31 octobre 2009

Grasse matinée, de René de Obaldia

Quoi de plus excitant qu’une soirée au cimetière, en compagnie de deux exquises locataires de cercueil ? Et sans faire le mur !Et sans soupçon de nécrophilie !
L’immense dramaturge René de Obaldia (Quatre-vingt-onze ans et sur les planches il y a quelques mois) a écrit cette incroyable pièce il y a une quinzaine d’années, à un âge où il croyait peut-être à une mort prochaine et avait décidé d’en rire ou d’en faire rire.
Deux femmes que tout sépare - la condition et les conditions de vie - se retrouvent, par le hasard des inhumations, placées côte à côte et entament une conversation d’au-delà sur le temps qui passe ou ne passe pas. Les trains, eux, passent - La Flèche bleue, contraction poétique du Train bleu et de la Flèche d’or - et l’aristocrate (Cyrielle Claire) les aime ces trains, dont elle compte les wagons, et, par l’horaire , sait où ils mènent. La banlieusarde (Marie Le Cam) nu-pieds à pompons et argot à la bouche préférerait « être encore de chair » et revenir prendre du bon temps.
Au-delà du macabre, comme on sait en rire en Angleterre ou le fêter comme en Amérique centrale (terre d’origine d’Obaldia, avec sa Picardie maternelle ) la fable monte en puissance et en poésie, portée par l’aérienne Cyrielle Claire, au maintien parfait, à la silhouette de Katherine Hepburn, qui tire sa colocataire vers le haut, vers un français plus châtié, des idées de réincarnation ou même de résurrection. Il faut croire en Dieu et dans la régularité des chemins de fer, ma petite ! Parfois, un avion passe ; Obaldia, qui n’a que faire des détails techniques, affecte un Boeing 737 (court-courrier) à un vol Paris-Tokyo et alors ? C’est un avion à traînée blanche, une idée du ciel !
Que de trouvailles, de saute-mouton, de mots malicieux et réveilleurs, de foi drôle et naïve, d’incitation à la vie qui ne se présente qu’une fois.
Les deux actrices, antinomiques à souhait, se complètent admirablement et jouent leur partition avec finesse.
La mise en scène de Thomas Le Douarec est brillante, train-fantômesque, avec des carillons osseux, des danses rotules : on existe, on crie dans le noir. Le feu-follet Le Douarec éclaire le cimetière et les mâchoires claquent dans cette danse macabre réjouissante. Cette insolence baroque choque, cette crudité surprend, il n’y a pas de retenue et c’est tant mieux !
Des scènes d’anthologie (le coït kamikaze, la sortie du tombeau) alternent avec des variations poétiques, l’écoute des oiseaux, l’hommage à un nouveau jour sur la terre.
Spectacle total et comédiennes d’absolu. Et un seul péril : la vitalité d’Obaldia, contagieuse en diable !
Christian-Luc Morel

Théâtre des Mathurins. Du mardi au samedi à 20h45, matinée le dimanche à 15h. Réservations : 01 42 65 90 00

28 octobre 2009

La cruche cassée, d'Heinrich von Kleist

Mise en scène de Thomas Bouvet
Ce spectacle collant apparemment à l’esprit de l’unique farce commise par H.v.K. en rajoute des tonnes, le but étant de la rendre fracassante. Mise en scène aux lumières cruelles et, avant même que tout débute, des bruits insupportables: ça frappe-frappe-frappe contre un mur et le spectateur aux tympans agressés par les décibels sursaute. Ce qui doit faire frétiller Thomas Bouvet ( récompensé par le prix Théâtre 13 des jeunes metteurs en scène 2009) qui a décidé d’aller plus loin que loin dans un enchaînement où s’enchevêtrent dérisions, défoulements destinés à être jubilatoires et autres provocations. Une jeune personne (Eve) vit chez sa mère, veuve (Dame Marthe). Un individu s’est introduit chez elles une nuit dans le but de déflorer la pucelle. Surpris, il s’est sauvé, sautant par la fenêtre et cassant une cruche, métaphorique bien sûr, mais on ne saura jamais s’il a seulement ‘renversé’ Eve. Lieu presque nu et rideaux de fond noirs, la scène est le tribunal où siègent le juge Adam, ses assesseurs, un greffier, mais également un super-juge venu vérifier que la justice fonctionne bien. Dame Marthe, plaignante éplorée mais surtout vociférante, témoigne. Faut-il vous suggérer que ce juge est, en fait, le monstre qui cette nuit-là… Tenues effarantes, les torses des comédiens sont recouverts de textiles transparents qui ne laissent rien ignorer de leur plastique non plus que de leurs côtes (d’Adam), autour du cou ils ont des grotesques mini-cravates évoquant des jabots d’avocats. Leurs faces blanches sont maculées de noir et leurs dos parfois tatoués. Jouant la plupart du temps face public, ce qui fait qu’ils n’ont pas de vrais rapports entre eux et que la compréhension du texte en souffre un peu, les voilà qui gigotent soudain sous des lumières infernales. Ils grimacent atrocement ; on pense à Dracula. Dame Brigitte, tante de la jeune fille, dans une robe cascadante, perchée au centre du plateau sur une vertigineuse échelle, affiche des allures de statue de la liberté, on se demande vaguement pourquoi. Les comédiens, véhéments, et les comédiennes, charnelles, ont forcément un punch d’enfer. Leurs performances et le parti-pris de Thomas Bouvet dans sa mise-en-canular d’une œuvre singulière vous tenteraient-ils ?
Créé au Théâtre 13, ce spectacle va, bien sûr, poursuivre sa carrière . Guettez-le.

