovation avec une dizaine de rappels :. Notez que la recette est à peu près la même: une petite odyssée avec un intrépide Ulysse de service envoyé en mission. Chez Jules Verne Phileas Fogg et son Passepartout sillonnent toutes sortes de terres et de mers mais une course contre la montre leur est imposée. Ici l’urgence règne mais elle est d’un autre ordre, et c’est l’Europe qui va se faire enjamber : France, Italie, puis passages obligés par des territoires où règnent des potentats barbares ou insensés, jusqu’aux confins du continent : la Turquie et l’Empire Ottoman . Donc en 1534 pour rétablir son autorité et regagner son ancien prestige , le ci-devant- flamboyant François Ier investit d’une mission spéciale Florimont de la Courneuve . (N.B. chers non-parisiens : La Courneuve est cette banlieue labellisée zone à risques où le soleil à peine tombé, il est vital de ne pas ‘traîner’ dans les rues, voyez affrontements de gens issus de communautés différentes. ) Or envoyé au charbon ou au casse-pipe Florimont doit aussi ressouder des liens distendus entre des peuples voisins. Dès le départ ça pétarade, le grotesque- burlesque et l’anachronico-sympathique règnent sur scène à un rythme trépidant. Quiproquos, gags ; et intermèdes avec chansons et airs toniques, au rayon effets spéciaux : coups de tonnerre. Cinq comédiens ébouriffants jouent chacun une dizaine de rôles. Clins d’yeux à plusieurs strates d’humoristes et d’amuseurs des récentes décennies (n’est-ce pas cher Francis Blanche aux canulars téléphoniques) on est en pleine BD déjantante, avec Monty Python en prime. Tenter de raconter ou de résumer ce spectacle est inenvisageable , vous vous en rendez compte quand vos amis vous demandent pourquoi vous les suppliez d’aller voir ce Florimont, multi-thérapie pour toutes sortes de crises.
Théâtre Tristan Bernard, du mardi au samedi à 21h, séance supplémentaire samedi à 17 heures. Réservations : 01 45 22 08 40

24 août 2009

J'me sens pas belle, de Bernard Jeanjean

« Petite comédie contemporaine, typique du début du XXIème siècle, juste avant la séparation définitive des sexes. La vie conjugale et la fidélité sont en voie de disparition mais l’amour physique, vestige de ces conceptions, est encore pratiqué, sous protection, comme preuve d’attrait réciproque. »
Ainsi résumera-t-on, si l’on va encore au théâtre dans cent ans, cette pièce vive et acide.
Fanny est une petite secrétaire, un physique de métro, passant probablement du baladeur au portable, et du portable au magazine-guimauve, qui fait réchauffer du surgelé, regarde des DVD, glisse sur Internet, rêve d’amours « meetics » et renouvelle sa collection de capotes, au cas où . Dans cet antre de romantisme et d’idéal, arrive un collègue, bon « beauf » de province, prince charmant de cantine, troubadour de machine à café, et mâle potentiellement aguichable. Il a un CD à faire écouter, un train à prendre, une sœur hystérique à calmer ; la partie est rude pour l’amante. Mais elle ruse, intrigue, séduit et fuit, comme toujours. Se laissera-t-elle sauvagement couvrir par le loup en costume ?
Remarquablement interprétée ce jour-là (il y a alternance de comédiens) par Laurent Maurel superbe tête à la Laurent Mallet (pour ceux qui se souviennent !) qui arrive à s’enlaidir, se contorsionner pour donner vie à ce brave type, ce Breton au cœur tendre, d’une patience d’ange face à une Mélodie Parcq déchaînée, tête à claques d’hygiaphone, affreuse gamine allumeuse et réfrigérante, constamment habitée par son rôle, et chantant très bien, la pièce, brillamment mise en scène par Jade Duviquet, se déroule en scènes loufoques de clic-clac, de micro-ondes, de textos, tout le bric-à-brac de la non-vie, tout le pesant attirail de trentenaires désemparés, rescapés du féminisme, de l’avortement, du divorce parental, de la consommation, du jetable, et qui s’accrochent à l’Hâmoûr pour ne pas couler dans la mélasse. Succulent, amer ; plus vrais que vrai : « Y’a pas d’souci ! »

Christian-Luc Morel

La Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, Paris-XVIIIème. Du jeudi au samedi à 21 heures, dimanche à 17heures. Réservations : 01 42 33 42 03

