28 décembre 2009

LA PARENTHESE, de Laure CHARPENTIER

Dans un des plus jolis théâtres de Paris, bleu et or, où retentissent encore les musiques sucrées d’opérettes, se donnent, année après année, des comédies à se réjouir et à oublier ses peines.
La Parenthèse ne déroge pas à la coutume.
L’argument est éternel et contemporain. L’un aime, l’autre plus, ou plus assez pour ne pas tenter une aventure vitale. Le premier est plus mûr que le second…L’aîné affiche une désinvolture détachée ; l’autre a mauvaise conscience.
Pablo Luna, compositeur épuisé, aime Julien, beau garçon pas trop bête, tenté par la normalité. La normalité dans ces circonstances se doit d’être caricaturale ; Julien va épouser une jeune fille comme il faut, puisqu’il le faut…Eléonore est une aristocrate des beaux quartiers. Pablo encaisse de n’avoir été qu’une « parenthèse » mais pleure dans le giron d’une potesse , Dora, camionneuse au grand cœur : que faire sinon rendre le fuyard jaloux ? Et au besoin, pervertir l’oie blanche pour permettre le retour du Cygne ? Compère et commère se comprennent au quart de tour : « On va casser de l’hétéro ! »
Pablo, c’est Franck de la Personne, comédien rare, d’une sensibilité exacerbée, Néron qui pleure en allumant Rome, Falstaff raffiné aux yeux d’enfant, clown tragique qui rit en avalant ses larmes, il porte la pièce comme le mât du chapiteau du cirque. Cet homme donnerait du relief à la lecture d’une notice pharmaceutique. Il jette de la tragédie dans sa plainte de quarantenaire trahi et rugit lorsque d’aucuns, s’attendant à quelque « cage aux folles », découvrent qu’il est le lion amoureux d’une cage aux fauves. La panthère noire c’est Julien Dassin, atouts en avant et mèche aérodynamique qui campe un très sensible amant voulant « faire une fin » et « se caser ». La cruche, Olivia Luccioni, tentée par la carrière de Grand’mère se sort bien de son rôle convenu.
Un jeune guitariste, appât pour aiguiser la jalousie de la panthère (il y a toujours plus jeune que soi, na ! Tadzio pubère illumine la scène de sa présence solaire : Julien Floreancig.
Enfin, il y a Dora, rôle attribué à l’animatrice de radio-papotage, spécialiste des régimes et de leurs échecs, Sonia Dubois qui aborde le théâtre avec modestie et observe Franck de la Personne pour savoir ce qu’est un comédien qui joue chaque seconde de son rôle. Ses numéros tombent un peu à plat mais elle pourrait se trouver, en continuant d’observer.
Mis en scène adroitement par Dravel et Macé, le texte est vif, alerte, avec parfois des charges poussives contre le catholicisme qui sentent un peu le calotin empêché de jouir et des gros clins d’oeil à l’actualité mais c’est la loi du genre.
Les garçons sont beaux (qui ose aimer est beau) et les dames un peu ternes : c’est donc bien une pièce contemporaine.
La mécanique fonctionne à merveille : on rit, on s’émeut.
Etrange pièce, comique avec un nuage qui passe, dans ce bleu de théâtre…
La Parenthèse a du contenu.
Christian-Luc Morel.
Théâtre Daunou, du mardi au samedi à 20h30. Matinée le samedi à 17h et le dimanche à 15h30.
Location : 01 42 61 69 14. Jusqu’au 28 mars.

