29 décembre 2010

Speed-dating, de Georges de Cagliari

Mise en scène de Sara Veyron
Vous connaissez le mode d’emploi de telles rencontres très minutées : deux personnes célibataires cherchant partenaire en vue de… peu importe. La règle du jeu étant qu’ils sachent vite si la ‘mayonnaise’ ayant pris, ils ont décidé de se revoir. Qu’ils se le disent donc et le fassent savoir ‘à la caisse’ puisque s’ils ont eu affaire à des hôtesses, ni eux ni elles n’ont rencontré le patron de ce mini-super-marché de la vraie-fausse-drague, alias recherche de l’autre masquant peut-être une quête de soi-même. L’auteur semble adorer ce jeu de hasard ou de dés, partie de cartes avec versant poker qu’il récupère habilement. Sur la scène deux cabines jumelles aux couleurs vives ; dans chacune deux chaises et une table du genre pour bistrot. L’hôtesse plus que sexy et volubile, euphorique, se cogne contre les éléments du décor. Elle vient d’y accueillir une femme dont on comprend vite que, dans un registre différent, elle aussi a une ‘mission à accomplir’. Elle rencontrera des hommes, forcément perturbés, l’un a eu une mère pis qu’envahissante qui l’a dévasté, l’autre un père qui en a fait autant. Un troisième, prétendant transcender tout cela est devenu un macho distingué et qui en fait des tonnes. La jolie dame en recherche, non pas d’amants dont elle n’attend rien en fait, bavarde pseudo- métaphysiquement avec des partenaires plus largués qu’elles. Cela menace de tourner en rond. Intermède : sur ce qui se révèle être un écran, entre les deux ’loges’, une séquence filmée avec une jolie dame faisant des grimaces et souriant… plus inclusion d’images étranges. On reprend : les éléments de décor sont joliment déplacés. Y aurait-il quelque part un bar-défouloir près de ces confessionnaux ? Et puis tout bascule: la jolie dame très perturbée et métaphysiquante a fini par rencontrer le ’boss’. C’est bien lui qu’elle cherchait : il est responsable de ses malheurs à elle, qui pleure sa sœur tant aimée détruite par ce macho-là. Les comédiens sont très performants : celui qui joue les quatre rôles masculins (le fils à papa compliqué , le fils à maman du genre nunuche, plus le plastronneur odieux qui a tout compris à tout et enfin le patron cynique) fait un joli numéro, mais ce que l’auteur a baptisé tragi-comédie et qui a viré au mélo se termine en simple polar.
Théâtre Petit Hébertot, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 16 heures 30. Réservations : 01 42 93 13 04

26 décembre 2010

Le conte d’hiver, de Shakespeare

Mise en scène de Nicolas Luquin, assisté de Danièle Léon
Polixène roi de Bohème et Léonte roi de Sicile sont très liés. Mais voici que ce dernier accuse sa propre femme Hermione d’être ou d’avoir été la maîtresse de son ami et de s’apprêter à donner naissance à un forcément-fils dont lui-même n’est pas le père. Bannissement d’Hermione dont, peu après on annonce la mort à Léonte. Seize ans plus tard, le berger qui a recueilli la nourrissonne, Perdita , apprend que celle-ci a rendu fou d’amour un certain Florizel, officiellement berger également, mais qui est… le fils de Polixène. Vous imaginez la suite…
Au dernier acte Hermione qui n’était pas morte réapparaît pour faire la morale à son Léonte de mari lequel en prendrait pour son grade si ayant accepté ses erreurs il ne s était pas mis à éprouver un vrai remords.
L’intrigue de cette pièce, probablement l’une des avant-dernières de Shakespeare serait simple si ne se sur-ajoutaient pas des personnages hauts-en-couleurs qui paradoxalement deviennent essentiels ; aux antipodes de leurs maîtres ils tentent de les décrypter et de nous les faire accepter. Le danger est de faire exécuter aux comédiens qui jouent ces seconds couteaux des ‘numéros’ ébouriffants mais feuilletonesques.
Bilan : 5 actes, 2 heures 45 de spectacle (avec entracte) 14 comédiens en costumes de maintenant… un texte impeccablement servi par tous et des intermèdes musicaux dansés, ludiques ou déjantés. Le tout dans un décor sobre et élégant et des lumières superbes.
Ce spectacle créé au Sudden Théâtre à Montmartre, a été donné dans cet ancien lavoir devenu le chaleureux Théâtre des Loges à Pantin.
Guettez ses reprises.

23 décembre 2010

Au nom du fils, d’Alain Cauchi

Mario et Carmela, frère et sœur qui vivent ensemble dans une maison simplette du côté de Martigues nous informent - accent enchanteur- que leur père qui vient de mourir subitement est installé dans la pièce d’à côté. Ils convoquent la famille pour les obsèques. Débarque Pierre, l’aîné, authentique « réussite sociale»
- comprenez escroc- qui a fait fortune dans les viandes importées, - mais pas forcément conformes aux normes de chez nous, accompagné de sa femme Hortense. Style BCBG, plantureuse avec collier de grosses perles, elle se fait psychanalyser depuis qu’elle a compris que son mari va voir ailleurs et qu’elle en est réduite à tenter de maîtriser ses pulsions. Arrive enfin la redoutable Mamma tout en noir ; née en Sicile elle avait récemment divorcé du défunt parce qu’elle en avait assez de se soumettre à ses pulsions à lui. Imperméable et impérieuse, elle ne sourit ni ne plaisante jamais, à la différence de ses rejetons des Bouches-du-Rhône, mais elle tranche et rogne. Le ton est donné, ça sera : « ce qu’on dit » mais aussi « ce qu’on doit éviter de dire ». Tenez : que Mario vient de passer six mois en prison dont il est ressorti flanqué du bracelet que vous savez … et quant au mari de Carmela, où est-il au fait ? Rassurez-vous, elle se console avec…
On organise l’incinération du père, et on parle héritage. La mère finira par faire s’embrasser tout son monde, fils et fille à genoux devant elle.
La mise en scène d’Etienne Bierry est tellement soignée qu’elle en devient aussi hyper-réaliste et touchante que le décor. Les comédiens, Alain Cauchi en tête sont plus qu’ébouriffants. C’est jovial, truculent, la galéjade est omniprésente ? Ce spectacle est de la même veine que ces aimables « Belles familles » du même auteur donné en 2008 à la Comédie Bastille.
Théâtre de Poche Montparnasse, du mardi au samedi à 21h, matinée : samedi à 17 h
Réservation : 01 45 48 92 97