27 octobre 2009

L'illusion conjugale, d'Eric Assous

Auteur à la mode, Assous ne vole pas son mérite.
Héritier de Renard, Guitry, Achard et Roussin, ce qui déjà n’est pas mal, il imprime sa marque de fabrication en ajoutant un peu de cette cruauté et de cette dureté qui font tout le charme de nos mœurs et de notre temps.
Lors d’une discussion au bord du balcon - on pense aussi au bastingage d’un paquebot en haute mer… le mariage ?- Madame veut savoir, non seulement si Monsieur l’a trompée, mais combien de fois. La sincérité dans le couple comme jeu de la vérité. Monsieur s’y colle et se confesse : il y a deux chiffres au nombre. Madame, à son tour, avoue un seul petit adultère. Et Monsieur considère que c’est beaucoup plus grave et plus « impliquant », comme on dit dans les chaumières à paraboles. Un ami est convoqué- le meilleur de Monsieur- est-ce lui ?
Le trio est réuni.
Monsieur, c’est Jean-Luc Moreau qui assure aussi la mise en scène, et c’est peu dire qu’il excelle dans ce qu’il entreprend, avec sa tête de vieil adolescent charmeur aux cheveux de neige. Madame, Isabelle Gélinas, se la joue en bourgeoise désoeuvrée et capricieuse, dure, car il faut être contemporaine, aimante, fanée par la tromperie de son époux et des larmes sous le fond de teint Guerlain.
L’ami, c’est le sublimissime José Paul, silhouette de jeune homme éternel, yeux rieurs et narquois. Gravité, cruauté, il campe le personnage le plus abouti, le plus blessé, le plus pur sans doute de la pièce. Un acteur de tout premier ordre qui bouleverse, émeut, arrache ses pansements : un bonheur de théâtre.
Avec un argument si mince, l’ « Illusion » ressemble déjà à un classique. La langue n’est pas triviale, la charge est sans lourdeur, le couple est déchiqueté, passé à la moulinette . Les dames ne sont pas meilleures que les messieurs. Chacun aime à sa façon, avec ses œillères. Pas de recette vulgaire : Mars et Vénus sont laissés à leur nuit.
Il y a des auteurs contemporains, il y a de grands acteurs de théâtre non cacochymes, il y a une relève. A l’ « Œuvre », pour vous en convaincre.

Christian-Luc Morel

Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 21 heures, également samedi à 18 h30 et dimanche à 15 h30. Réservations : 01 44 53 88 88

24 octobre 2009

Ces années-là

Ces années-là, Saint Germain des Prés
Dominique Conte chante Vian, Ferré, Queneau, Prévert , Brel, Gainsbourg, Béart.

Le Théâtre de Nesle est tout contre la Seine, là où depuis toujours règne un esprit frondeur. Des esprits aiguisés et des poètes en rébellion contre une langue codifiée, alexandrinée s’y sont rejoints, côtoyés et y ont festoyé. Ces ‘années-là’ d’après la deuxième guerre mondiale dans un pays libéré, ils réinventaient tout, immergés qu’ils étaient dans des musiques physiques, voyez instinctives, puisque le jazz avait - Thank God !- franchi l’Atlantique.
Et Vian jouait de sa trompinette rue de la Huchette . Cela vous ne le savez que trop . Et vous vous souvenez aussi que dans ce même théâtre, la pétulante Corinne Cousin avec son spectacle : « Les années Saint Germain » nous l’a fait revivre très récemment. Mais c’est si bon de s’y replonger une fois encore. Et aussi de convier à vous accompagner un petit-fils, une petite fille ou les deux à la fois (ils peuvent veiller puisque ce spectacle se donne uniquement le mardi : le lendemain matin on ne va pas au collège) ou encore un charter de cousins venus de province. Dominique Conte , cette « comtesse » metteur en scène, chorégraphe dans des théâtres aussi prestigieux que les Folies- Bergère ou l’Alcazar, élégante comédienne en tailleur-pantalon noir, chante. Dix fois sur neuf Gréco est là, mais ses textes de liaison nous accompagnent aimablement et ses musiciens trentenaires, « mes fraîcheurs » au violon, à la guitare et à des percussions inventives sont des plus que sur-doués . Dominique Conte leur offre ces plages où ils peuvent jouer en solo. Projections d’images d’époque sur un vrai mur sans toile ni écran. Soit authenticité et retour à une sorte de case départ dans un lieu qui jadis fut un jardin de couvent. O saint Germain ! vous n’aurez pas de mal à faire en sorte que ce spectacle rassasiant affiche complet.
Théâtre de Nesle, le mardi à 21 heures. Réservations: 01 46 34 61 04