19 août 2009

Les couteaux dans le dos, de Pierre Notte

Mise en scène de l’auteur
Pierre Notte , joué dans les prestigieux théâtres de la capitale, mais aussi ailleurs (Bulgarie et Japon compris) est fidèle aux Déchargeurs, au cœur de Paris. Il y lance la saison avec une pièce catapultueuse où quatre jeunes comédiennes savoureuses escortent le personnage central: cette facétieuse, fonceuse et forcément métaphysique Marie . Comment celle-ci s’est-elle sortie de son enfance, de son adolescence ou même comment s’en est-elle tirée ? L’auteur commente sa mise en scène, ce marathon désopilant : « Il faut que ça soit drôle et simple et vrai. Tout est partout assez triste, compliqué et faux comme ça» . Les interprètes de cet homme multifacettes, journaliste, chanteur, musicien, formateur de comédiens, également acteur intense et lumineux mais surtout homme de théâtre aussi généreux que scrupuleux, sont des comédiennes rares. Lui, elles, et leurs camarades responsables des costumes et des lumières vous raviront, et cela jusqu’en octobre. Notre avis : allez-y et retournez-y avec des amis.
Théâtre Les Déchargeurs, du mardi au samedi à 21h 30. Réservations : 08 92 70 12 28

18 août 2009

La Fontaine libertin

montage et mise en scène de Marie-Véronique Raban
avec Antoinette Guédy et Marie-Véronique Raban
Une atmosphère chaleureuse et sans façons de boudoir avec petites tables genre guéridons, chaises recouvertes de tissus blanc, un fauteuil grand style ; de jolies lumières travaillées, des musiques anciennes et élégantes au clavecin ou à l’orgue et une note farfelue : une tortue en peluche (mais sans son lièvre)… Deux dames entreprennent de nous raconter non pas le La Fontaine des fables, mais celui des contes libertins qui lui valurent quelques ennuis quand la pudibonderie fut de mise au grand siècle . Avec beaucoup de détails sur sa carrière , ses protecteurs et employeurs, Marie Véronique et Antoinette enchaînent anecdotes, citations, fables célèbres et moins célèbres du poète. Elles paraîssent se donnent des conseils. Les textes dits ‘de liaison’ entre les vers et la prose de La Fontaine sont très bien tournés .Ils nous rendent l’auteur touchant, pertinent, lucide, et aussi parfois vaguement désabusé. C’est un homme courageux, à l’âme sincère, mais bien sûr, jamais ses propos ne sont grivois, salaces non plus que licencieux, comme le sujet aurait pu le laisser supposer. Et puis « Tout est mystère dans l’amour ». Pas de vie dissolue, mais du raffinement. La vie du poète nous est contée avec ses épisodes douloureux, on sent que les narratrices sont attendries. Elles esquissent quelques pas de danse, pour que tout devienne ou redevienne léger et aérien. Les dames ont des jolies présences, des voix chaleureuses, elles disent les vers habilement. Ce spectacle, un peu didactique, il est vrai, est élégant.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Dom Juan et le libertinage, jusqu’au 3 octobre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

17 août 2009

L'héptaméron, de Marguerite de Navarre

Adaptation et mise en scène : Nathalie Hamel
La Marguerite des marguerites, dite de Navarre, sœur du roi François I er et grand-mère d’Henri IV. Femme certainement redoutable et plus que lettrée à une époque où ces dames étaient censées n’avoir rien à dire et surtout pas à écrire. Héptaméron, soit le chiffre sept, référence à ce recueil de 72 nouvelles de ladite dame, dont ceux plus que très choisis sont ‘utilisés’ ici. Situation de départ ? Faut-il vraiment vous la donner, cela vous ne vous gâcherait-il pas tout ? Au centre de la scène une très jolie dame en costume d’époque (Nathalie Hamel, elle-même) calée dans un fauteuil ne cessera de jubiler car, clone de sa Marguerite, elle manipule parfaitement tout son monde. Des comédiennes jeunes et plus que jolies (robes somptueuses) révérences après révérences, sont ces femmes séduites, conquises, abusées, car c’est aussi de cela qu’il s’agit . Mais par qui ? des hommes dits d’église ? Il y a bien sûr cet épisode qui se voudrait consternant où des messieurs aux allures de moines … stop, bienséance oblige. Cependant la réflexion qui sous-tend tout cela opère. Dérision, burlesqueries: on sort du théâtre, un bon sourire sur les lèvres.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cycle Dom Juan et le libertinage jusqu’au 4 octobre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