21 décembre 2010

La Grammaire, de Labiche

Deux amis de toujours : Caboussat, ancien négociant Arpajonnais et Poitrinas, président de l’académie d’Etampes et passionné d’archéologie. Le premier se verrait bien siéger au comice agricole, au conseil municipal, devenir maire, conseiller d’arrondissement, et puis hé-hé ! conseiller général. Mais il y a un hic, il est incapable d’écrire une lettre correctement, fâché qu’il est avec l’orthographe, les terminaisons des verbes et incapable de faire le tri entre les noms se terminant en « -ssion » et ceux qui finissent en simple « tion ». Heureusement Blanche sa fille rédige ses lettres et autres communications (ou ssions ?). Il est exclu qu’elle le quitte pour épouser quiconque résiderait ailleurs qu’à Arpajon. Poitrinas a un fils Edmond (dont Blanche est tombée amoureuse, ce qu’elle n’a pas osé avouer encore à son père) et s’il est venu rencontrer Caboussat, c’est pour négocier un contrat de mariage avec lui. Et puis il y a le vétérinaire Machut, père de famille déjà nombreuse, qui boit jusqu’à treize verres de vin à la santé de ceux dont il veut défendre la cause mais qui est amoureux de ses animaux. La preuve ? il tente de soigner ou de réanimer les bêtes qui, après avoir brouté dans le jardin de Caboussat et les prairies avoisinantes, sont prêtes à succomber. La faute à qui ? à Jean, domestique de ce dernier qui cassant toutes sortes de vaisselle, ce qui contrarie bien sûr Mademoiselle Blanche, les y enfouit et que Poitrinas les exhumant systématiquement prend pour des vestiges romains. Vestiges ? à ce stade-là on en est à vertiges et même à tournis…
Après toutes sortes d’épisodes - burlesques forcément - Blanche sera unie à son Edmond qui, lui aussi a un défaut : il fait des fautes… d’orthographe, de grammaire, ou serait-ce les deux ? qu’il n’a pas oser avouer, à qui déjà ?
Diane de Ségonzac, à qui l’on doit une mise en scène rapide et pleine de clins d’yeux, a voulu que Poitrinas (Hervé Colombel) et Caboussat (Alain Rignault) aux ‘egos sur-dimentionnés’ plastronnent, s’écoutent parler fort, tandis que Jean (Valentin Terrer), héritier d’un Figaro perspicace , impertinent voire vachard, dénonce les tics de son maître et des proches de celui-ci. Le vétérinaire (Michael Msihid), homme forcément de science, de savoir-faire et péremptoire, est droit dans ses bottes en caoutchouc. La gracieuse demoiselle, cette « fée » de son papa Caboussat (Eva Sedletzki), est très terrienne et convaincante dans un monde burlesque et plus qu’un brin surréaliste. Vous les aimerez.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 3 mars, dates et réservations :
01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com

19 décembre 2010

Les deux timides, de Labiche

Mise en scène : Clément Goyard
Cécile a pour père Thibaudier monsieur plus qu’affable mais dont la timidité lui fait redouter de s’opposer à quiconque, craignant d’être obligé de lui dire non. Il bat régulièrement en retraite et se donne des prétextes peu convaincants pour le faire. Sa fille a pour amoureux récent mais éperdu ce Jules Frémissin prompt à frémir qui, avocat, n’a osé plaider qu’une seule fois dans une affaire désastreuse où l’inculpé avait ‘laissé tomber’ sa canne sur son épouse. Depuis une quinzaine de jours le père de Cécile héberge le sémillant Anatole Garadoux, ce veuf qui a une « facilité de parole » telle qu’il ne laisse personne en placer une. Il a résolu d’épouser Cécile - voyez dot - et de se rendre ce jour-même à la mairie pour conclure l’affaire. Que le futur beau-père obtempère ! Celui-ci le ferait certainement, pour avoir une certaine paix, mais Cécile n’est absolument pas d’accord. Si son père en décidait ainsi elle entrerait au couvent. De son côté Jules avoue qu’il atterrira à l’asile de Charenton s’il n’obtient pas la main de sa dulcinée. Schéma d’une pièce courte mais qui explose avec quiproquos suavement concoctés, entrées et sorties de scène inopinées, vrais-faux monologues. Et encore digressions du genre coq à l’âne quand, mis au pied du mur, nos timides refusant d’imposer leurs points de vue et de frapper du poing sur la table, se mettent, par exemple, à décliner les types de roses qu’ils préfèrent, mais aussi à mettre par écrit ce qu’ils n’osent pas dire. Cela donnera des lettres forcément envoyées aux mauvais destinataires. Quiproquos, embrouillaminis... Annette, la soubrette commente.
Pour ses comédiens, tous excellents Clément Goyard a choisi des costumes d’aujourd’hui et une mise en scène avec gags. Quand vous entrez dans la salle la domestique qui finissait d’y passer l’aspirateur disparaît en coulisses : vous vous êtes laissé piéger… mais elle revient pour empoigner une guitare avec laquelle elle accompagnera les airs chantés par tous. Cécile, seule décideuse, n’a rien d’une ingénue ; elle est très physique avec un sex-appeal redoutable. On comprend pourquoi son timide-à-elle est prêt à flancher. Quant à son père, devant l’aplomb de la demoiselle, il balbutie ou bégaye. La salle a vite le fou-rire. Une petite heure de délire.
Les deux timides se donneront une quinzaine de fois jusqu’au 11 mars au
Théâtre du Nord-Ouest, ne les manquez surtout pas.
Dates et réservation : www.theatredunordouest.com et 01 47 70 32 75