21 octobre 2009

Père, D'August Strindberg

De nos jours des messieurs de plus en plus nombreux - selon les statistiques des journaux, mais voyez quelles statistiques et quels journaux !- se ruent sur les tests ADN pour tenter de prouver qu’ils ne sont pas les géniteurs de leurs enfants, afin probablement de ne plus payer la pension alimentaire qu’un divorce leur impose et on a une pensée plus qu’émue pour August Strindberg. Lui qui, dans cette pièce longue, pléthorique et poignante, si souvent montée par des compagnies prestigieuses, fait du capitaine Adolf, son personnage central, un homme déchiré parce qu’ il n’aura jamais la confirmation que sa femme (Laura) l’a trompé et qu’il n’est pas le père « biologique » de sa fille. Selon lui les femmes sont des ensorceleuses, des traîtresses-nées sans âme qui ne peuvent rien vraiment partager avec les hommes. Il commente : « la force naturelle est vaincue par la faiblesse sournoise ». N’étant peut-être pas le géniteur de la charmante Bertha , il tente de l’éloigner de la maison, clamant qu’il veut organiser son avenir : elle étudiera pour devenir institutrice et aider des enfants à devenir ce qu’ils peuvent ou doivent être. On sent que l’homme taraudé par des doutes de tous ordres et qu’il croit métaphysiques, et dont l’univers tour à tour explose ou se rétrécit, n’envisage plus la suite de son existence qu’en termes de haine, trahisons , preuves ou soupçons, pièges et manipulations, mais aussi tendresses refoulées. L’une des premières répliques qu’il adresse au frère de son épouse, pasteur luthérien, lui-même en proie à autant de doutes que de certitudes est : « J’ai encore couché avec la servante, cher beau-frère ». On pressent que cet Adolf va basculer dans la démence. A la suite d’une parole qu’il juge malheureuse et offensante pour lui, il tente d’étrangler son épouse et de revolvériser sa fille avec l’arme sortie d’un tiroir fermé à clef du bureau où, paranoïaque, il garde et cache cahiers de comptes, billets de banque et albums de photos. La suite ? Le médecin - nouvellement ‘de famille’- aidé par l’aide de camp du capitaine Adolf et sa vieille nounou Margret qui après avoir évoqué de doux souvenirs de son enfance et lui avoir chanté des berceuses, lui passeront en douce une camisole de force. Il finit par succomber à une attaque mais « il a prié Dieu juste avant de mourir »... La pièce, rythmée au début, s’alanguit vers la fin jusqu’à frôler le mélo : blâmez l’auteur pour cela et non le metteur en scène parfaitement fidèle au texte et à l’esprit d’un dramaturge qu’il décrypte subtilement. La distribution est dominée par Pierre Sourdive : Adolf névrosé, puis pitoyable mais aussi à la violence effrayante; sa performance est étonnante . Face à lui Analia Perego ( Laura, sa femme) voyez version féminine de la statue du commandeur, arbore une retenue et une raideur pétrifiantes. Leurs cinq partenaires sont ‘en phase’ et s’épaulent : personnages dérangeants parce que dérangés qui devront vivre pour aussi témoigner ; ils nous touchent infiniment.

Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’intégrale Strindberg, jusqu'au 14 février. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

19 octobre 2009

Femme de Tchekhov

Femme de Tchekhov, de et avec Catherine Aymerie
D’après Anton Tchekhov
Mise en scène de Paula Brunet Sancho
Donc ‘de’ et ‘avec’ Catherine Aymerie mais surtout ‘d’après’ Tchekhov. Catherine Aymerie est amoureuse d’Anton mais aussi et d’abord de ces femmes qu’il a admirées et si bien comprises , tant la part de féminité de cet être aérien et inclassable est vraie. Perfectionniste, la comédienne, ne prenant aucun risque, s’est constitué une équipe : metteur en scène, lumières, scénographie, costumes ( le sien plus qu’élaboré est somptueux) et bande sonore déménageants . Elle s’est ‘sonorisée’ pour mieux envahir un espace qu’elle investit n’y accueillant qu’un fauteuil qui deviendra le lieu imaginaire de ses protagonistes. Elle est à la fois et successivement ces dix-sept femmes, mères, filles, sœurs, confidentes, ou servantes, plus quelques hommes pour faire bon poids, tous Slaves qui sous le coup de l’émotion, riant, pleurant, en proie à des problèmes existentiels nous renvoient à nous-mêmes. Une gracieuse mouette vient de s’effondrer aux pieds de son ex-amant et de Lioubov, ancienne comédienne et mère peut-être irresponsable, propriétaire de cette glorieuse Cerisaie, qui va être vendue et démantelée . Donc l’an prochain à Moscou ? Mais « nous allons vivre, oncle Vania ! ». Et encore « il faut supporter les épreuves que le sort… » et enfin « je ne suis qu’un personnage épisodique ». Boucle bouclée. Sortie de scène, Catherine, rayonnante, y revient pour des saluts nourris.
Théâtre Mouffetard, jusqu’au 20 novembre, du mercredi au samedi à 18h30. Réservations : 01 43 31 11 99