14 août 2009

Motobécane, de Bernard Crombey

La baie de Somme, anse de la Picardie ; sa lande, ses moutons, ses bergers ; son gâteau battu, ses villages et parmi eux, Routhiauville, ses paysans du pays, son cimetière et … Victore alias Motobécane.
Pour qu l’on comprenne bien, il y a la motocyclette, sur la scène, et le casque, alouette…ou pigeons (sommes-nous déjà plumés ?)
Pour que l’on comprenne bien des « Ch’tis » et le gentil film de Dany (l’autre) descendons du Nord au Nord-Sud pour voir, ma chère, comment vivent ces gens…simples…qui parlent si drôlement ! Si les premières minutes amusent ou émeuvent, très vite, la ficelle, ou le câble, apparaît: la pédophilie, quelle audace, hum, une caudière d’Outreau où l’on va tremper son petit pain ! Car l’affreux demeuré au grand cœur a (presque) enlevé une petite fille. On s’ennuie tant dans ces campagnes où -n’est ce pas- on ne trouve plus femme à épouser, où l’alcool est le seul dérivatif depuis la fin des processions et des ducasses, où l’on chasse encore, avec fusil, voui voui, où ça peut’y mener ?
Effaré, on voit la grosse ficelle se dérouler et l’histoire, plate comme le Santerre (autre partie de la Picardie) d’âtre débitée par un monsieur qui stigmatise, caricaturise, enlaidit, trivialise, et d’un seul coup, patatras, dans la bouche du simplet, le mot « jeeps » au pluriel est prononcé à l’américaine (phonétiquement « djips ») et le bobo un peu snob se retrouve tout nu, démasqué, avec ses tics, ses dégoût urbains et ses idées toutes faites sur la hum…ruralité ?
Pour achever la cuisson du soufflé retombé, calciné, fumeux et fumant, le monsieur vient signifier au public qu’il a joué non pas du classique, ni du boulevard, mais du « théâtre contemporain » (sic) !
Non, monsieur, ce n’était ni du théâtre, car lui donne à réfléchir, même en divertissant, ni du contemporain, car la sottise est intemporelle.
Ni du sens, ni des sens dans cette Motobécane mais que des ratés !

Christian-Luc Morel

Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 20 h, jusqu’au 17 octobre.
Réservations : 01 45 44 57 34

Le mariage de Figaro, de Beaumarchais

Le plateau est recouvert d’un tissu blanc et une demi-douzaine de paravents ressemblant à des portes-fenêtres, blancs eux aussi, sont disposés dessus. Figaro en tenue décontractée , genre siècle dernier, voyez ses chaussures de sport, est du genre pragmatique et opérationnel. Sa Suzanne, crevette avec cheveux en couettes, dans une espèce de nuisette, gigote, cavale sur scène et ne cesse de grimacer et de faire une bouche en cul de poule . Donc Figaro et Suzanne sont au bord d’être mariés. Mais le Comte Almaviva, leur employeur commun, lequel enfin uni à sa dulcinée Rosine (voyez votre Barbier de Séville) a toujours eu envie et besoin de déniaiser des belles tous azimuts. Ce Don Juan est émoustillé par la promise de son ‘collaborateur’ Vous connaissez la suite. Cette version du Mariage devenu pantalonnade, guignolade ressemble à un dessin animé, à un programme télé grotesque.
Pourtant la pièce ne sombre pas car les comédiens se sont parfaitement approprié le texte ; ce que nous dit cet auteur acerbe, lucide et cynique est au rendez-vous.
Mais tous gesticulent, dansottent, caracolent, sautent en l’air et adoptent des postures de boxeurs. Ils se soufflettent et envoyés au tapis, ils se mettent à ramper . Beaumarchais avait choisi des didascalies de ce genre, mais ici les comédiens en font des tonnes .
L’autre ennui c’est que les rapports entre le Comte et Figaro ne sont surtout pas ceux, grinçants, de jeunes gens de castes différentes, du genre irréconciliables, mais plutôt ceux d’anciens potaches complices et en goguette permanente. Le côté insultant pour les domestiques du droit de cuissage de leur maître est passé à la trappe, plus rien n’ayant d’ailleurs d’importance. Dans cette pièce à la construction étrange la référence à un inceste oedipien (soit le mariage envisagé de Figaro avec Marcelline dont il ignore qu’elle est sa mère) qui devait mettre mal à l’aise, devient ici un gag de plus. Quant au fameux monologue de l’acte V, long et dense où Figaro, désabusé ; raconte son parcours de jeune homme jusqu’auboutiste qui l’a mené à devenir à peine mieux que le tailleur de barbe de son gentilhomme d’ employeur… il doit nous suggérer la nécessité d’une révolution pour que les gens de volonté , de courage et de talent soient aussi respectés que ceux qui sont‘nés’ et nantis. Désolé pour monsieur Beaumarchais, mais puisque cocasserie et loufoquerie sont au rendez-vous, que les comédiens mouillent la chemise, que le public unanime est ravi que demande, alors le peuple ?
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 21h30. Jusqu’au 10 octobre.
Réservations : 01 45 44 57 34