La parenthèse, de Laure Charpentier

Mise en scène : Jean-Pierre Dravel et Olivier Macé
Cher dictionnaire français qui nous rappelle qu’à l’origine le mot parenthèse signifie « action de mettre auprès » et surtout pas « voyez digression bonne à vous apporter diverses précisions… »
Dans cette pièce tout est nécessaire, précis et ‘auprès de’...et même au plus près… car il fallait que certaines choses soient dites et certaines mises au point soient enfin faites.
Le décor réaliste et joliment chargé est celui d’une pièce de boulevard : objets nécessaires et pléthore d’accessoires: c’est l’univers plus que confortable de Pablo Luna, quarante-cinq ans (Franck de la Personne tout en nuances et en présence) compositeur médiatique et médiatisé au sommet de sa carrière, voyez son piano à jardin.
Homme responsable, affable, bon vivant, il aime les plaisirs charnels mais n’est attiré que par les jeunes garçons. Qui en a décidé ainsi ?
Depuis quelques années il a pour compagnon un journaliste devenu trentenaire : Julien (élégant et sexy Julien Dassin avec une moue d’esthète tourmenté) qui a récemment décidé qu’en tant que mâle, selon cette Bible que l’auteur connaît mieux que bien, il lui incombe d’engendrer.
Il a jeté son dévolu sur une ingénue du genre Agnès avec petit chat peut-être mort.
Mieux que bien élevée par des religieuses - Notre-Dame de Sion - on suppose que ses parents sont propriétaires d’un gigantesque appartement voyez avenue Henri Martin, Paris- 16ème. Ils possèderaient également un manoir dans la province profonde, item, une villa côté Saint Trop’. Le prénom de cette dulcinée est Eléonore : la délectable Olivia Luccioni la joue genre gentille mais plutôt gourde.
A l’opposé, Dora, meilleure amie et confidente de Pablo et qui n’aime que les dames, est Sonia Dubois pétaradant sur scène. Donc la situation est la suivante : comment Pablo va-t-il empêcher Julien de ne considérer leur liaison que comme une parenthèse à refermer plus que vite avant son mariage ? Pablo souffre, l’avoue mais rusant à tout va, il déclare à la jeune fille qu’il est le parrain de Julien et que, faisant partie de sa famille très proche, il est son meilleur recours voué à rester en contact permanent et étroit avec lui.
Chaque scène est plus touchante ou poignante que la précédente, mais on rit en rafales à ces interventions de Pablo que le sens de l’humour et le goût du paradoxe ne peuvent pas déserter. Dora dans son numéro volcanique qui se veut désopilant en fait toujours plus que plus.
(…) Eléonore ayant un peu bu et perdu ce qui lui servait de repères, bafouille et s’affale… un peu plus loin encore, débarque un éphèbe blond vêtu de blanc, aux allures d’archange (ravissant Julien Floreaneig) qui empoigne élégamment sa guitare. Rêves à la Pablo, mais le but ?
Le dénouement vous laissera peut-être sur votre faim, mais vous aurez remercié le Ciel d’avoir mis au monde Franck de la Personne, comédien inspiré et plus que généreux qui tient cette pièce à bout de bras.
Théâtre Daunou, du mardi au samedi à 20h30, matinée dimanche à 15h30. Réservations :01 42 61 69 14.

21 décembre 2009

La Ronde, d'Arthur Schnitlzer

Adaptation et mise en scène : Marion Bierry
Dix petites séquences et autant de scénarios percutants, sept comédiens et comédiennes, trois jeunes femmes pulpeuses, plus belles que belles qui se dénudent, tour à tour, sous nos yeux et s’allongent, l’une après l’autre sur des tables ou de légers divans sous des lumières ravissantes caressant leurs courbes. Ça tourne, dirait-on vulgairement: ça roule, mais ici aucune vulgarité, parce que tout est nature.
Les dames écartent les cuisses, les messieurs s’enfournent sous leurs jupes. Marion Bierry a un sens insensé du rythme.
Quant à Schnitzler, né en 1862, il n’avait que quatre ans quand Gustave Courbet peignit son ‘Origine du monde’, et puis Freud était leur contemporain.
« Elles » sont des femmes du monde, ou de simples horizontales aux amours tarifées, sans états d’âme, ou encore de charmantes petites jeunes filles qui, rentrant à la maison, le soir, raconteront à leurs parents que revenant du bureau, elles s’y sont efforcées d’être des employées modèles…
Sur scène ces dames s’ébattent avec des partenaires goulus ; ou d’autres qui tentent de jouer les esthètes, les raffinés; voire encore de jeunes officiers à la noblesse peu contestable.
Cependant la pièce a débuté par des bruits fracassants de bombardements style première guerre mondiale.
On prétend qu’à l’époque les valeurs morales étaient partout remises en question, mais à Vienne et dans le reste de l’Autriche, il semble bien que la jouissance était et restait au menu.
Remercions la metteur en scène de nous avoir fait grâce des bâfreries avec mets fumants aux senteurs aussi provocantes qu’alanguissantes et récupératrices, comme cela vient de se pratiquer au théâtre, ces dernières saisons.
L’énergie de Marion Bierry est plus joyeuse, plus détonante et plus aérienne que ce genre-là.
Sur scène des panneaux noirs se déplacent, s’inversent puis disparaissent pour laisser la place à un écran blanc-bleuté, à faire rêver. Un pianiste jouant de son instrument un peu piano-bar est vu de dos. Travelling : de face il deviendra le personnage central, l’Homme, en somme, soit celui qui est de bons sens .
Quant à ses confrères-comédiens distribués dans un nombre de rôles à donner le tournis, ils sont tous aussi impeccables que délicieux.
Spectacle impertinent mais gouleyant, cette Ronde se donne jusqu’au 28 février.
Théâtre de Poche Montparnasse. Du mardi au samedi à 21h. Matinées : samedi à 18h . Réservations : 01 45 48 92 97

