29 septembre 2009

Les cahiers de Malte Laurids Brigge, de Rainer-Marie Rilke

Au milieu du monde, au centre de Paris, à des lieues de tout le reste, existe un théâtre minuscule, connu de toutes les nations et dont le programme ne change qu’une fois par siècle et ce n’est pas encore confirmé !
La Huchette, près de la rue -du-Chat-qui-Pêche, veillée par Saint Séverin, Saint Julien-le-Pauvre et Notre-Dame, met à l’affiche certes Ionesco depuis cinquante-trois ans, mais ose, régulièrement, proposer un autre spectacle, qui jamais ne déçoit, comète à saisir, vœu accompli.
En ce moment, jusqu’à la fin novembre, c’est Rilke (que les snobs proncent en v.o. - veaux ? - comme « Riquet », sans houppe, en français) Rilke qui, bien dit sonne déjà comme un poème, et ses « Carnets de Malte Laurids Brigge ».
La merveilleuse Bérengère Dautun, grande dame d’une époque qui en produit peu, a adapté et mis en scène ce texte rare où un jeune poète et sa mère, ensemble par la pensée ou une présence absente, évoquent nostalgies et douleurs, fragrance et parfum, souvenir et écriture.
Le jeu de cette immense actrice de la lignée des Edwige Feuillère, mère délicate, tourmentée, réconfortante, sa prononciation parfaite des mots, est d’une insolence absolue face au relâchement déclinant -pas décadent ,réservons ce mot à de meilleures occasions - d’actrices ânonnantes , mâchonnant leur texte comme une gomme, qui provoquent le suicide de tant d’ingénieurs du son dans les petits films éphémères. Le jeune homme, Rilke, bien sûr, c’est Guillaume Bienvenu, jeune premier et premier de la classe, de la classe naturelle qui émerge de son jeu, de sa personne et de la maîtrise émue et sensible de son texte. Ce couple mère-fils bouleverse par l’amour qui les enveloppe, comme une brume de lac, pour les cacher du monde.
Douleur et émerveillement s’emmêlent en les observant: ils révèlent tout ce qui nous manque : l’amour, la paix, l’élévation de l’âme, la tour isolée que Rilke trouvera, au terme de sa vie, en Suisse. Et la misère su poète, lorsque meurt sa mère ou son ami ou la seule personne qui l’a vraiment aimé, cri déchirant parmi les ricanements des vieillards cousus d’or, les fourmis noires ennemies des cigales. Cette misère murmurée et plus aiguë que jamais où mieux l’entendre que sur cette scène?
La provocation serait aujourd’hui dans une telle élégance ?

Christian-Luc Morel

Théâtre de la Huchette, 23, rue de la Huchette, Paris Vème.
Jusqu’au 28 novembre, le samedi à 21h. Réservations : 01 43 26 38 99

27 septembre 2009

Dom Juan de Molière, mise en scène Cyril Le Grix

Décor lisse, meubles et accessoires stylisés, un panneau de fond devenu transparent permet d’apercevoir les personnages avant leurs entrées ou sorties de scène, et c’est tant mieux pour nous. Bande-son avec musiques japonisantes, doux ramages d’oiseaux, bruits de vent et de vagues, projections sur de vrais-faux murs en trompe l’œil avec ombres chinoises. Lumières très travaillées, costumes comme pour Musset. Le Théâtre Mouffetard reprend ce Dom Juan créé au Théâtre du Nord-Ouest il y a quelques mois. C’est une version très intelligemment écourtée: une heure et quart, format qui la fera devenir incontournable pour nos lycéens. Trois comédiens et deux comédiennes pour la pièce la plus métaphysique de Molière. Personnage central et recentré par l’habile Cyril le Grix : Dom Juan, alias Jean-Pierre Bernard, comédien aux CV et palmarès impressionnants est un séducteur sur le retour, dont on ne saura pas un instant si ce qu’il dit de ses conquêtes féminines a quoi que ce soit à voir avec la réalité. Barbe, moustache et chevelure plus sel que poivre, il ressemble à un vieux prof en retraite, depuis combien de temps déjà ? à un inlassable donneur de leçons ou encore à un politicard ayant eu sa mini-minute de gloire face à vos caméras-télé, il y a combien de décennies déjà aussi? Avec Sganarelle, son domestique (excellent Alexandre Mousset ) lequel éprouve pour son patron de l’affection, de la tendresse et probablement autant de fascination que de répulsion, il ne partage rien, or on suppose que leur relation aurait pu ou dû être un des temps forts de l’histoire. Epouse bafouée d’un poly-racoleur qui n’aura jamais rien compris à rien, Dona Elvire (plus que gracieuse Catherine Jarrett) minaude un tantinet, et quant au papa de Dom Juan (Philippe Fossé) sous son chapeau-chapiteau voyez haut de forme, il débite son texte recto tono . Mais la voix de Laurent Terzieff, magistral Commandeur, sauverait-elle tout ce qu’il y a à sauver ?
Théâtre Mouffetard, jusqu’au 21 novembre. Du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 17h et 21h, dimanche à 15 h . Réservations : 01 43 11 11 99