Le cheval évanoui, de Françoise Sagan

Oberkampf, rue Saint Maur, ces hauts lieux de la nuit parisienne « branchée », outre les bars de nuit où l’ambiance ne faiblit qu’avec l’aube, fourmillent d’extraordinaires petits théâtres, laboratoires de création et de recréation. Parmi eux, le plus étonnant, le « Côté Cour », offre une vraie salle rouge avec des fauteuils confortables, le tout derrière des vitraux, au fond d’un immeuble à poutrelles. Et côté programmes, du très bon.
« Le Cheval évanoui » qui a triomphé plusieurs mois sur les Grands Boulevards, au Théâtre du Nord-Ouest, , est repris en ce moment sur cette scène avec son équipe intégrale, pour une série de représentations exceptionnelles et il ne faut pas le manquer.
Lord et Lady Chesterfield vivent ou survivent après tant d’années de mariage, au milieu de leurs chevaux et de leurs domestiques. Bertram, le fils est un dadais genre « Homme Savant ».
La fille, Priscilla, est en Europe, c’est à dire hors de l’Ile et à Paris, c’est à dire à Babylone. Elle débarque justement, mais pas seule, avec un amoureux français qui veut l’épouser. Drames, pleurs, on y consent, mais le séducteur continental se révèle être un croqueur de dot qui apporte, dans ses bagages, une surprenante sœur, laquelle n’est autre que sa maîtresse, venue séduire Bertram, le frère. Coup double. Mais l’amour déjoue ces plans bien établis. Lord Chersterfield, qui s’ennuie tant, va jouer sa dernière carte, pour la plus grande des confusions familiales.
Sagan la subversive, le « charmant petit monstre » (selon Mauriac) signe là une de ses pièces sur les surprises de l’amour les plus légères et les plus profondes. Pour lui donner vie, une équipe de comédiens exceptionnels se déchaîne sur une scène qu’ils agrandissent comme les comètes éclairent le ciel. Yves Jouffroy, gentleman-félin d’une présence intense, donne de grands coups de patte à sa fade portée, aux côtés de la léonine Nicole Gros, qui n’en pense pas moins mais joue les convenances en pleine jungle. Les rejetons (Ludovic Coquin, formidable puceau douloureux et Claudia Taïna, héritière geignarde et lubrique) sont impayables dans la férocité. L’escroc, la petite frappe, c’est Jeff Esperansa, gamin insupportable et sa maîtresse, c’est simplement la divine, Martha Mailfert, qui tue par sa beauté, que ne dépasse que la justesse de son jeu.
(Les seconds rôles, Soames, le valet -Gérard Cheyfus- et le baronet fat Julien Dodoz sont parfaits). On rit, beaucoup, on savoure les mots-pâtes de fruits (parfois au cyanure) de la Sagan, on s’étonne encore de l’art du si bien dire de cette dame étonnante.
La mise en scène d’Alexandre Berdat dégrafe le texte pour mieux laisser battre le cœur et l’émotion monte, comme une musique nostalgique dans la nuit.Qu’il y ait de telles bulles de perfection, çà ou là, est un des mystères de Paris.
Christian-Luc Morel

Théâtre Côté Cour, 12 rue Edouard Lockroy, Paris-XIème. Le lundi à 19h, matinée le dimanche à 17h. Réservations : 01 47 00 43 55.
theatrecotecour@free.fr

18 octobre 2009

Dom Juan, adapté de Molière par Cyril Le Grix

La précision s’impose, afin de lever toute ambiguïté.
Il s’agit ici d’une version « allégée » - Molière ferait-il grossir ? - de la célèbre pièce, moins la farce, c’est à dire la drôlerie, avec plus de noirceur, c’est à dire de conscience contemporaine.
Cette espièglerie énoncée, la reprise de cette version montée au Théâtre du Nord-Ouest, lors du cycle-culte consacré à Molière, avec une nouvelle scénographie adaptée à la configuration du Mouffetard, constitue un des grands moments de cette rentrée théâtrale.
Parce que Le Grix est un jeune homme intelligent et brillant qui a songé à l’un de nos grands comédiens, Jean-Pierre Bernard, pour incarner un Dom Juan mûr et tourmenté : « Encore vingt ou trente ans de cette vie-là… » et le héros, dans sa folie, ne peut ignorer qu’il y est déjà ! Jean-Pierre Bernard, physique de grand d’Espagne, épée imaginaire à côté, Méphistophélès débonnaire, presque compatissant, invente un personnage, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde dans un tel répertoire. Tour à tour il se travestira en gentilhomme sylvestre, en vieil enfant à cauchemars- la scène de la visite du père est une vraie trouvaille à la Le Grix - en élégant monomane qui ne peut décidément importuner Dieu par des jérémiades insincères de moribond. Le naturel, la force, la densité, la rouerie de ce Dom Juan Bernardin raviront les amateurs, d’autant qu’autour de lui, Sganarelle, interprété par le sensible et truculent Alexandre Mousset, devient un héros romantique que l’indigence aurait poussé à se faire valet et à « gouailler » pour survivre, le contraire de sa nature… et que Catherine Jarrett est une belle comédienne française ; sa diction mériterait que l’on mit majuscule et tiret à ces deux mots-là… vibrante et douloureuse et chrétienne Elvire, si belle. A Carole Schaal et Philippe Fosse, on demande un peu trop (que de rôles, c’est tout juste s’ils ne déchirent pas les billets !) mais ils s’en acquittent talentueusement. Quant au Commandeur, c’est la voix de Laurent Terzieff.
Encore une fois, il ne faudrait pas donner aux théâtres la fâcheuse idée de monter des versions courtes, donc économique et plus accessibles… Une œuvre repose sur l’équilibre d’ascensions et de plaines. Les sommets peuvent aussi créer une sensation d’ennui.
Rien de tout cela dans cette création, délicate et vibrante, servie par la passion des comédiens et la sensibilité de Cyril Le Grix, au service de Molière.
Christian-Luc Morel