16 décembre 2009

La dernière conférence de presse de Vivien Leigh

La dernière conférence de presse de Vivien Leigh, de Marcy Lafferty
Adaptation Caroline Silhol.
Parmi les seul-en-scène, ce spectacle est une superbe adaptation mise en scène par Michel Fagadau, directeur de la Comédie des Champs-Elysées.
Milieu des année soixante. Alors que le cinéma célèbre les Jane Fonda, Brigitte Bardot et autre Ursula Andress, un mythe vivant, absolu, s’apprête à délivrer aux journalistes sa version de la légende.
Vivien Leigh, la Scarlett, la Dubois, Lady Laurence Olivier, revient sur son histoire, sa naissance aux Indes, sa découverte du roman de Margaret Mitchell, et son désir fou d’incarner cette Scarlett O’Hara d’« Autant en emporte le vent ». Rien ne favorise alors la réalisation de son ambition.
Hollywood auditionne maintes actrices de renom : Bette Davies, Barbara Stanwick et Paulette Godard, alors femme de Chaplin. La distribution, presque achevée, comprend Leslie Howard et la douce Mélanie : Olivia de Havilland. Mais aucune Scarlett ne convainc .
Vivien Leigh raconte comment… au milieu des flammes… mais restons-en là.
Puis apparaît le grand, l’acteur avec un A chapiteau : Laurence Olivier, l’époux de l’ascension et de la chute. Et Brando. Et le grand Théâtre. Et le sang dans le mouchoir.
Et la raison qui vacille. Et l’abandon.
A la question : qui ressemble le moins à Scarlett O’Hara, beaucoup auraient pu répondre :
Vivien Leigh, la veille de son engagement. De même on hésite devant le choix de Caroline Silhol. Puis on vacille. Plus Kim Novak ou Tippi Heidren, Grace Kelly que…
Mais non. Cette élégance, cette fêlure, ces gémissements dans la voix… oui, Vivien Leigh apparaît. Cette magnifique actrice, dans une de ses plus belles compositions, transcende le texte, la situation, l’inconnu (car Leigh nous était presque inconnue) et écarte le brouillard avec une élégance lumineuse, une aisance de fauve. On n’a plus l’habitude de telle femme en vrai, depuis leur morne évaporation esthétique, mais l’on aime , le cœur battant… et l’émoi s’installe. Il faut courir voir ça.
Christian-Luc Morel
Comédie des Champs-Elysées, du mardi au samedi à 19 heures.
Réservations : 01 53 23 99 19.
www.comédiedeschampselysees.com