25 septembre 2009

Le chalet de l'horreur de la trouille qui fait peur

de Patricia Levrey
La Comédie de Paris, coincée entre le Moulin-Rouge, le Carrousel de Paris et Eve, ne donne pas dans le cabaret, comme le Casino de Paris, mais et son nom le confesse, dans le comique, le léger, le drôle. L’article défini, ce ‘la’ pour comédie, bien sûr indiquerait, comme ses succès l’attestent, que cette salle devient ‘the’ théâtre des comédies qui roulent.
Le chalet etc. (reprenez votre souffle, c’est long comme un titre de film d’horreur) rappelle les bonnes vieilles pièces d’Au théâtre ce soir (ses vieilles dames à turbans, la sonnerie, les trois coup) mais qu’un Père Noël un peu ordure aurait revisité façon Shining.
Le thème ? à la manière des Dix petits nègres ou du Crime de l’Orient Express qui ont dû marquer Patricia Levrey ; cinq protagonistes mystérieusement invités ensemble se retrouvent coincés dans un chalet perdu, par moins de trente degrés au dessous de zéro. Il y a un politicien véreux, pas clair mais qui trime, une dame légère, un journaliste (Pascal Parmentier), un joueur de poker perdant-perdant (Bertrand Fournel, pathétique) et une inénarrable scoutesse, travaillée par la chair, qui se prétend la soeur de l’hôte absent…au même titre que son antithèse : la dame légère. Qui dit la vérité ? Un ours hurle dans la nuit, les lumières s’éteignent, n’y-a-t-il pas un squelette dans le placard à balais ? Et un scorpion sur la table de chevet ? Et qui est ce nudiste surgelé qui affronte la nuit boréale, vu de la seule cheftaine en rut ? Ah qu’il est laid le dépit de laide…
On rit beaucoup aux élucubrations de la vieille fille, formidable composition d’Isabelle Parsy qui ose parfois des aigus à la Piéplu, bonnet de nuit enflammé de désir, sœur de la Balasko, bas-bleu qui gratte. Le politicien est parfaitement ignoble, veule, trouillard, myope :
remarquable Jean-David Stepler sans oublier la blonde à la voix rauque, pulsion vivante à talons: Christelle Ledroit.
La parodie est drolatique, la mise en scène de Michel Cremades astucieuse : c’est Bibi Fricotin, un gamin sans honte qui s’amuse et nous amuse. Quelle détente !
La fin est très contemporaine, cynique, plausible.
Tout cela est enlevé, bien fait, huilé, du travail de pro et le décor très « pin-pin » donne dans le développement durable et l’horrible chalet, ce qui est de circonstance.
On rit comme à Guignol, et l’on chantonne devant les hystéries hachées de la donzelle. Mon Dieu, que la montagne est laide…
C’est pour rire !