Théâtre Mouffetard, du mercredi au samedi à 20 h30, également samedi à 17h.
Matinée : dimanche à 15h. Réservations : 01 433 11 19

15 octobre 2009

Le pélican d'August Strindberg

Adaptation, mise en scène, lumières et décor de Patrice Le Cadre
Le chef de famille vient de mourir, laissant un fils étudiant un peu dépressif Fredrik (Sylvestre Bourdeau), une fille Gerda (Marina Valleix) , ingénue tout récemment mariée à un Axel (Lionel Emery) très sûr de lui et du genre plastronnant et Elise ( Lilit Simonian), sa veuve énergique et qui fait face. Ils vivent dans une maison où règne un froid glacial, parce qu’ elle refuse de faire fonctionner le poêle, pour des raisons d’économie clame-t-elle. Très vite on comprend que ce n’est qu’une façade, que la mère est une espèce de sorcière cruelle, avare, égoïste, haineuse et hystérique. Maîtresse du gendre qu’elle a choisi pour sa fille et qui est en fait cynique et intéressé, elle a désespéré son propre époux jusqu’à ce qu’il choisisse la mort. Si l’on résumait ainsi la pièce, cela donnerait un mélodrame, voyez boulevard du crime avec bons versus méchants. Mais Strindberg montre et dissèque machiavéliquement la fausseté, l’hypocrisie qui peuvent se dissimuler sous des comportements paternels, maternels ou filiaux. Il analyse les rancoeurs accumulées dans l’enfance et l’adolescence, susceptibles de gangrener le reste d’une vie, aussi bien que les bouffées, relents de tendresse et autres rêves qui maintiennent en vie ceux qui tentent de demeurer trop longtemps des enfants confiants. Guettant leurs angoisses, il partage leurs paradis perdus et nous émeut infiniment. Patrice Le Cadre utilise étonnamment le modeste plateau de la salle Economidès. Des petits meubles, tables avec lampes minimalistes, une bibliothèque, un poêle, aussi le rocking-chair et la méridienne où le père de famille s’installait avec bonheur sont au rendez-vous; mais des musiques interstellaires et tonitruantes vous donnent froid dans le dos. Les lumières sont hallucinantes et les comédiens hallucinés: arpentant la scène, ils hurlent, s’agrippent les uns aux autres, se donnent des coups de pied vengeurs, larmoient, sanglotent. A la fin la scène et la salle sont envahies par la fumée de la maison à laquelle Fredrik, désespéré a mis le feu. Leur mère, ordure démasquée, a sauté par la fenêtre. Étreignant sa sœur, il évoque les parfums des épices confisquées dans le placard de la cuisine par cette mère ( à qui ils n’en veulent peut-être même plus maintenant) et que le feu ravive ; parfums des fleurs aux odeurs enivrantes de leur enfance, ce paradis perdu et retrouvé trop tard. Les comédiens ont pris leurs rôles à bras le corps. Ils sont tous remarquables, (mention spéciale à Cécile Descamps, la vieille servante Margret, si authentiquement raisonnable mais encore chaleureuse et tendre). Le soir de la première le public les a ovationnés.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Strindberg jusqu’au 14 février. Dates et réservations : 01 47 70 32 75.

13 octobre 2009

Mademoiselle Julie, d'August Strindberg

Mise en scène: Jean-Luc Jeener
L’intégrale Strindberg a démarré en force au Théâtre du Nord-Ouest avec cette pièce souvent considérée comme son chef-d’œuvre. L’intrigue est cruelle : au solstice d’été, plus précisément la nuit de la Saint Jean, Monsieur le Comte danse avec ses amis, des scottish, ces polkas à la mode dans les années 1880. Restée à l’intérieur du château ' Mademoiselle’ Julie, comme doivent l’appeler les employés stylés, débarque à la cuisine où Jean le fidèle domestique embrasse Kristin la servante à laquelle il est fiancé. Kristin ayant un temps quitté la scène pour vaquer, la jeune aristocrate humilie le valet et va jusqu’à lui intimer l’ordre de lui baiser les pieds. Il s’exécute. Mais très vite dans un long récit il lui avoue qu’il est amoureux d’elle depuis le jour où il l’a aperçue, il y a bien des années de cela. Elle est touchée, « craque », boit verre de vin sur verre de vin, cependant que Kristin s’est endormie. Séquence suivante : l’acte de chair ayant été commis, Julie se sent déshonorée à ses propres yeux comme à ceux de la société. Nouveau coup de théâtre, Jean une fois rhabillé tient à Julie des discours cyniques et injurieux, l’accablant de son mépris, puis lui ordonne d’aller dévaliser son père pour récupérer l’argent nécessaire à leur établissement dans un canton helvétique où il veut prendre la direction d’un hôtel. Julie, anéantie, mais incapable de lui désobéir finira par le faire et envisagera le voyage. Le dégoût d’elle-même rejoignant celui que Jean éprouve pour le genre humain, elle tente de lui raconter ses vérités à elle; en fait c’est une pauvre fille depuis toujours en plein désarroi car issue d’une union inégale, et dont la mère ancienne servante au destin tragique est morte très tôt. Après des considérations sur ce que les convictions religieuses peuvent laisser supporter à une chrétien, la pièce, qui dans la version de Jean-Luc Jeener a démarré plutôt lentement, s’achève abruptement sur un coup de feu, le pistolet étant celui que Jean conservait dans une cachette. La pièce, poignante et dérangeante repose sur les épaules de trois comédiens : Audrey Sourdive, blonde sculpturale, au physique scandinave, relève hardiment un énorme défi : Isabelle Adjani et Fanny Ardant ont excellé dans le rôle de Julie mais elle est tout aussi bouleversante. Jean Tom, à la présence dense, sachant rendre sa voix grave et hypnotique, est un Jean redoutable de rouerie et de cynisme masqués par un sourire poupin. Nathalie Lucas est Kristin, domestique véhémente mais digne et pathétique. Le décor est minimaliste, nappes et lustre rouge-sang, chaises sans style. Quant à la mise en scène, elle est très ‘physique’ : on ne cesse de s’empoigner, de s’étreindre, de se colleter, ;Jean dévore une assiettée de veau en sauce dont l’odeur fait saliver les spectateurs, étendus par terre à demi-nus Jean et Julie sont émouvants. Julie (qui a quitté sa sublime robe blanche au décolleté parfait pour endosser une tenue de voyage tout aussi élégante) veut emmener en Suisse une vraie perruche qui volète dans sa cage… On est très percuté.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 14 février, en alternance.
Dates et réservations : 01 47 70 32 75.