Attitudes, de Benoît Marbot

Attitudes, de Benoît Marbot
Mise en scène de l’auteur, avec Jean Tom et Sabrina Bus
Scène nue, rideaux de fond noirs, une chaise à jardin, une autre à cour et à l’extrême - cour un petit barbecue de fortune. Lui c’est Damien, Elle est Laurence. Ils sont frère et soeur . Ils attendent le reste de la famille pour un repas de campagne, mais comme c’est généralement le cas dans les familles - nombreuses ou pas - avant que ne débarquent frères, sœurs ou cousins , ils cherchent à faire le point : où en est untel, et cet autre untel ? et toi-même, où en es-tu ? Situation banale, air connu, mais déjà Benoît Marbot fait tenir à ses protagonistes - et d’abord au frère- un discours de presque quinquagénaire (pardon cinquantenaire) étrangement juste donc dérangeant sans pour autant être amer . Car Damien est l’oncle de Camille qui, à dix ans, a été happée par la danse classique. Elle s’y donne corps et, qui sait, âme ? Age tendre… en écho ne proposez surtout pas « et tête de bois », rappelez-vous seulement… Mais pourquoi Francis, le père de Camille, n’est-il pas encore là ? c’est lui qui doit apporter la viande à griller. Et c’est reparti, Damien-Laurence : ping-pong. Il parle face à nous et elle craque allumette sur allumette. Bruit de voiture… Francis ? Mais leurs propos et leurs récits ont été interrompus ou plutôt corroborés par ce que l’écran situé en hauteur, du genre télé pour chambre d’hôpital nous transmet, soit ces images hallucinantes de beauté et de rigueur montrant des presque adolescentes à la barre, dans des salles de danse aux miroirs ravageurs, quasiment hypnotisées par la voix stridente de leur professeur. Noir. Nos comédiens s’en vont en coulisses avant d’aborder la phase suivante, tout aussi intense, émouvante et exploratoire. Benoît Marbot, une fois encore, est l’ homme sûr qu’ « un frère n’abandonne pas son frère ». Mais pourquoi Francis n’arrive-t-il pas ? De ce ping-pong familial on est passé à un pin-pon-pin-pon…. accident avec pompiers ?
Jean Tom, tenue décontractée plus pull-over sur les épaules noué sur la poitrine est un Damien aussi rigolard que métaphysique. Il est remarquable. Sabrina Bus, sa complémentaire faussement frêle et plus que ravissante, l’est tout autant.
Ce spectacle dont on ne sort pas indemne, donné au Centre Culturel de Courbevoie le 26 mars 2010 à 14h et 21h sera repris à Avignon-off en juillet 2010.
Marie Ordinis





14 décembre 2009

Ladies Night, de Collard, Sinclair et Mac Canter

Chacun se souvient de ce grand succès de cinéma « Le Grand Jeu » ou Ze « Full Monty » en version originale, racontant les déboires d’une bande de copains chômeurs du nord de l’Angleterre réduits à s’exhiber sur scène en tenue d’Adam pour retrouver confiance en eux.
La pièce, adaptée, se situe désormais dans le nord de la France, probablement il y a quelques années. (Le franc existe encore et les mineurs devenus chômeurs gardent un peu de jeunesse.) De braves garçons, mariés, démariés ou en passe de l’être, survivent en buvant des bières et se bagarrent avec des marins (les mines ne sont pas tout près de la Mer du Nord, mais quelle importance ?), connaissent les fins de mois anticipées, les restaurants du cœur, la privation, le honte, le mépris du conjoint. L’avenir ? Trop cher.
Une annonce dans le journal met le feu aux poudres. Un spectacle de nu masculin attire des dames qui payent pour glousser entre elles devant des garçons assez détachés.
Pourquoi ne pas leur montrer de « vrais hommes » ni trop beaux, ni trop froids, pourquoi ne pas tenter l’aventure ? Sous l’œil narquois du patron de bar - Michel Voletti - les répétitions commencent et…ce n’est pas gagné ! Une entraîneuse est requise, danseuse au destin brisé, qui va les faire travailler et remporter leur pari.
Prétexte à des scènes hilarantes de gaucherie, de pudeur et d’audace, « Ladies Night » fait rire, bien sûr : incroyable danse des sept voiles d’un Bacchus replet et lubrique (formidable Laurent Mentec) ou d’un vieux ‘blouson-noir’ déglingué (Pascal Aubert). Mais elle fait réfléchir aussi. Manu (Michel Laliberté) campe un père séparé de son enfant bouleversant. Benoît, petit garçon un peu demeuré, émeut et attendrit, tandis que Sacha Petronijevic
( passant de Pinter à cette plutôt farce avec sa densité de comédien sidérant) incarne un être sensible et brisé, mineur privé de mine, homme à la mémoire licenciée, sous des couverts de dur et de rugueux. Marc Diabia (Wes) évolue élégamment en Antillais pétillant d’humour. Quant à la femme, jamais elle ne rembarre (d’une gifle seulement) ces hommes à vif : Marielle Lieber-Claire, délicate et toute d’autorité ne donne pas dans les poses féministes.
La mise en scène de Guylaine Laliberté, jouissive, permet une montée en puissance dosée. Et l’effeuillage final explose en triomphe, en apothéose.
On sait que les dames ont payé deux cent francs (environ 30 euros) pour… Ces épouses de chômeurs pourront-elles revenir voir le spectacle? Et eux, comment pourront-ils gagner leur vie, assurer leur avenir ?
La suite ne le dit pas, mais le libéralisme peut se réjouir: une création d’entreprise a été tentée, même si ses actionnaires ont dû baisser leurs caleçons.Quant à vous futur spectateur, réjouissez-vous sans arrière-pensée, vous passerez une soirée mémorable avec une bande de joyeux drôles au cœur tendre et au talent éclatant.
Christian-Luc Morel
Théâtre Essaïon (www.essaion.com) vendredi et samedi à 21h30. Jusqu’au 27 février . Réservations : 01 42 78 46 42.