Christian-Luc Morel
La Comédie de Paris, 42 rue Pierre Fontaine, Paris-IXème, dimanche et lundi à 20h30. Réservations : 01 42 81 00 11

20 septembre 2009

Les tentations électives, de Benjamin Oppert

Grand succès de la saison dernière au Théâtre du Nord-Ouest, la pièce d’Oppert est reprise jusqu’en décembre au Théâtre le Funambule.
Cette comédie légère met en scène les amours tardives d’un acteur sur le retour et d’un ministre des beaux arts, pardon, nous sommes au XXIème siècle, d’une ministre, comme on dit à la télé, d’une ministresse de la Culture et de la Communi-câtion. Premier acte, lors de la cérémonie des Molière, puis au ministère, et enfin, à la maison, dans une jouissive attente des « fourchettes » : rien de gourmet, mais un soir d’élections où il faut pincer à tout prix le votant.
Rémy Oppert interprète délectablement le cabot nomme (nominé comme on redit à la télé) à la façon d’un Saturnin Fabre, tandis que Christine Mercel incarne une piquante dame politique. Michel Pilorgé est un convaincant Monsieur Loyal des remises de prix, mais la surprise vient du jeune Aurélien Charle, chef de cabinet virevoltant, affamé, rayeur de plancher qui joue chaque seconde de sa présence en scène avec intensité.

La mise en scène de Philippe Brigaud, vieux routier, ronronne comme un bon feu.
On rit, on sourit, on s’amuse ; Oppert connaît son affaire.

Christian-Luc Morel
Théâtre Le Funambule de Montmartre, 52 rue des Saules, Paris XVIIIéme : samedi à 18h, dimanche à 19h30 (sauf les 26 septembre et 3 octobre) . Réservations : 01 42 23 88 83

L'appel de la pompe à feu

L’appel de la pompe à feu, d’Agathe Thalazac
Pièce lyrique en un acte
Feu d’artifices avec salves tirées dans tous les sens, ciblant des sommets et autres lieux interstellaires. Un texte ambitieux à la saveur absurdiste, à l’humeur-humour à la ‘dada’ (Dali et Cocteau ne sont pas loin et des dizaines d’autres , d’un calibre voisin sont en embuscade). Récupération des surréalistes, allusions aux grands artistes de la période, pieds de nez et langue tirée aux moins grands …et métaphysique avec ça, grâce à la présence du personnage de la Mort sur Pied « arbitre de l’existence humaine ». Et puis encore dénonciation de la bêtise humaine et de l’impérialisme de l’argent. Débauche de décors joyeusement peinturlurés, de costumes somptueux ou clownesques aux couleurs fraîches et contrastées voyez livres pour enfants où se côtoient bonnes et affreuses fées, lutins et hurluberlus du genre humains simplets surtout pas dans le coup. La partition musicale originale, rigolarde, astucieuse, genre carnaval pour Gymnopédies-bis est la composition d’un italien contemporain et nous est jouée aux piano, violoncelle, clarinette et percussions.
Une chorégraphie burlesque fait gigoter un tout pléthorique dont l’auteur, metteur en scène, scénographe, créatrice des costumes est une poly-artiste au zénith de sa renommée, (consultez ses CV et palmarès plus que flamboyants). Elle transforme la scène du Sudden théâtre, lieu de création montmartrois attachant, en endroit de tous les délires.
Bémol: les comédiennes et comédiens, tous plus que jeunes, beaux, consciencieux et convaincus qu’ils vont d’emblée nous faire sourire, rire, pouffer autant que réfléchir, jouent de façon si laborieuse et chantent si approximativement que le mot ‘comédien-amateur’ devient ce qu’il ne devrait jamais être, c’est à dire tout sauf un compliment.
Dommage, car la pièce se voudrait ravageuse.
Sudden Théâtre 75018-Paris, jusqu’au 31 octobre, du mardi au samedi à 21 heures.
Réservations: 0892.683.622