La leçon de séduction, d' Albert Cohen

La leçon de séduction, extraite des ‘Valeureux’ d’Albert Cohen
Adaptation, mise en scène et jeu : Jean-Pierre Fouque
Des vêtements accrochés à un porte-manteau, trois chaises, le comédien en veston par-dessus des bretelles curieusement entrecroisées sur sa chemise. Sa voix prenante est un instrument dont il joue en virtuose tout autant qu’il le fait de son physique et d’unvisage aux traits modulables. Il peut être aussi toutes sortes de femmes minaudeuses. Véhément, vitupérant, grandiloquent, il sert le texte d’Albert Cohen avec gourmandise. Un professeur, voyez manipulateur avoué - qu’il en soit ou non conscient- veut prouver que la tâche qui consiste, pour un être du sexe masculin, à amener une femme à …sous-tend la pratique d’un art confinant au sublime. C’est exténuant car il faut se venger de l’apparente résistance de ces dames, engendrée par une duplicité elle-même résultant de leurs limites multiples. Bref les hommes étant de Mars et les femmes de Vénus (air plus que rabâché) on peut, tout au plus, les réconcilier le temps de…
Donc fasciné par les femmes et désespérant de jamais pénétrer leur univers, Albert Cohen se venge . Il se réfugie dans la baffrerie avec cous d’oie farcis ; dans la scatologie : un homme qui voit une femme, ou l’inverse, dans des lieux dits d’aisance ne peut plus rien ressentir pour la personne en question. Voilà qui est puéril mais qui montre bien ce qu’est l auteur. Né en Turquie, donc avec une libido différente de la nôtre, n’est-ce pas ? il s’amuse : « Les Européens adorent se lécher » . Stop. Albert Cohen est un auteur plus que couronné et si sa « Belle du Seigneur » rime parfois avec ‘bêle’ et ‘saigneur’, Jean-Pierre Fouque (metteur en scène du Don Juan de Bertolt Brecht au TNO) est un comédien d’exception.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre du cycle Dom Juan et le libertinage, jusqu’au 4 octobre. Dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

10 août 2009

Gilles Détroit au Caveau de la République

Il y a des lieux et des détroits qui sont des passages obligés. Côté République à Paris l’esprit dit français, donc aussi frondeur que revanchard ou vachard règne depuis des décennies… mais le lait de la tendresse humaine y coule aussi. On ne vous infligera pas un topo rétrospectif de cet antre délicieux où les meilleurs de nos satiristes et humoristes du siècle dernier ont brocardé et mimé ceux que vos journaux, dociles puisque payés pour l’être, encensaient: nos dirigeants et autres hommes politiques, palabreurs aux torses gonflés, imbus d’eux-mêmes et le reste à l’avenant.
Sur l’énorme affiche du métro vous avez certainement vu le visage de Gilles Détroit, et surtout ses yeux et son menton bourvilesques, et vous avez peut-être pensé : récupération ; or l’homme au physique rassurant et dense est avant tout débonnaire, autant qu’archi-toqué.
Il manipule des mots qu’il confisque pour les impliquer dans des imbroglios kafkaïens; il les confronte, les congratule, les coagule. Jeux de mots fulgurants pour situations d’un homme qui tente de maîtriser son (et notre) petit monde de tous les jours… avec feuilles de route dérisoires mais aussi feuilles d’impôts à remplir. Pierre Desproges et Raymond Devos ne sont pas loin. Tendre, lucide, jamais vulgaire, mais immensément drôle parce qu’inventoriant, à petits pas, inlassablement, tous les travers et les fausses-notes de ses contemporains, Gilles Détroit vous sidèrera.
Caveau de la République, du mardi au samedi à 20h30. Réservations : 01 42 78 44 45