14 décembre 2010

Les liaisons dangereuses ou la fin d’un monde…

d’après Choderlos de Laclos
Il y a quelques décennies on étudiait ce chef-d’œuvre au programme de la classe de terminale pour la flamboyance et la subtilité de la langue de Laclos, plus encore que pour son côté psycho-quelque chose. A vrai dire, pour les deux sans doute.
Sans doute aussi pour que les jeunes gens (et surtout les jeunes filles) adolescents forcément perturbés soient soulagés : le « désir charnel » existe, il est peut-être même à l’origine de leur mise au monde par une mère qu’ils n’imaginaient que comme une Vierge Marie. N’est-ce pas chère Cécile de Volanges qui en 1782, à quinze ans, sortiez du couvent pour être unie à celui que vos parents vous avaient choisi (vous imposaient) pour époux.
Mais en cette fin du 18ème siècle le paysage est autre ; chez les « grands » l’élégance et les manières enfouissent tout et le paraître masque l’être.
Odieux nombriliste, mais fascinant parce que faussement métaphysique, moins domjuanesque que confisqueur de vies, authentique pervers narcissique avant l’invention de la formule, tel est le vicomte de Valmont, personnage central. La marquise de Merteuil qui fut sa maîtresse et dont le sort semble lié au sien est d’une perversité semblable. En souffrent-ils ? Est-ce aussi pour cela qu’ils entament systématiquement les êtres qui les entourent ?
Ce roman épistolaire a été récupéré par le cinéma, la télévision et souvent porté à la scène, mais ce qu’en font Régis Mardon et Pascal-Emmanuel Luneau est étonnant. Cinq personnages (les autres soigneusement passés à la trappe) soit un homme et quatre femmes évoluent dans cette cave voûtée. Excellent choix de lieu, tant il permet de s’éclairer aux chandelles et d’y avoir de vraies peurs d’enfant pendant les noirs, tandis que sont systématiquement déplacés chaises, divans-canapés-lits et petits bureaux où ces dames en costumes d’une beauté à se pâmer, font crisser leur plumes sur des feuilles qui deviendront lettres aux confidences redoutables.
Lumière, pleins feux: les ex et futures conquêtes du vicomte se tombent dans les bras. Lui et son ‘ancienne’ s’empoigneraient presque, épisode voluptueux sur une table devenue lit, mais tout reste élégant. Petite manipulation de plus, Valmont intervient depuis la salle, mais depuis longtemps nous sommes conquis.
Lui et Elles ce sont : Michel Laliberté (Valmont), Marie Delaroche (Marquise de Merteuil), Guylaine Laliberté (Présidente de Tourvel), Maria Laborit (Madame de Rosemonde) et, ex - aequo : Eloïse Auria et Coralie Coscas dans le rôle de Cécile. Tous excellentissimes.
Théâtre Essaïon, jusqu’au 29 janvier, du jeudi au samedi à 21h30, dimanche à 16h30
Réservation : 01 42 78 46 42

11 décembre 2010

Le visage émerveillé, d’Anna de Noailles

Adaptation Ludovic Michel
Mise en scène Thierry Harcourt assisté de Stéphanie Froeliger, décors Patricia Rabourdin, costumes Christian Gasc, son Clément Poisson
Avec Lee Fou Messica
Adapter pour le théâtre un roman au titre qui peut faire rêver (mais qu’en des temps aux horizons nuageux, de jeunes réalistes qualifieraient éventuellement de mièvre) d’une grande dame, écrivain immense, qu’on croit n’avoir été que poétesse est une première gageure. Choisir la comédienne qui incarnera le personnage, cette jumelle de l’auteur en est une deuxième ; concevoir des décors pour ce qui ne doit pas devenir un énième monologue scénarisé astucieusement avec pléthore d’accessoires, est la troisième.
Vous en faudrait-il une quatrième et plus encore?
Lee Fou Messica est là, silhouette juvénile, visage lisse, regard vers le haut, dans un costume joliment élaboré de nonne ; elle peut aussi se mettre à danser, comme on le ferait dans un Orient asiatique. Elle dit comment, très-jeune fille ardente et rebelle, elle a décidé de devenir sœur Sainte Sophie dans un monastère où elle s’est volontairement réfugiée, où la mère abbesse l’a fascinée et l’aumônier immédiatement glacée. Jusqu’au jour où un jeune Julien a voulu la rencontrer, là, dans le jardin derrière le couvent. Cela s’est fait et elle est devenue femme tout en restant en quête de Dieu et d’elle-même.
Faiblesse, force, pureté, désir, amour, initiations, acceptations, sacrifices, transcendances et quête permanente.
Mais surtout un jaillissement de mots tendres et généreux s’associant de façon fulgurante.
Finalement « Vous tuer et mourir avec vous ?» suggère sœur Sainte Sophie à son Julien.
Musiques belles, une lampe descend des cintres, une fenêtre qui n’existait pas mais que Lee Fou fait s’ouvrir, des fleurs sur sa table qu’on retrouve fichées au centre du mur mi- parcours du décor, et ces trois autres parois qui sont des tableaux noirs pour écoliers sur lesquels elle dessine entre autres un lit, et inscrit : printemps, été, automne. Au jardin et à la cour les lumières de Jacques Rouveyrollis rougeoient. On redoute le moment où elle refermera le cycle avec ‘hiver’. Mais on a compris pourquoi vous irez voir ce spectacle et ferez un ‘bouche-à-oreille’ disant à ceux que vous aimez le bien que vous inspire, une fois de plus, la programmation courageuse du Théâtre des Déchargeurs.
Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, 75001 Paris, à partir du 4 janvier, jusqu’ au 26 février 2011, du mardi au samedi à 21h30. Réservation : 01 42 36 70 56