13 septembre 2009

Panique au ministère, de Mélanie et Franco

On admire d’abord le bel écrin. Peut-être le plus joli théâtre de Paris.
Puis l’on attend et on trépigne.
Peut-on cacher longtemps que l’on est venu pour détailler La Lear, cette divine Diva, idole de Warhol et Dali ? En chair et en âme, la blonde évanescente, qui avoue « pleurer dans sa loge » de trac ou plutôt de cette étrange humilité des perfectionnistes.
L’intrigue est mince : un jeune domestique est engagé dans un ministère. Le chef de bureau du Ministère de l’Education nationale, un énarque trop sage, mais néanmoins avide de tendresse, va se laisser chavirer par ce garçon primitif et ardent. Quiproquos, délires, révélations fracassantes.
Ah oui, mais l’énarque a une mère, et c’est Amanda.
Première surprise : le rythme. La pièce est écrite et intelligente. Il y a des personnages construits, qui pensent. Rien de niais, de facile, de vulgaire. Bien loin de constituer un prétexte à l’arrivée de la Très Attendue, le texte permet aux comédiens, cette troupe homogène, constituée d’étonnantes figures, d’exister . Marie Parouly est « Ségolènissime », toute en tension et retenue, Edouard Colin est un jeune banlieusard effronté. Raymond Acquaviva, le metteur en scène qui, jouant le ministre, est le métronome de cette partition de quadrille, hilarant, imitant à la perfection le locataire du Palais suprême, est également excellent.
Quant à Amanda…déjantée et fauchée, mère indigne, croqueuse de vie et goulue de Botox, elle traverse la scène comme une fusée, fume de la Marie-Jeanne, balance ses références datées, pousse à la roue et fait la roue. Dame de chez Maxim’s et veuve clinquante, grandiose et pathétique, folle de Chaillot bien maquillée, mais surtout pas folle et pas de Chaillot, déhanchement d’une Sophia Loren qui refuse pauvreté et âge, elle brave temps et mort, le rouge à lèvres en défi.
On n’est pas déçu. Il y a Amanda et le personnage qu’elle incarne, le mythe et la création. Et du plaisir, et du métier, et du vrai théâtre.

Christian-Luc Morel

Théâtre de la Renaissance, Paris-Xème, du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 17h30 et 21h, dimanche à 15h30. Réservations : 01 42 08 18 50

Revue, sur une idée de Gentry de Paris

Ah, le Casino de Paris !
Son grand escalier éclairé, ses nudités emplumées, ses boys, ses étoiles qui menaient la Revue : Mistinguett, Joséphine Baker, Zizi Jeanmaire, Line Renaud.
Après « Parisline », le dernier grand spectacle du Casino et la dernière revue de Line Renaud, triomphe absolu de 1976 à 1980, brillants et paillettes quittèrent l’institution de la rue de Clichy : le genre ne plaisait plus, dit-on. Peu après , les Folies Bergère elles-mêmes renonçaient à leur vocation. Ces couvents de la frivolité se sécularisaient.
Et puis vint Gentry de Paris, la « poupée de porcelaine », la pin-up glamour , qui donne avec sa revue un des plus flamboyants spectacles qu’ait connu Paris depuis bien longtemps. Loin des dîners-spectacles, où dîner et spectacle communient dans la même médiocrité routinière, cette nuit étoilée de talents et de rêves, à l’élaboration si étrange ne ressemble à rien d’autre.
Invitée d’honneur, la mythique Dita von Teese, égérie fétichiste du photographe Christophe Mourthé , ancienne femme du sulfureux Marilyn Manson, offre deux effeuillages criminels, à décimer la gent cardiaque. Jamais vu cela ! Insoutenable d’érotisme et d’intensité ! Le verre de Cointrau…Le temple chinois enfumé d’opium…Il faut emmener les jeunes gens un peu ambigus voir Dita. Guérison garantie. Revue serait donc un spectacle…familial ?
Pour les amateurs de chanson, Nathalie Lhermitte, superbe interprète, nous comble de « Vie en rose » tandis que des claquettistes insensés nous font vibrer.
Le Monsieur Loyal, un peu poussif, dépare quelque peu dans ce scintillement : trac d’un soir ? Amateurs de grand spectacle, des films hollywoodiens de la meilleure époque, cette mise en scène et en rêves de Philippe Calvario vous comblera.
Courez au Casino de Paris : « C’est ça, la revue ! »

Christian-Luc Morel

Casino de Paris, tous les jours à 20h30, dimanche à 20h00, jusqu’au 17 septembre. Réservations : 08 92 69 89 26