09 août 2009

Iphis et Iante, d'Isaac de Benserade

Ils sont neuf sur scène, pas tous à la fois : certains - plutôt certaines - ayant pour mission ou permission ou d’y jouer ‘déjanté’ : « mon chéri, ma chérie… tu fais comme tu le sens ». C’est une reprise de la pièce de Benserade (contemporain de Molière ) mise en scène par Lévy Blancard et jouée pour la première fois en 2005. Elle a été donnée dans des théâtres parisiens situés dans des arrondissements quasi-périphériques où l’on peut tout oser puisque ce sont des réservoirs d’artistes amoureux de leur capitale, et qui, bien mieux encore que vos intellos de service, font démarrer un sympathique bouche-à-oreille. Lequel des parents du bébé Iphis, effondré de ne pas avoir engendré un garçon, l’a obligée à revêtir des habits masculins, à adopter un comportement en rapport, susceptible de séduire la gent adverse ? Peu importe… l’opération ayant réussi, voilà votre post-éphèbe au bord d’être marié à Iante, séduisante jeune femme, à la suite de tractations entre des familles ayant intérêt à s’allier.
La suite avec nuit de noces où les deux jeunes femmes se découvrent ou plutôt découvrent qu’elles étaient destinées l’une à l’autre et… comporte un charmant coup de théâtre : un message des dieux nous apprend qu’Iphis vient subitement d’être dotée d’attributs lui permettant (aussi) d’engendrer. Une certaine …vous avez dit…morale est sauve !
Dans la mise en scène rapide de Lévy Blancard règnent mystification, vraie-fausse connaissance, non-connaissance et reconnaissance. La pétulance y est au menu tout comme la dérision et un certain baroque. Lévy-alias-Iante et sa partenaire Jason Ciarapica dans le rôle d’Iphis souffrent pour pouvoir mieux roucouler; convaincues elles sont convaincantes. Les personnages traditionnellement dits de second plan, soit les pères, mères, frères et sœurs des donzelles, sont rocambolesques à souhait. Mention spéciale pour Kevin Champenois dans le rôle d’Ergaste : censé être à la fois dans le coup mais parfaite sainte-nitouche, amoureux de…on ne vous dira pas de laquelle des deux… il s’approprie les alexandrins avec volupté et les module de sa voix suave : on guette ses interventions. C’est aussi lui qui, à la fin du spectacle, nous convie à en parler autour de nous. Voilà qui est fait.
Espace la Comédia, mardi à 21h30 jusqu’au 25 août. Réservations : 01 43 41 54 92.

07 août 2009

Le jour de l'italienne

Le jour de l’italienne, de Sophie Lecarpentier, d’après Marivaux
La construction d’un paquebot.
Dès la première réunion des ingénieurs au lancement de la bouteille de champagne qui se doit d’exploser et non de rebondir.
Monter une pièce ressemble à la construction d’un paquebot.
L’idée, brillante, de Sophie Lecarpentier : emplir de clandestins une salle vide de répétition, afin de tout voir et de tout savoir. La mode est aux cages de verre et à l’observation des poissons rouges, humains, faux humains, qui s’y ébattent.
Quoi, cette lecture hésitante, ces comédiens sortis du métro, ce metteur en scène déjà exténué, ces remarques incultes…tout cela pourrait donner…une œuvre d’art ?
Oui, avec du travail, de la méthode, beaucoup de patience et des répétitions, des italiennes.
Mais ce n’est pas gagné. La pièce ‘dans la pièce’est féroce.
Tel acteur a un discours marxo et brothers, issu de quelque M.J.C . demeurée ouverte, les costumes sont de Donald Cardwell, les lumières évoquent encore la piste d’une discothèque à Châteauroux tandis que chacun est persuadé de « tirer » la pièce à soi tout seul et de tirer la couverture en attendant.
La malheureuse régisseuse, hystérique, passe, en registre vocal de Josée Dayan à Jane Birkin, remet d’aplomb l’actrice « moche » à qui l’on a fait jouer les vieilles, le bellâtre en mal d’incarnation, la bobo godiche qui découvre qu’elle a cinq cent mots de vocabulaire.
On rit beaucoup, on est ému, la musique est belle et le travail avance, et Marivaux, là-haut, reprend espoir et leur jette un peu de grâce, comme une rosée.
Mention spéciale à Sophie Lecarpentier pour l’idée de cette pièce déjà « culte » et son jeu drôle et juste et à Xavier Clion (excellent Horace dans l’ « Ecole des femmes » au Théâtre du Nord-Ouest) qui distille avec élégance son charme de jeune premier.