10 décembre 2010

La Femme-Silence

Textes de Guy Foissy et de Xavier Dürringer,
Avec Aline Gross-Batiot , direction d’acteur: Prosper Guedj
Sur l’affiche, paupières baissées, frange parfaitement irrégulière, mais moue de femme minutieuse, Aline se ‘fait’ les ongles. Sur scène, présence intense, regard dardé, elle vous cible. Marier ou entremêler deux textes, offrir un univers double: elle le fait avec brio, sensibilité, tendresse à travers les lignes de Guy Foissy extraites de La Femme qui dit et de celles de Xavier Dürringer, tirées d’Histoires d’Hommes. Elle aurait donc enfin ‘décidé de parler’… pour nous dire tout sur Eve et ses sœurs : femmes fortes parfois flouées mais lucides, à l’humour aussi salvateur que ravageur, au sens de l’absurde et du déraisonnable, mais aussi aiguisé que celui du confortable et du réconfortant.
Les hommes ? C’est une autre histoire… complémentaire .
On ne tentera pas de vous résumer, non plus que de vous raconter, ce qui se passe et surtout ce qui se dit pendant cette heure courte où Aline tient la scène. «Nature» c’est une comédienne généreuse et «rare». Ce spectacle, donné récemment au Théâtre Darius Milhaud à Paris- Nord, vous a ensuite conviés dans un lieu tout aussi étonnant, à la façade rouge : La Petite Loge, rue Labruyère, Paris-neuvième .
Cette « Femme-silence » s’y redonnera en janvier 2011, les mardis 4, 11,18 et 25.
Théâtre La Petite Loge, 2 rue Labruyère 75009-Paris. Réservations : 01 42 82 13 13

07 décembre 2010

Mon Isménie, de Labiche

Mise en scène : Jean-Luc Jeener
Avec Laure Brend, Emilie Duchenoy, Djahir Gil, Syla de Rawsky, Pierre Sourdive
La plus qu’accorte Chiquette en tenue de servante des années 1850 brosse et caresse une veste posée sur le dos d’un fauteuil; il s’agirait d’un vêtement appartenant au 'prétendu' de la fille de son maître, convié la veille à résider chez eux à Châteauroux, vraie France. Le patron de Chiquette est Monsieur Vancouver, la fille de celui-ci se prénomme Isménie et celui qui souhaiterait l’épouser s’appelle Eusèbe Dardenboeuf. Mais il y a aussi Galathée, sœur de Monsieur Vancouver, richissime tante d’Ismènie… cliquez donc sur dot.
Dardenboeuf est le neuvième candidat à la main d’Isménie, les précédents ayant été systématiquement récusés par un papa qui aime trop-trop-trop cette fille qui ne souhaite pas (ses vingt-cinq ans seront révolus dans quelques mois) coiffer la Sainte Catherine.
Une comédie se termine par un mariage. Oui, mais avant cela, le père de Mademoiselle et son gendre potentiel se seront tendus des pièges, style matches de boxe, ce qui donnera entre autres : Eusèbe-le-jeune-prétendu « J’ai aimé deux femmes : ma mère et ma nourrice » versus Vancouver : « J’en ai eu trente-neuf ». La suite au prochain round.
Batailles de coussins, empoignades suivies d’embrassades et d’étreintes de jeunes gens émoustillés. Vacheries en apartés du futur beau-père destinés au soupirant puis réponses de celui-ci qui n’a surtout pas été mis K.O. pour autant. Tentatives faites par notre barbon (Vancouver est sexagénaire) pour compromettre le bondissant jeune homme qu’il aimerait surprendre fricotant avec la soubrette, laquelle verrait ainsi ses gages substantiellement augmentés. Nouveaux quiproquos, malentendus, vrais faux mensonges. Et si le père naturel du prétendu n’était autre que ce donjuanesque Van ? Fous rires inextinguibles de Tante Galathée. Réfugiés en coulisses, les jeunes chantent à gorge déployée escortés à la guitare par Eusèbe. La pièce, montée à l’ancienne mode, n’aurait duré qu’une petite cinquantaine de minutes. Grâce à Jean-Luc Jeener elle vous fera aboyer de rire pendant plus d’une bonne heure et quart. Les cinq comédiens et comédiennes ébouriffants portent des costumes gracieux réalisés dans des étoffes style 'madras'…à propos : Châteauroux, c’est plutôt l’Indre que l’Inde ? Pardon, mais Labiche transbahute tellement tout, cristi !
« Le salsifis a-t-il été assez gratté » ? demande Monsieur-beau-père en toute fin de partie ; salsifis ou salsi-beau-fils ?
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Labiche, en alternance jusqu’au 13 mars. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