12 septembre 2009

Les femmes savantes, de Molière

Vous vous êtes dit : nous avons étudié la pièce en classe de seconde et le prof de français, animateur du « club-théâtre » nous avait, à l’époque, fait apprendre des tirades, pour la soirée de fin d’année. Vous vous dites aussi : mais tant de mises en scène l’ont plombée, reléguée, rendue sinistrissime! Chrysale, père de famille pétochard et velléitaire est terrorisé par les femmes d’une tribu à la tête de laquelle il a été bombardé, mais pourquoi donc ? il aimerait bien la renier pour avoir la paix, et se réfugier dans les souvenirs de ce gandin-gourmet qu’il se vante d’avoir été. Quant aux dames, elles sont terrorisées par son épouse, cette Philaminte ratiocineuse, du genre castratrice ayant loupé sa vocation de mère supérieure pour couvent où les punitions corporelles sont de mises … ou de première académicienne française ou même recteur(e) d’une université ne recueillant que l’élite de l’élite de l’élite...
Vous vous dites: Armande, leur fille écrabouillée par sa mère, va, rêche et sèche, s’étioler après avoir émoustillé Clitandre, ce jeune homme qui reconnaît que le ciel l’a doté d’attributs permettant de perpétuer sa race, et qui n’en rougit pas. Vous vous souvenez aussi : Henriette, sœur d’Armande, fraîche, charmante et spontanée, peut envisager quelque chose avec ce même Clitandre. Pourtant Tante Bélise, qu’aujourd’hui on qualifierait de mythomane, n’est en fait qu’une rigolote, une farfelue qui ne se prend pas au sérieux. Rendu là, vous avez bien progressé et vous n’êtes pas loin d’accéder à la case ‘univers ludique’ d’Arnaud Denis, le « metteur » qui joue un jeune et fringant Trissotin, affreux jo-jo flairant le fric et souriant de toutes ses dents rapaces. Que dire de Vadius, son compère, tout aussi séduisant et d’Ariste, frère de Chrysale, et des autres…
Dire surtout que vous avez ri aux larmes à ce Molière-ci où Jean-Laurent Cochet est Philaminte. Epaisse, Dieu merci, et aux gestes réduits qui nous font, le plus souvent, penser à un cuisinier entoqué qui, entre deux plats déposés sur la margelle entre cuisine et salle à portée des serveurs stylés, se frotte les mains sur l’estomac, voyez diaphragme, lieu où tout se joue, se noue, d’où naît aussi la voix du comédien. Mimiques parfois style Alfred Hitch… Jean-Laurent sidère et ce spectacle mérite mieux qu’un Molière.
Théâtre 14, les mardi, vendredi et samedi à 20h30.- mercredi et jeudi à 19 h - matinée samedi à 16h. Réservations : 01 45 45 49 77

11 septembre 2009

Les femmes savantes, de Molière

D’une photographie aérienne, l’on ne distinguerait qu’un minuscule cube, à côté d’un stade, cerné d’immeubles géométriques, de bretelles, de voies circulaires, de boulevards. Devinez ce que c’est ? un théâtre ? trouvé ! Est-ce l’association d’idée…bretelles…boulevard ?
Parce que ce n’est pas spécialement le genre de la maison. Au Théâtre 14 on vient de loin, et des bonnes gens qui, jamais, ne fréquenteraient le quartier : académiciens, artistes, comédiens et un public fidèle et passionné qui rythme ses sorties avec le calendrier, le « Programme ». Que donne-t-on ce soir ? Molière ? Encore ? On connaît !
Eh bien non, vous ne le connaissez pas.
Ce soir on invente Molière.
Jean-Laurent Cochet, le Maître, ou l’humble Serviteur avec majuscule d’un public qu’il ne déçoit jamais, ose interpréter Philaminte. Pas de travestissement mais de l’incarnation, dans la justesse. Philaminte, la mutante, la femme qui n’aime pas le corps (« cette guenille ») mais l’esprit, la philosophie, et a transformé sa maison en basse-cour, réduit son époux à l’état de chapon, et attiré la gourouterie, en la personne de Monsieur Trissotin (qui, de nos jours, animerait quelque « cellule de soutien psychologique ») Philaminte, la majestueuse évaporée de l’erreur et de l’hystérie, sous laquelle couve une harpie aboyeuse mais aussi peut-être une femme déçue, que l’on n’a pas assez aimée pour ne pas l’apprivoiser…
Auprès de Cochet, une grande dame, Anne-Marie Mailfer, Bélise d’anthologie, qui compose une incroyable folle, persuadée que tout homme la désire et soupire, absolument épatante de précision dans le dérèglement . Toute l’équipe est au niveau, brillante, soudée, heureuse de jouer.
La mise en scène, classique et imaginative d’Arnaud Denis qui façonne également un sidérant Trissotin-voyou, rapace et onctueux, révèle une grande sensibilité, utile à la comédie.
Ainsi vous connaissiez Molière ?