12 décembre 2009

Interview, d'August Strindberg

Interview, Simoun et La plus forte d’August Strindberg
Mise en scène : Geneviève Brunet et Odile Mallet
Donc un triptyque amoureusement configuré par nos jumelles de théâtre nées sous le signe des gémeaux, ces grandes dames à qui la scène française doit tant : Geneviève Brunet et Odile Mallet. Phases strindberguiennes concomitantes, dont le dénominateur commun est ces règlements de comptes plus ou moins tardifs, avec dénonciations d’impostures.
A la une dans Interview, Catherine Précourt que nous avons aimée dans Les Chaises de Ionesco (mise en scène Mesdames Brunet-Mallet au théâtre Essaïon) est une journaliste en pantalon noir interviouvant un Strindberg plus que remonté qui arpente l’espace scénique, crachant son mépris pour les femmes, ces sous-êtres ayant pris le pouvoir ou en passe de le faire, mais qui en réalité, ne sont que des sous-produits de l’humanité.
L’auditoire n’en peut plus et pouffe. Noir salutaire.
Simoun : sur fond de hurlements d’un vent de vengeance en bande-son. Khadija El Mahdi est cette maghrébine déchaînée, pieds nus, voilée et voix ensorceleuse, qui envahit l’espace, danse, joue des percussions face à un nouvel homme jeune et qu’elle va peut-être pouvoir aimer. Mais elle bourre et re-bourre de coups de pieds l’officier français, cet homme en uniforme et à terre, responsable de la mort de son mari. Là aussi on n’en peut plus.
Enfin c’est La plus forte. Séquence toute aussi courte et percutante que les deux autres. Deux femmes en élégants costumes fin dix-neuvième. Elle, ancienne théâtreuse, est debout à jardin ; face à elle une jolie jeune femme, elle-même comédienne et son amie d’autrefois, est assise à cour et demeurera muette pendant tout l’acte. La première, monologuant, fait vite un procès d’intention plus que long à celle qu’elle accuse de lui avoir volé son mari. La muette feint de ne pas vouloir réagir et n’effectue que très peu de gestes : sa présence est froide mais intense . Cette troisième partie est aussi résolument féroce que les premières . Des comédiens très motivés défendent ces épisodes dont vous sortirez sonnés.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Strindberg, jusqu’au 14 février. Dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75

10 décembre 2009

Effroyables jardins, de Michel Quint

Effroyables jardins, de Michel Quint
Avec André Salzet
Adaptation et mise en scène : Marcia de Castro
L’auteur raconte « cette vieille affaire de famille » qui , selon lui, a été à l’origine de la Résistance, voyez ‘notre’ guerre mondiale numéro deux. André Salzet est ce clown avec ou sans nez rouge, mais à la présence aussi intense qu’insensée qui va zoomer et re-zoomer arrière pour nous re-mobiliser et nous faire adhérer à son propos, lequel est de dénoncer, une fois encore, une fois de plus, les monstruosités plus qu’ordinaires qu il a côtoyées et dont lui et les siens ont été les témoins ou les victimes au temps de ces conflits qui ont sournoisement déchiré tant de communautés et de fratries. En Avignon l’été dernier, les réactions à cette pièce dérangeante, servie par un comédien en permanence sur un fil ou une corde, ont été plus que positives A votre tour de découvrir ces jardins, d’y vibrer, d’y être au bord de basculer mais d’y reprendre confiance en l’homme.
Théâtre Le Lucernaire
Du mardi au samedi à 18h30. Réservations : 01 45 44 57 34.