05 décembre 2010

Le secret du temps plié de Gauthier Fourcade

Mise en scène François Bourcier

Je gamberge, tu gamberges, il gamberge… Monsieur Gribouille alias Gauthier Fourcade qui vient de sortir d’une imagerie d’Epinal est un lutin qui danse sur le dos d’une cuillère, un rêveur hybride qui décortique les mots comme les pétales d’un artichaut pour en recueillir le cœur tendre à souhait. Ses rêveries métaphysiques suspendues au poids lourd de mots incrustés de significations erratiques ont l’envol d’avions en papier qui butinent, butinent sans cesse ces mêmes mots qui craquent avant de s’évanouir dans l’insondable.
Il faut être un rêveur invétéré pour oser durant une heure dix nous offrir la vision d’un voyage dans l’espace accompagné seulement d’un cortège de mots qui jouent le rôle des lianes d’un parachute et qui frotti frotta s’ébruitent hors de l’horloge, libres, débridés, insensés. Car au cœur de cette métaphysique qui nous parle bien entendu de la concordance des temps ou de leur rivalité, de bouche en bouche, les mots aussi sont confirmés, s’évanouissent pour resurgir ailleurs aux confins d’autres crêtes, d’autres fulminations pour une invitation espiègle au revenir, avec une seule idée en tête : jouir de tous les petits déplacements intimes auxquels nous convie notre verbiage, sorte de soupape aussi velue et douce au toucher que le bourdon qui frôle mais qui ne fait que frôler notre chère tête qui n’en revient pas d’être sortie de la terre aussi béate que celle d’une tortue.
De la béatitude de la tortue aux circonvolutions du savant brouillon, il faut réciter le désordre, celui précieux qui jonche la scène, des idées bousculées, raplaties sur le sol, ce désordre proféré par les enfants dans les crèches et qui a l’injonction poétique du courant d’air.
Les idées peuvent se grimper les une sur les autres pour former de curieuses sculptures, elles ne sont pas désordre, elles sont au cœur du désordre car les chiffres, figurez-vous, on peut leur faire dire ce qu’il nous plaît, ils ne sont pas obligés de se reconnaître pour faire connaissance. C’est drôle, c’est épique, c’est un jeu.
Nous reprenons connaissance avec un peu d’ignorance en main, un petit grain de sable en poche, un peu de tilt dans les narines. Ouf, laissez-moi éternuer d’amour.
Le public est conquis. Il accompagne ce jeune hurluberlu de ses touffes de rires, heureux de participer à un voyage à la fois savant et poétique. Maintenant, je me pose une question, existe-t-il une planète où tous les habitants portent le nom de poètes ? Avec un billet pour ce spectacle, à mon avis, vous en prenez le chemin.
Comme Le Petit Prince de Saint Exupéry, mais aussi comme vous êtes, sans façon, vous n’avez besoin d’autre bagage qu’un zeste d’innocence.
A
La Manufacture des Abesses vendredi et samedi à 19 Heures.
Evelyne Trân

Ecrits d’amour, de Claude Bourgeyx

Mise en scène et interprétation : Jean-Claude Falet avec la complicité de l’auteur.
Rarement un titre aura été aussi explicite et on en sait gré à l’auteur et à son metteur en scène.
Il s’agit donc de lettres envoyées par Lui à sa probable Elle, et des réponses d’Elle à son certainement Lui (?) et leurs vice-versa.
La passion, le désir, l’enchantement, le désenchantement, le ré-enchantement, la re-déception, et le train-train quotidien, le courrier du - ou des- cœurs. On reprend et on enchaîne…
Un comédien rectiligne en costume très luisant, allure distinguée avec ou sans chapeau, voix plutôt métallique. Le plateau est jonché de feuilles qu’il fait mine de lire. Ça et là des chaises et des bancs recouverts de tissus cliniquement blancs dont il se ceindra et se servira - mini ou maxi déguisements- pour devenir alternativement Monsieur Machin et Madame Truc, un Marcel et une Denise bien de chez nous, plus un souverain pontife (mais alors pourquoi pas une Mère Térésa ?) et la clique.
On clique… peu importe : ce spectacle fait vite naviguer entre burlesque à bâbord et farfelu à tribord, mais qu’en est-il du cap ? Séquence plus que survoltée: le personnage confesse ce qui le tripatouille et ses mots deviennent très palpables. Mais un désenchantement rapide, et notre sœur l’amertume sont vite au coin de ce texte à l’écriture lente, parfois laborieuse.
Séquence finale: Jean-Claude Falet soudain chaussé d’escarpins rouges avec talons du genre sept centimètres, au moins, a légèrement remonté son joli pantalon pour qu’on puisse voir le bas de ses jambes et ses collants noirs. Une énorme voix off l’enjoint de quitter le plateau, par ce que ça va bien comme ça et que… bien joué, il obtempère, et on rit.
Manufacture des Abbesses, jusqu’au 9 janvier, les jeudis, vendredis, samedis à 21 heures, les dimanches à 17 heures. Réservations : 01 42 33 42 03

03 décembre 2010

Dialogue avec mon jardinier

De Henri Cueco (Editions Point)
Adaptation théâtrale et interprétation de Didier Marin et Philippe Ouzourian

Ce « dialogue avec mon jardinier » a la douceur pétillante de l’eau que l’on boit dans les mains, avec impatience pour se rafraichir. Il est très agréable au bord des mots de s’abreuver de petits silences en s’adonnant à la rêverie
Un peu comme des enfants qui joueraient aux billes, étonnés tout à coup que les mots qui sortent de leurs bouches s’éclairent chaque fois de couleurs différentes, étourdis et éprouvés par le silence lui-même.
Grosso modo, il s’agit philosophiquement de mettre en scène Dame Nature et Dame Culture qui se rencontreraient sur un banc, au bord d’une route de la vie et se répandraient en confidences.
En vérité, le peintre et le jardinier parlent de la même chose. Les propos du peintre sont quelque peu abstraits et ceux du jardinier terre à terre. Le peintre parait poursuivre du regard un paysage intérieur qui s’adapte grâce à l’attention médusée du jardinier aux sons et couleurs du jardin lui même. Dès lors, il faut imaginer le tableau du peintre poussé au milieu des artichauts ou des courgettes.
Les questions restent toujours en suspens, car les montagnes ne parlent pas. Une salade n’a besoin de rien dire, il suffit qu’à sa place, le jardinier rende compte de tout le temps qu’il consacre à sa culture pour exprimer que son travail requiert la même attention que celle d’un peintre au chevet de sa toile.
A cette question qui s’élève comme un totem au milieu d’un jardin « Mais à quoi peut bien servir un tableau ?» on pourrait répondre qu’il s’agit de baptiser quelque paysage intérieur, pour le faire voyager, même les yeux fermés, tel un poème susceptible de prolonger, d’ajouter quelques antennes à quelque objet proche et éloigné à la fois. Sorte de révérence à la vie, à Dame Nature aussi bien pourvoyeuse de vie que de mort, de bonheur que de tristesse. Sur le fil, les mots qui s’épongent pour gagner à l’autre bord la perche d’un interlocuteur agile prennent le trajet de l’invisible quand tout confusément reprend forme sous l’aile du sentiment. Évidemment le peintre parle de «capturer le temps » mais tout un chacun sait très bien qu’il ne faut pas épuiser l’objet de prédilection, un fétiche reste un fétiche, inutile de se demander pourquoi, sauf pour passer le temps.
Le talent des comédiens rend fort perméables les propos. Cependant, le décor quelque dépouillé qu’il puisse être, manque un peu de vivacité, de réaction ; les objets ont un côté abstrait comme des images. Je songe à cette meule de papiers concassés qui a l’air de sortir livide de l’usine. L’expression «sage comme une image» serait-elle froissée ? Il me parait important au théâtre de rappeler que les objets sont très vivants, qu’ils n’expriment pas seulement des idées. Nous spectateurs, nous manquons d’imagination. C’est pourquoi nous allons au théâtre, pour jeter un sort à toutes ces choses étranges qui nous entourent et qui nous paraissent banales au quotidien.
Mais il est vrai que le texte règne et que l’on pourrait l’écouter les yeux fermés.
La scène (qui pourrait faire penser à un petit dé à coudre), puisse-t-elle comme une fée au bord des mots du jardinier poète faire éclore une citrouille pour faire sourire le peintre et en traversant son tableau imaginaire, entendre le bruit de l’arrosoir et marcher sur une allée de potirons.
Oui, ce jardin très simple vous invite, chers spectateurs, à déguster ses mots et ses légumes sans engrais, servis avec délicatesse et vigueur poétique par son peintre Henri Cueco.
A l’Aktéon jusqu’au 12 Février 2010, vendredis et samedis à 2O Heures.
Evelyne Trân