Christian-Luc Morel.

Théâtre 14 Paris-XIVème , mardi, vendredi, samedi à 20h30 - mercredi et jeudi à 19h . Matinée samedi à 16h. Réservations : 01 45 45 49 77

06 septembre 2009

Les vivacités du capitaine Tic, de Labiche

Petite pièce quasi-inconnue de Labiche, les « Vivacités » au Théâtre Essaïon offrent un des plus charmants spectacles donnés en ce moment à Paris.
Le bel Horace, capitaine retour de Chine, avec son ordonnance, retrouve sa tante et sa cousine, que l’on se prépare à marier à un monsieur bien, sur les conseils d’un tuteur avisé.
Las, le prétendant est un cuistre, un gourou gourmé, un esprit plat, un déchet trié, un lappeur de soupe claire. Comment ne pas passer à Monsieur Diafoirus et à son fils, en entendant le tuteur vanter son protégé ?
Le sang de Tic, gentilhomme français, ne fait qu’un tour : il fait arracher la belle à ce destin de soupirs, d’oreillers froids et de raisonnements purs. Cousine se rend vite, mais le tuteur, dépité, se doit de découvrir la faiblesse du beau militaire : il est sanguin et le circuit passe par son pied qui se lève alors pour viser le fondement….de la cuistrerie. Comment épouser un donneur de coups de pied au c..? sans déchoir, alors qu’il y a tant de beaux esprits calmes…et de membres au repos. Si le futur ne vivait que de duels, d’échauffements, de gifles, qui sait, données par vivacité : la belle vacille, mais…mais le capitaine est amoureux !
L’intrigue est fine, mais la mise en scène, brillante et classique de Freddy Viau, qui n’hésite pas, en ces temps de disette, à costumer et enperruquer ses comédiens, dépoussière avec un plumeau qui n’est pas la perceuse-décapeuse de certains, mais un délicat instrument à main gantée. Tout cela est élégant, français, et les comédiens touchent à la perfection. Mention spéciale pour David dos Santos, moustache et oeil de velours, le séducteur de garnison bon garçon, mais les dames : Laetitia Richard et Angélique Fridblatt sont aussi excellentes, vives et frivoles et l’ensemble de la distribution est simplement parfait.

Christian-Luc Morel

Théâtre Essaïon, jusqu’au 31 octobre. Du mercredi au samedi
à 21h30. Réservations : 01 42 78 46 42

05 septembre 2009

Les tentations électives

Les tentations électives, de Benjamin Oppert
Créée au Théâtre du Nord-Ouest à Paris il y a quelques mois, rejouée dans la région parisienne ( à Bourg-la Reine) cette pièce se donne du 19 septembre au 6 décembre dans le dix-huitième arrondissement de Paris , soit au Funambule, 53 rue des Saules. La direction de ce théâtre prend infiniment de risques parce qu’elle fait confiance à des talents dits jeunes, comme l’ont fait avant lui toutes sortes de lieux ‘petits ’mais où ont débuté de si grands acteurs mais surtout auteurs (cher Théâtre de la Huchette, cher Ionesco ) . Pourquoi vous signaler cette reprise? parce que ces Tentations sont intrigantes - dans tous les sens du terme- donc forcément séduisantes et que leur auteur ,à peine trentenaire, a déjà côtoyé le pouvoir, puisqu’il a été, entre autres, chef de cabinet d’un maire … Pardon ? non, cela ne se passait pas à Neuilly, ça n’est pas le genre…
Allez le découvrir à Montmartre mais surtout cliquez sur :
http ://benjamin-oppert.blogspirit.com/

Les tentations électives, le samedi à 18h et le dimanche à 19h30 au Funambule, Paris-18ème Informations et réservations : 01 42 23 88 83.