12 octobre 2009

Giacomo sur les planches

de et avec Gilbert Ponté
Pour un monsieur ou une dame qui convoque, solitaire, le public pour lui dire : « Je suis drôle », il y a un terme affectueux wall-street English à traduire par « Revue d’un homme seul (ou d’une dame seule). Un peu fiche empoussiérée d’agence matrimoniale…
Avec Giacomo, dangereux récidiviste, maniaque sexuel, il y a sur scène trop de monde et trop d’amour pour un seul cœur.
Il faut d’abord embarquer pour un pays imaginaire. Quelques secondes de surprise. Qu’est-ce que c’est ? Un imitateur, un mime, un fou, un diable de boîte: qui est-ce ?
Un petit garçon d’origine italienne, fruit de l’amour de ses parents, partis gagner leur vie en France.
Nous sommes dans la cour de récréation. Les jeux sont faits. Zorro, c’est le beau, Garcia , le gros, pour Giacomo c’est déjà la lune. Cela tombe bien : nous sommes en 1969 et l’on joue alors à la fusée. Il y a l’ineffable Sandrine, qui gravite autour du cercle masculin, avec son appareil dentaire, petite fille curieuse mais qui a le grand défaut…d’être une fille !
Et, de saut de ballon à saute-mouton, l’on entre dans l’appartement familial. La mère se désespère de Giacomo, qui s’intéresse au théâtre, à cause de la fête de fin d’année, papa se repose du chantier, maman prie, papa blasphème gentiment, juste pour l’ennuyer. Et puis il y l’oncle ancien de l’« Indo », mutilé et grand lecteur, qui écoute son neveu et lui donne la réplique, et l’on rit des imitations jamais blessantes.
On voit défiler les années soixante par la fenêtre d’une 404 (ou d’une 504 toute neuve).
La meilleure scène : retour de la visite à un appartement « de standing » où se sont élevés de leurs amis (lui, contremaître) maman, soufflée et laquée, effondrée comme le chauffeur-papa, par la distance qui existe désormais avec leurs anciens amis, mais plus encore par cette dévotion au matérialisme qui révèle la mort d’une âme.Leur foi à eux, italiens, parfaitement français, sans renoncement à leur origine, un peu xénophobes de propos (mais chrétiens de comportement) donne l’occasion à Giacomo d’une scène à l’église qui ne choque pas, même s’il chatouille certain saint : le prêtre ainsi n’est pas une caricature : la mère de Giacomo est une femme bien, qui porte les journaux et le fils de notaire, qui peine à faire l’enfant de chœur (Giacomo donne l’exemple) renifle : il l’envoie se moucher ! Tout ceci, ponctué de musiques bien choisies, d’images vidéo, réglé par la mise en scène brillante de Stéphane Aucante.
Tableau d’une immigration amoureuse…d’une France aimée, d’une vocation pour le théâtre et Molière, qu’on doit bien dire, parce que c’est du français, Giacomo est excessif. Cela ne se fait plus cette naïveté, cela ne se fait plus d’émouvoir, on doit peut-être, dans les théâtres, faire…autre chose que du théâtre, non ?
A ma grande honte, je suis sorti heureux. Vite, j’ai repris mon masque de contemporain à qui on ne la fait pas. Je suis sorti dignement du rêve de Giacomo.
Mais soyez prévenus : pour se venger, il reviendra dans les vôtres.
Christian-Luc Morel

La Manufacture des abbesses, 7 rue Véron, Paris XVIIIème. Du jeudi au samedi à 21 heures. Réservations : 01 42 33 42 03