01 décembre 2010

Refuge pour temps d'orage, de Patrick de Carolis

D’emblée la musique est forte, et sur ce plateau dont on aime les proportions raisonnables donc réconfortantes côté jardin il y a un siège vaste, à la cour un fauteuil rouge et derrière, un rideau style ‘de scène’ mais d’un blanc immaculé, plus un lustre élégant. Lumières signées Philippe Lacombe et éléments de scénographie dus à Nils Zachariasen : ces quelques meubles et accessoires sont tous plus que symboliques.
« Le temps de chasser de sa mémoire… » C’est ainsi que cela commence.
Soit votre très joli jeune homme (Jean-Pierre Michaël, voix française de Brad Pitt à la télévision) qui parle vite, sous le coup de l’émotion mais le comédien est soucieux de ne pas nous priver de mots qui touchent, ceux que l’auteur quête et courtiserait peut-être et ces autres qui l’abordent et le comblent à son insu. Très vite ‘bonheur’ est là, mais par défaut, puisque le jeune homme vient d’être séparé de l’être qu’il aime.
Le remède ? Remonter le cours du temps, rentrer chez soi, rejoindre son vrai pays : l’enfance, ce refuge. Pour Patrick de Carolis c’est Arles et la mer toute proche. Le bonheur, serait-ce simplement se retrouver « dans un champ de coquelicots » ?
Ysé, fille plus que très claudélienne du Partage de Midi, héritière d’Edwige Feuillère qui créa le rôle en 1948 : Bérengère Dautun partage le spectacle avec son jeune partenaire vêtu de noir. Elle, hiératique et gracieuse, en blanc, robe quasi-monacale, muse-égérie aux gestes mesurés, pousse le rideau immaculé, pour se réfugier derrière à nouveau. Elle parle. Le réconforte-t-elle ? Nouvelles séquences de musiques plutôt célestes, vos Fauré et Debussy ?
Pierre Arditi a enregistré sur CD-DVD ce texte publié en novembre 2009 par les éditions Plon et que Patrick de Carolis avait lui-même lu dans un théâtre parisien plus que prestigieux.
Petit Hébertot, le samedi à 16h30, dimanche à 19h30, lundi à 19h30.
Réservation : 01 42 93 13 04

26 novembre 2010

Je ne suis pas ta chose

de Julien Daillère
Mise en scène Patricia Koseleff
Avec Julien Daillère, Laure Pagès et François Perrin
Le titre d’un précédent spectacle de la compagnie La Traverscène qui est à l’origine de ce spectacle: Les contes de la petite fille moche (créé en 2008) laissait soupçonner qu’une enfant probablement bourrée de complexes parce que pas forcément agréable à regarder, devrait s’inventer des histoires pour se réconcilier avec le monde . Je ne suis pas ta chose : vous l’avez entendu dire à son ou sa partenaire par un donneur d’ordres tentant d’abuser d’une autorité forcément familiale. Univers mornes et rétrécis dont il est impératif de s’échapper par le rêve, la poésie et d’abord l’absurde. Ce spectacle est réalisé par une équipe qui inclue - outre une metteur en scène étonnante - ses collaborateurs éclairagiste, scénographe, costumier, facteur de masques, compositeur, tous aussi sidérants qu’elle. L’intrigue se décline en tableaux, certains plongés dans une pénombre réjouissante et inquiétante, ponctuée par des musiques qui font décoller. Au départ le décor consiste en des pseudo-meubles bancals, réduits à des barreaux et tout à fait entassables. La valise où Maman-Monique veut loger les vêtements de Papa-Bernard et de leur Fifille-Océane, tous trois se préparant à aller passer des vacances d’hiver à la neige est un squelette, un non- lieu , tout comme le sont les pseudo-habits, lambeaux colorés jonchant le sol. Mais avant d’accéder à des sommets alpins, il va falloir que notre trio rende visite à cette Mamie qui se révèle être une vieille dame presque indigne refusant d’être reléguée dans un établissement pour dépendants, où elle est censée vivre ses vieux jours.
On vous en a forcément trop dit de la trame et sans doute pas assez du décor que Patricia Koseleff a voulu « familier et abstrait », qui séduit et interloque; non plus que des costumes pseudo- japonais, carrés et aux couleurs vives, ni des demi-masques troublants, balinais peut-être, et de la gestuelle commedia dell’arte, entre autres de ces comédiens, tous trois formés à l’école de Jacques Lecoq qui a réanimé un théâtre léthargique, et qui, mieux qu’habités, font de ce spectacle une bande dessinée fricotant avec un dessin très animé. Soir de première : les gamins et gamines du premier rang, les interpellent : « bonjour monsieur - bonjour madame », c’est très bon signe, n’est-ce pas ?
Théâtre Daniel Sorano à Vincennes, jeudi, vendredi, samedi à 20 h 45, matinées samedi et dimanche à 16h. Réservation : 01 43 74 73 74.