Christian-Luc Morel

Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 21 heures et le samedi également à 19 heures. Réservations : 01 44 53 88 88. Jusqu’au 8 septembre.

04 août 2009

Don Juan satisfait, d'Itkine

Don Juan satisfait, de Sylvain Itkine
« Seul, je me suis simplement promené dans des forêts d’arbres morts », écrivait le poète.
C’est dans ce décor, après avoir tout brûlé, et d’abord lui-même, que Don Juan revient, flanqué de son fidèle Sganarelle. Mendoza les a-t-elle oubliés ? Que sont devenues ces femmes séduites…et abandonnées ?
La pièce d’Ibkine, ce russe foudroyé, surprend par l’éclairage nouveau de ce personnage mythique et inconnu dans ses profondeurs. Don Juan, humain, fébrile, ravageur, vient dire son fait à la médiocrité, aux fausses amours, à l’habitude. Il revient pour dire à la Femme : qu’as-tu fait de ton feu ?
Et si le valet retrouve son épouse toujours belle et prête à l’encore aimer même s’il éprouve des doutes sur sa fidélité, le maître, qui a tué leur fils pour se venger de lui, ne découvre qu’une folle errante, résignée ou soupirante, dont l’or et la position avantageuse servent de brûle-souvenirs.
Le texte, magnifique dans les harangues - contre l’infanticide, contre la compromission - s’épuise parfois dans les redites, dans des envolées capées, des gémissements et des démonstrations-gigognes.
Mais la mise en scène de Céline Bédéneau, implacable perfectionniste, bande toute l’énergie de comédiens tout également inspirés et fanatiques.
Aurélien Bédéneau, qui devra bien, un jour, être volé par une Comédie Française dans une bonne période, compose un magistral, frêle, violent, indigné Don Juan, réinventant le héros avec une insolence de presque enfant . Retenir ce nom.
Auprès de lui, Valentin Terrer : Sganarelle sensible et facétieux, toujours excellent, Ronit Cohen belle comme Françoise Fabian et Marie-José Nat, incarnant une noble et émouvante Conchita, Muriel Adam, ici bien distribuée à côté de belles dames dont il faudrait donner le nom à chaque représentation. Pas de fausses notes.
Et à un moment, au faîte de la pièce, avec Bédéneau, cette certitude d’assister au meilleur de ce qui était donné, cette nuit-là, dans un théâtre, à Paris..

Christian Morel de Sarcus
Théâtre du Nord-Ouest, en alternance jusqu’au 28 septembre. Réservations : 01 47 70 32 75

L'échantillon, de Lévy Blancard

Un théâtre à découvrir, près du très « tendance » Quai de la Marne et du Canal de l’Ourcq.
Un vestibule chatoyant, une vraie salle.
Puis un texte intéressant et surtout des comédiens remarquables.
Une jeune femme vient consulter un psychanalyste (sans diplôme). Elle est prostituée et attirée par les femmes, mère et anxieuse, effrontée et pure. C’est Jason Ciarapica ,dure, butée, enfant, tendue, excellente dans son rôle de fille-mère à la dérive, face à un Nicolas Mourer, psy à la Woody Allen, sadique, faible, complexé, confondant de vérité et d’impuissance pédante.
La suite est plus convenue et languissante. Cela sent son théâtre militant et l’attention en pâtit. La rencontre entre Jason Ciaparica et la jolie Coralie Bonnemaiso, amante délicate et qui balance allègrement sa lourde et pesante hétérosexualité pour assumer son moi profond
-respirer un grand coup - est heureusement perturbée par Kevin Champenois, comédien à facettes, long corps et visage de faune, ici garçon de café et instrument du destin, composant un personnage ambigu, inquiétant, voyeur et faussement passif, ange sans ailes, sentinelle au regard trouble.
La fin est un peu gâchée par des grattements de guitare et des chants mièvres.
Mais ces jeunes gens sont diablement talentueux.
Christian-Luc Morel

Théâtre des Deux-Rêves, à 19h30 vendredi et samedi, jusqu’au 29 août. Réservations : 01 48 03 49 92