10 octobre 2009

Trahisons, de Harold Pinter

traduction Eric Kahane
Mise en scène de Mitch Hooper
Cette pièce de Pinter, traduite par son collaborateur de toujours Eric Kahane date de 1978, soit 18 ans après ce Gardien qui a fait de l’énigmatique et fulgurant dramaturge le phare de la génération de l’après-guerre, que copient aujourd’hui inconsciemment des auteurs de l’âge de ses fils, voire petits-fils. Cela donne des vaudevilles format ‘light’ souvent bâclés, avec personnages sans métaphysique, ni blessures profondes, ni volonté de les analyser pour les surmonter. Seule demeure celle d’aborder un partenaire de plus, forcément éphémère, dont on ne veut surtout pas savoir grand chose. Alors on zappe pour ne pas commencer à penser et parce qu’on ne sait plus tirer les leçons de rien. Souffrir, on a déjà forcément donné, n’est-ce pas ? Le titre originel de la pièce est Betrayal, soit Trahison. Pourquoi avoir ajouté ce ‘s’ du pluriel ? Mais cela c’est l’affaire du duo Pinter-Kahane. La première scène se situe une fois qu’est arrivé à son terme l’imbroglio intellectuel, sentimental et même plus encore, qui a mené Emma ( à la tête d’une galerie et épouse de Robert, éditeur aux choix qu’il croit très serrés) à devenir la maîtresse de Jerry, l’ami de toujours de son mari. Et puis des flash-backs ? Tout va très vite , questions, réponses : « Tu lui as tout dit sur moi ? » « J’étais son meilleur ami ». « Mon mariage est fini ». C’est faussement simple parce qu’avec Pinter on est toujours au-delà des mots. Sur scène des meubles rudimentaires recouverts de draps et qu’on déplace pendant les noirs, mais aussi des espaces ressemblant par lesquels s’échapper grâce à des lumières blanches en arrière-plan. En prime il cette reconstitution d’un voyage à Venise, avec votre serveur à la belle prestance à qui le couple (on ne vous précisera pas lequel) commande des italieneries gouleyantes qu’ils dégustent sur le plateau, et qui nous font saliver. Le tout est remarquablement mené, pas la moindre morte mi-temps . Les comédiens sont décapants, Sacha Petronijevic en tête et ses camarades Alexis Victor et Rodolphe Delalaine. Delphine Lazitout ‘la’ seule femme au milieu d’eux est tendue et intense. On sort du Lucernaire troublé et comblé, et on se dit : «si certaines relations sont faussées, qu’est-ce alors que trahir ceux qu’on aime si ce n’est se trahir soi-même ?» . On replonge alors dans des abîmes de perplexités. Merci à la compagnie DemainOnDéménage de nous proposer ce spectacle détonnant.
Théâtre Le Lucernaire, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 17h.Réservations : 01 45 44 57 34

05 octobre 2009

Les Îles Kerguelen, d' Alexis Ragougneau

Les Îles Kerguelen, d’Alexis Ragougneau
Mise en scène de Frédéric Ozier
Donc le 12 février 1772, en France, sous Louis XV, roi controversé n’est-ce pas ? Yves de Kerguélen, gentilhomme breton, sur son navire le Roland, aborde des îles australes insoupçonnées. Deux siècles avant lui un certain Christophe C. mais bon …
Dans la pièce on sent et on entend un vent qui vous happe. L’auteur a l’amour des mots justes qu’il cible magistralement sans les manipuler, et ses personnages ne sont jamais périphériques non plus que composés ou recomposés. La structure a un côté exploratoire, ça chante, ça a du rythme. La mise en scène, la scénographie, les lumières, les couleurs, les costumes et des comédiens charnels qui investissent tout, servent une pièce qui se veut épique, faisant référence à un passé avec relents de colonisation, d’appropriations de territoires en vue de damer le pion à des voisins, ennemis historiques autant qu’héréditaires. Mais alors pourquoi sort-on de ce spectacle assurément réussi en se disant qu’il a peut-être un côté exercice de style ?
Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 25 octobre. Du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30. Réservations : 01 43 28 36 36.

02 octobre 2009

Coup de foudre à l'île de Pâques

Coup de foudre à l’Ile de Pâques, Eric Aubrahn / Jean Giono
« No man’s an island » : « aucun homme n’est une île » décrétait John Donne, poète anglais fulgurant et contemporain de ce Shakespeare qui, lui aussi, avait donné une île pour refuge à son Prospéro de la Tempête. Personnage tenté de s’adonner ou de s’abandonner à la pratique de magies, ces drogues, mais pourquoi déjà ? La fascination pour les îles est à l’affiche cette saison-ci qui voit, à la Cartoucherie de Vincennes, le Théâtre de la Tempête (tiens-tiens !) programmer « Les îles Kerguelen », de l’étonnant Alexis Ragougneau. Convergences ?
Eric Aubrahn est le petit-fils d’un très remarquable poète. Héritage qu’il revendique. Seul en scène, présence dense, diseur et comédien sincère et sobre, il s’est mis à raconter. Soit Franck et Clara : Lui ‘cadre dynamique’ apparemment sans le moindre problème de statut ou autre, et Elle ethnologue -archéologue confirmée …ni l’un ni l’autre des jeunots largués . C’est Lui qui, dit-il, veut entrer dans son jeu-à-Elle, réinventer un parcours, un monde, plusieurs mondes meilleurs et découvrir ensemble un amour idéal, acquis d’ancienne ou de toute récente haute lutte, peut-être même fragile et illusoire et dont on se demande s’il ne risque pas d’accoucher que d’îlots. Prudent, Eric a recruté ( vous avez dit récupéré ?) et embarqué dans son aventure Jean Giono, ce tendre et vrai -faux terrien charnel mais si pertinent, dont il a inclus des textes lumineux dans la deuxième partie d’un spectacle inclassable. Donc à vous de voir.
Théâtre des Déchargeurs, jusqu’au 17 décembre, le jeudi à 20h.
Réservations : 01 42 36 70 56