25 novembre 2010

Déshabillez-mots

Déshabillez Mots, écrit, adapté et interprété par Léonor Chaix et Flor Lurienne

Mise en scène de Marina Tormé

De la radio à la scène. Franchement nous étions curieux de voir comment allaient se comporter ces mots terrés dans l’invisible et la chaleur des studios. Ils faisaient la queue depuis quelques années pour avoir le droit de se faufiler à l’intérieur d’un micro et clamer leur existence à travers les ondes. Leurs attachés de presse, deux comédiennes très attentionnées ont fini par en adopter plusieurs et décidé de leur donner une deuxième chance, celles de sortir de l’invisible. Pour ce faire, elles leur prêtent leurs corps tout simplement, en bonne foi, tout honneur.

C’est une expérience fort époustouflante pour un mot, rendez-vous compte: sortir de l’ordinaire, s’habiller, devoir séduire, mettre du rouge à lèvres quand on en a l’habitude, soit d’être écrasé sous des lettres d’imprimerie, soit de s’envoler, les extrêmes en quelque sorte. Mais les comédiennes qui les tiennent en laisse ont su faire mieux que de les balader comme des caniches enrubannés. En vérité, la longe est de nature à leur faire faire un tour de plus d’une heure. Bien que la scène représente leur studio antérieur plutôt étroit, ils retrouvent sans peine leur verve, et cette jubilation d’être enfin libres.

Il faut bien le dire, les mots adorent se faire déshabiller, il faut rentrer dans leur jeu, leurs rites, leurs vertus, et même leurs rêves, ou leur jeter un sort comme ces comédiennes quand on les sort (cruelle répétition) du dictionnaire où ils crèvent d’ennui. Car ce que l’on oublie souvent c’est que de tous temps ils se sont incarnés et continuent à s’afficher sous la pancarte d’un nom ou d’un prénom. Celui qu’on affublait d’un sobriquet ignorait le transmettre à sa génération. On vous appellera comme ci, on vous appellera comme ça, vous serez appelés à témoigner : nom, prénom ? Et vous jugerez de dire toute la vérité, toute la vérité qui s’enfouit ou s’enfuit dans les volutes de l’ignorance. Est-ce à dire que l’anonymat soit plus terrible que le vilain patronyme et que l’on puisse être éclaboussé par les odeurs d’un nom qu’on n’a pas commis mais dont on a hérité. Je m’appelle « Connard » et alors, ce n’est pas ma faute ! Un mot tout seul, cela ne rime à rien. Cela commence à devenir drôle lorsqu’ils arrivent à plusieurs ou, par un tour de magie, se fendant en deux. Ainsi l’infidélité se découvre une amie, grâce à sa perspicace intervieweuse, qui n’est autre que son ennemie ou sa sœur siamoise : la fidélité.

Nous assistons donc très souvent à des joutes de mots, servies par des escrimeuses particulièrement douées. Avec leur pèche d’enfer, elles ne laissent guère de répit aux spectateurs qui voient défiler une cavalcade de mots aussi suffisants les uns que les autres.

De vraies canailles, ces mots, lorsqu’ils s’y mettent. Bonnet blanc ou bonnet noir ? C’est à qui prendra la mine la plus effarouchée ou fera davantage figure de forte tête. De sympathiques canailles, capables de ramasser la paille sous le sabot du cheval pour aller manifester, non contre, mais pour le mot «onanisme».

Au cas où il ferait partie de quelque espèce en voie de disparition. Combien de mots meurent chaque jour, quelle tristesse!

En attendant, qu’ils s’envoient en l’air à la faveur de ce strip-texte. Nous ne pouvons invoquer ni le diable, ni le Bon Dieu, nous voici devenus complices et attendris. Les mots se donnent en spectacle, hélas ! Comment leur en vouloir, ils ont tellement besoin de nous pour exister !

Comme ces prêtresses de mots savent fort bien renchérir, gageons que la clé des champs, entre leurs mains, est une bonne fée. Alea jacta est, le sort en est jeté, mesdames et messieurs les mots, vous sortirez du dictionnaire, cette boite à Pandore, que vous soyez banaux, obsolètes ou suspects, vous irez porter la bonne parole dans les siècles des siècles. Amen.

Evelyne Trân

Les Trois Baudets, mardi et mercredi à 21h, réservation : 01 42 62 33 33

21 novembre 2010

Un coeur simple

Un cœur simple de Flaubert par Marie Martin-Guyonnet avec la complicité de Jean Pennec.