Eqwige Feuillère: évocation par Antoinette Guédy

Edwige Feuillère : évocation, par Antoinette Guédy et Eliezer Mellul
donnée au Théâtre du Nord-Ouest en août 2009
A vous de jouer paru en 2001 contient les entretiens accordés par Edwige Feuillère à Jean-Jacques Lafaye, ce journaliste qui était aussi son ami. Antoinette Guédy et Eliezer Mellul, comédiens rares avec chacun un parcours de théâtre et de vie étonnants, ont choisi de nous proposer en lecture des passages de cet enchaînement d’ ’interviews’ ; émouvants mais rien n’y ressemble à ce que ce mot devenu désinvolte, évoque aujourd’hui. Deux voix chaleureuses, modulées, musicales ou intériorisées quand il le faut : Antoinette et Eliezer dialoguent ou conjuguent des propos complices. Surenchérissant, ils nous livrent des passages émouvants, drôles et poétiques des confessions de cette prestigieuse comédienne française témoin du XXème siècle (1908-1998). On est confondu par la hauteur et la profondeur de vues d’Edwige, sa foi en la vie, en l’art, en ce métier qu’elle exerce avec une énergie redoutable : « Le don de nous-mêmes engendre le don des autres, et c’est l’échange » . Mais « Ce n’est pas la vérité qu’on demande à un acteur, c’est une transposition de la vérité ». Elle rend hommage à ses maîtres vénérés, et aux amis à qui elle a tant fait confiance et qu’elle cite tendrement. Une liste qui fait rêver les passionnés de théâtre : Guy Tréjean, Jean Marais, Jean-Louis Barrault, Michel Witold, et aussi Gérard Desarthe. Croyante qui ne renie rien de ses doutes, elle évoque aussi le pape Jean-Paul II qui, étudiant, fut acteur et écrivit des pièces attachantes. Côté dames, comédiennes ou femmes metteurs en scène, Berthe Bovy côtoie Ariane Mnouchkine et Nina Companeez. Les grandes actrices pour elle sont Fanny Ardant, Anna Magnani, Maria Schell. Et les cantatrices… d’abord la Callas . Qu’ont en commun tous ces gens qu’elle admire et révère? « Jouer c’est un travail » mais : « Le danger pour tout acteur c’est l’assurance de soi » . Elle est aussi d’une lucidité confondante : « Ma vie a été belle , pleine, avec beaucoup d’erreurs, beaucoup de mauvais choix…oui, toute ma vie j’ai été quelqu’un d’autre… Non, je ne suis pas unique…ma sauvagerie… je suis un être très timide… il y a en moi un désir de perfection ». « Non, je n’aimerais pas être oubliée. Cela me fait plaisir d’être reconnue » .Quand Antoinette nous prend à témoin, elle ressemble à Edwige : comprenez présence lumineuse avec ce regard qui nous renvoie au meilleur de nous-même. Quand Eliezer lui répond, ou aborde un nouveau chapitre de la vie d’Edwige, voix prenante, il nous trouble tout autant.
Jamais rien dans cette partition ne paraît factice, rien non plus destiné à édifier . Une vraie grâce y règne. « Amour, beauté, poésie, partage » cet idéal de vie est le message ultime que nous dédie Edwige Feuillère ; il ressemble à ce baiser qu’on envoyait autrefois tendrement et voluptueusement à ceux que l’on quittait -mais jamais pour toujours - mains posées sur la bouche , puis s’ouvrant ensuite en un geste d’offrande . Le comédien et la comédienne font une fois encore alterner leurs voix :
« Le théâtre est un divertissement ; l’auteur un messager.
Le mot est quotidien, la parole est divine.
Et s’il ne reste rien, c’est que tout aura été donné. »
Donnée en août 2009 au Théâtre du Nord-Ouest cette lecture nous a procuré une joie intense.