Coup de foudre à l'île de Pâques

Coup de foudre à l’Ile de Pâques, Eric Aubrahn / Jean Giono
« No man’s an island » : « aucun homme n’est une île » décrétait John Donne, poète anglais fulgurant et contemporain de ce Shakespeare qui, lui aussi, avait donné une île pour refuge à son Prospéro de la Tempête. Personnage tenté de s’adonner ou de s’abandonner à la pratique de magies, ces drogues, mais pourquoi déjà ? La fascination pour les îles est à l’affiche cette saison-ci qui voit, à la Cartoucherie de Vincennes, le Théâtre de la Tempête (tiens-tiens !) programmer « Les îles Kerguelen », de l’étonnant Alexis Ragougneau. Convergences ?
Eric Aubrahn est le petit-fils d’un très remarquable poète. Héritage qu’il revendique. Seul en scène, présence dense, diseur et comédien sincère et sobre, il s’est mis à raconter. Soit Franck et Clara : Lui ‘cadre dynamique’ apparemment sans le moindre problème de statut ou autre, et Elle ethnologue -archéologue confirmée …ni l’un ni l’autre des jeunots largués . C’est Lui qui, dit-il, veut entrer dans son jeu-à-Elle, réinventer un parcours, un monde, plusieurs mondes meilleurs et découvrir ensemble un amour idéal, acquis d’ancienne ou de toute récente haute lutte, peut-être même fragile et illusoire et dont on se demande s’il ne risque pas d’accoucher que d’îlots. Prudent, Eric a recruté ( vous avez dit récupéré ?) et embarqué dans son aventure Jean Giono, ce tendre et vrai -faux terrien charnel mais si pertinent, dont il a inclus des textes lumineux dans la deuxième partie d’un spectacle inclassable. Donc à vous de voir.
Théâtre des Déchargeurs, jusqu’au 17 décembre, le jeudi à 20h.
Réservations : 01 42 36 70 56

01 octobre 2009

Quatre pièces , de Georges Feydeau

« La salle du Vieux-Colombier, lieu d’invention ». « La Comédie-Française, compagnie missionnaire ». « Feydeau ou l’esprit français ». « Et quatre pièces dont seule la dernière, Feu la mère de Madame, résonne dans les esprits et les souvenirs ».
Un metteur en scène, Rau, immense glacier helvétique, a écrit chacune de ces phrases sur un petit papier. Les papiers se soulèvent sur une table. De tout ceci faire jaillir un spectacle ?
Car il s’agit de création. Le rideau s’ouvre et se lève, hésite.
Et la folie s’installe. Premier tableau : une femme pianiste qui attend un professeur virtuose. Un monsieur ardent de province qui vient connaître lac cocote parisienne. Erreur de palier.
Et l’amour s’arrêterait à ces détails ?
Second tableau: un homme peste contre les monologues et, seul en scène, monologue.
La progression est parfaite.
Troisième tableau. Deux enfants inventent leur vie future. L’enfance , c’est l’horreur. On y tue ses parents, on pratique l’inceste. On devenir l’ennui à venir. Feydeau, aussi sombre… ?
Dernier tableau : l’horreur conjugale. Les enfant ont grandi. On attend la mort et lorsqu’elle sonne à la porte- sous la forme de l’hilarant valet bien laid joué par Christian Hecq- on se réjouit quand même d’avoir à attendre encore.
Et l’on rit, l’on rit comme il se doit et comme on ne devrait pas.
Le duo mythique de « La Forêt » Laurent Stocker-Anne Kessler, le petit prince teigneux et la jeune fille de verre, mûri, tire cet attelage baroque comme deux chevaux blancs excités à le renverser. Ils regardent un feu où brûlent les voilettes, les boas de plumes, les caleçons et les bretelles coincées dans les armoires : on achève bien Feydeau. Enfin le Feydeau de papa, passé au beurre noir d’une certaine vulgarité de boulevard. Feydeau, ici absurde, désespéré, résigné et incisif, apparaît sous le jet à haute pression d’une langue sans grimace, d’une précision et d’un taillage digne… de la Comédie Française . Les regretteurs éternels n’aimeront pas tout (certes une chanson, bien chantée par Léonie Simagra, en langue unique Wall Street English est incongrue au Français) mais ceux qui aiment aimer se réjouiront et tressailliront - oui, chez Feydeau ! - et savoureront cet opéra humain, très humain.
Si vous n’aimez pas Feydeau, courez voir ce Feydeau. Et si vous l’aimez déjà, vous l’aimerez bien mieux après.

Christian-Luc Morel

Théâtre du Vieux-Colombier - Comédie- Française, jusqu’au 25 octobre. Du mardi au samedi à 20h. mardi également à 19 heures . Dimanche à 16 heures. Réservations : 01 44 39 87 00 et 01 44 39 87 01