09 décembre 2009

Effroyable jardins, de Michel Quint

Effroyables jardins, adapté du roman de Michel Quint
Le Lucernaire continue sa série d’évocations : des Misérables et aussi une Simone de Beauvoir, faisant du théâtre une clairière de l’écho de l’écriture.
Ce ‘seul en scène’ qui n’est pas un soliloque, régi avec finesse par Marcia de Castro, permet de relire et de re-vivre cet étonnant ouvrage de Michel Quint, porté à l’écran avec feu Jacques Villeret, qui n’a pas laissé un souvenir impérissable.
Tout au contraire, le monologue d’André Salzet presse la mémoire d’une enfance et le jus sanguinaire, salé-amer, jaillit et éclabousse.
Un petit garçon a un père très sérieux mais qui fait le clown, occasionnellement. Quelle honte ! Qu’y a t-il de plus sérieux et de plus digne qu’un enfant, si ce n’est l’image qu’il se fait de son père ? Comblé de honte, ce n’est pas un très bon clown. Paroxysme de la malédiction. Tout à coup paraît Gaston, le cousin, qui raconte sa guerre et sa résistance et comment le clown s’est conduit en monsieur et en homme.
L’accent du nord, si à la mode depuis les « Ch’tis » explose dans le récit du sabotage de la gare de Douai. Salzet imite bien. Le monologue laisse la place à une conversation à plusieurs personnages. Un Allemand paraît. Ils risquent la mort. L’Allemand n’est pas un nazi, c’est un homme bon en uniforme vert-de-gris, la mitraillette sans nervosité. Récit. Long, un peu trop long récit, mais récit d’humanité et de possible respect d’autrui.
L’émotion ne quitte jamais le spectacle. Peu d’effets, mais effet garanti.
La tension monte, le comédien tient son public qui halète, puis il le laisse courir et tend de nouveau la corde ; ces vibrations sont palpitantes.
La fin est jolie, peut-être trop. Mais les Français ne sont pas ici traités de collabos…comment ne pas retrouver un oncle, un grand-père à la photographie jaunie sur un buffet de cuisine, dans l’évocation si fine de ces héros sans gloire, de ces courageux naturels, qui peuvent mourir comme des pauvres pour ne pas vivre comme des lâches ?
L’émotion crépite en applaudissements comme un rire nerveux qui cache la larme.
Christian-Luc Morel
Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 24 janvier. Du mardi au samedi à 18h30, dimanche à 15h.Renseignements et réservations : 01 45 44 57 3

04 décembre 2009

Le mec de la tombe d'à côté de Katarina Mazetti

Le mec de la tombe d’à côté, d’après Katarina Mazetti
Adaptation Alain Ganas
En occident les cimetières ne sont pas que des lieux sacrés où l’on vient, sur les tombes prier pour le repos de l’âme de ceux que l’on révère ou que l’on a aimés ; ils peuvent aussi devenir des coupe-gorges, des planques pour malfrats, des lieux où tagueurs et blasphémateurs diaboliques s’y livrent de nuit à toutes sortes de profanations. Ici un cimetière normand devient ni plus ni moins qu’un endroit de drague où l’érotisme explose. Parce que … la vie, l’amour, la mort… La femme de bientôt 39 ans et l’homme de presque 46 qui s’y côtoient jour après jour, et y monologuent, elle s’adressant à son époux défunt, lui à sa mère disparue sont censés ne pas en être conscients. L’un et l’autre monologuant côte à côte nous livrent les détails de vies de labeur plus que prosaïques et l’on pourrait s’ennuyer ferme si le registre n’était pas celui, cocasse, d’un café théâtre qui n’est quand même pas celui du Coluche de « c’est l’histoire d’un mec ». Mais on rit toutes les trois minutes. Daphnée est supposée être une intellectuelle : elle affiche bac plus cinq, mais on se demande si après le bac elle n’a pas piétiné cinq ans avant de décrocher sa première et dernière U.V. tant ses propos ambitieux sont désarmants. Trop jeune veuve d’un mari, homme très organisé, mais qui se rend compte en faisant le bilan de leur vie conjugale que celle-ci n’ était qu’ à moitié réussie . Jean-Marie, fermier à l’esprit pratique, à la tête d’un domaine de 25 vaches et autres tracteurs mène l’existence solitaire et ‘terre à terre’ d’un agriculteur qui n’a pas le temps (et n’envisage pas) d’avoir une vie de famille. Se rencontrant au cimetière ils se trouvent mutuellement antipathiques, jusqu’à ce que… Jean-Marie sourit, Daphnée aguichée et en manque d’homme lâche ses livres et lui tombe dans les bras. S’ensuit ce qui devait s’ensuivre : une affaire sentimentale où la sensualité trouve son compte. La suite ? de drôle le ton passe à l’ inquiet, l’émotion s’installe, Daphnée affiche une moue pathétique, Jean-Marie est perplexe. Nous plus encore . On ne vous révèlera pas la fin de l’aventure, mais on vous dira combien on a apprécié le décor sobre, les mises en scène et en espace ingénieuses , les lumières, les déplacements et le jeu naturel de comédiens chaleureux.
Théâtre du Petit Saint Martin, du mardi au samedi à 20h30, matinée le samedi à 17h30.
Réservations : 01 42 02 32 82

03 décembre 2009

Le rossignol de Wittenberg, de Strindberg

«Dieu est mon rempart ».
Le mot de Luther, devenu hymne, a t-il incité Strindberg à sortir, pour une fois, de ce thème qu’il portait comme une tumeur, la haine de l’homme et de la femme ou la «Querelle d’après le Jardin»?
Cette étrange pièce - quelle part le Suédois tourmenté a t-il mis de lui mis dans cette œuvre ? - écrite dans la dernière décennie de son existence, a le mérite d’oser mettre en scène la vie d’un troubleur de quiétude, d’un austère redresseur de torts qui, malgré son influence, demeure un inconnu pour beaucoup (surtout dans un pays catholique.)
L’époque ? Vers Marignan. Le lieu ? L’Allemagne, sombre forêt où sifflent d’étranges oiseaux.
Un moinillon gonflé de foi, d’une bonne volonté naïve, un de ces marcheurs que Dieu protège de sa paume, souffletant les éclairs, découvre que si Rome est toujours dans Rome, elle s’éloigne, selon lui, dangereusement de Jérusalem et du projet céleste.
Les Indulgences? Infamie et trafic . L’autorité papale ? Dans quel verset?
Il y a un drap épais entre le ciel et la terre. Ce drap est brodé, ourlé de croix et d’or, mais il cache la lumière. Avec la force de l’écriture (avec et sans majuscule) Martin Luther placarde les fameuses «Thèses de Wittenberg », flammèches de la Réforme ,que Gutenberg contribuera à étendre, par l’imprimerie nouvelle.
Et provoquera - un peu malgré lui - un réveil spirituel de l’Eglise.
Strindberg admire cet autre «jeteur d’encrier » qui bénéficie de surnaturelles protections et d’un «laissez-vivre» jusque dans l’excommunication. N’a t-il pas reçu, lui aussi, la visite de Satan, par le truchement d’obsessions issues d’une réelle persécution ?
Pour cet opus au grand souffle, il fallait l’adaptation fine et précise de Jean-Dominique Hamel. Et la fervente mise en scène de Nathalie Hamel, qui signe là une parfaite réussite. Sans oublier une pléiade (sa compagnie porte ce nom) de comédiens inspirés. En tête dans le rôle de Luther, Geoffrey Vigier sec, enfantin, brave, tenace a la densité la plus juste de cet enfant têtu. En Faust Valentin Terrer, éblouissant comme toujours , est l’homme qui voudrait croire, tout en étant peut-être ou diable…ou au Diable. Jean-Luc Bouzid, émouvant ami dérouté de Martin, sans oublier Rodolphe Delalaine (le maître de musique Sachs) ou Nicolas Planchais et tous les autres, tous étonnent.
Pièce historique, œuvre pie ou chant de résistance? Le « Rossignol » est tout cela à la fois.
Mais peut-être, par sa singulière dimension épique et spirituelle, une exception de genre : un opéra-cantique.
Christian-Luc Morel
Théâtre du Nord-Ouest, «Intégrale Strindberg ». En alternance jusqu’au 14 février. Dates, renseignements et réservations : 01 47 70 32 75