Rendez vous avec un texte, lecture silencieuse au coin du feu ou bien passage de la langue sur un coquillage en regardant la mer, contemplation,abordage des mots sur une plage presque déserte, c’est selon comme un courant d’air de la vie aussi frais et brumeux que quelques souvenirs palpés emmitouflés qu’une mémoire intruse rejette sur un banc de sable. Un cœur simple fait tout ou partie des ces choses qu’on imagine avoir connu la mer et qu’on remarque un jour, au cours d’une promenade, esseulées au coin d’une falaise, tant elles sont dépendantes du joug des marées. Le récit d’une vie, poussé calmement, a forme d’œillère pour notre regard durci qui s’immobilise à force de fixer l’horizon. C'est inquiétant et dérangeant car derrière le regard qui serait roche en train de contempler la mer, on entend sourdre, muette, sous tension, quelque voix souterraine ou caverneuse de l’auteur. Ce désir de transmutation dans le cœur simple d’une femme, faut-il que Flaubert l’ait au bout de la langue et que Marie Martin-Guyonnet l’entende pour le couvrir de sa voix musicale et fraiche. La mise en scène est tout à fait sobre, aussi élaguée que ce cœur simple pour rendre compte d’une vie ordinaire où les deuils, les mariages doivent forcer le récit pour le rendre plus palpitant. La belle affaire que cette vie qui se déroule aussi lentement, aussi placidement qu’une mince embarcation ne forme plus qu’un fil, un douteux marque page, un petit triangle arrangé par nos questionnements qui finiront par l’engloutir. Ce cœur balloté par les vagues se suffit presque à lui-même mais il obtient les suffrages de la nature pour de rares émotions, l’étreinte de deux femmes en deuil, un acte de courage et surtout la mort du perroquet. Dans un précédent papier, concernant une autre mise en scène de Marie Martin-Guyonnet, je parlais d’un perroquet sans savoir qu’il faisait partie d’un autre spectacle. Cet oiseau venu des îles, aux couleurs vivaces, recueilli comme un orphelin, vient faire déborder ce cœur. Il devient son attaché, son interlocuteur fidèle, l’amour de sa vie. Flaubert n’explique rien, il raconte. Est-ce vraiment plausible, cette histoire d’amour entre un perroquet et une femme ?. Il parait pourtant que les événements précédant leur rencontre, l’annonçaient de la même façon que le nuage, la pluie. Félicité peut-être croyait elle en son prénom ? Cette vie soi disant ordinaire se termine par une note surréaliste. A force de pianoter sur cette présomption d’innocence, Flaubert trouve son déclic, s’emporte lui-même à travers une hallucination ultime, réunissant dans la mort, l’oiseau venu des îles et sa maitresse. Et j’y vois un tableau de Chagall. Ce qu’il y a de souterrain chez Flaubert manque parfois à l’appel. Récitante et chœur à la fois de cette vie finalement extraordinaire, Marie-Martin Guyonnet n’ose pas toujours la distance comme si elle ne voulait pas s’écarter du titre du récit. Or à mon sens ce que Flaubert énonce comme un cœur simple est en réalité indépassable, indescriptible. Elle n’a d’ailleurs pas choisi d’interpréter Félicité, elle en est le chœur, Mais je comprends ce désir de l’interprète de se fondre dans le texte lui-même, Qu’elle puisse y entendre cependant Flaubert qui écrit, poussé par un rêve, impossible. Néanmoins, la démarche est remarquable, Marie Martin Guyonnet porteuse infatigable d’un récit aussi lourd qu’un nuage, y apporte la couleur de sa voix, franche et claire. Alors, lorsque celle-ci s’adoucit, faut-il accepter ce qu’il peut y avoir aussi de mièvre dans l’expression des sentiments, être tolérant pour les cœurs simples, ou vis-à-vis de nous-mêmes, encore que cela ne soit pas aussi simple d’être pudique, dixit Flaubert.

Guichet Montparnasse du 10 novembre 2010 au 8 Janvier 2011

19 novembre 2010

Le fantôme de l'Opéra

Le fantôme de l’opéra, d’après l’œuvre de Gaston Leroux
Adaptation et mise en scène Henri Lazarini
Avec Pascale Petit, Patrick Andrieu, Marie-Christine Danède, Benoît Solès, Jean-Baptiste Marcenac, Alix Bénézech, Jean-François Guilliet et Emmanuel Dechartre.
On ne compte plus les adaptations cinématographiques que cette œuvre a suscitées dans le nordique et brumeux monde anglo-saxon d’où pourrait surgir le père d’un nouvel Hamlet. Dans des pays plus proches de la Méditerranée et qui se croient adeptes du rationnel, ce sont les théâtres où règne une irréalité difficile à exorciser, que les fantômes peuvent hanter. L’Opéra de Paris serait donc l’un d’entre eux. Rocambolesque et carambolesque, le spectacle où Emmanuel Dechartre époustoufle dans le rôle principal, se décline d’abord en noir-gris-blanc: pseudo-couleurs des costumes superbement baroques que Jérôme Bourdin a voulus pour ses huit comédiens et d’abord les forcément fausses fleurs que la cantatrice du début (Pascale Petit , diva pléthorique) tient à la main. Gris les lampadaires et autres meubles légers et facilement déplaçables qui occupent la scène quand le directeur de l’Opéra (rationnel et truculent Jean-François Guilliet, avec un vrai cigare en prime) tente de faire le point sur ce qui se passe dans ce lieu qu’il administre mais ne maîtrise pas forcément. Blanc-gris-noir les costumes avec capes ou chapeaux haut de forme pour vos jeunes et si beaux messieurs, froufroutants et somptueux pour la jeune Christine attendrissante petite orpheline (Alix Bénézech) dont un beau et noble jeune homme (sémillant Benoît Solès) est éperdu mais que convoite aussi l’homme au visage grêlé arborant un demi-masque, ce ‘fantôme’ qui n’ose lui déclarer sa flamme.
Et puis ce que, naïf, vous auriez confondu avec une simple toile de fond mais qui n’est qu’un écran léger derrière lequel les personnages se réfugient pour en resurgir bientôt. Escaladant des bâtiments en trompe-l’œil, ils y voguent sur des barques pour lagunes, mais des couleurs primaires : rouge sanguinolant ou bleu d’extase y déferlent. Bruits d’orage, musiques tonitruantes : soit les épisodes d’un divertissement où les tours de passe-passe et de magie se succèdent selon une scénographie étourdissante. Travail remarquablement abouti d’une troupe cohérente de huit comédiens rares, même si l’intrigue est digne d’un polar-mélo bon à faire pleurer d’anciens marmots à peine montés en graine.
Théâtre 14 Jean-Marie Serreau, jusqu’au 1er janvier, mardi, vendredi, samedi à 20h30, mercredi et jeudi à 19h, matinée le samedi à 16h. Réservation : 01 45 45 49 77

17 novembre 2010

L'augmentation, de Georges Perec

Mise en scène de Marie Martin-Gyonnet
Georges Perec écrit : « quatre pôles définissent les quatre horizons de mon travail : le monde qui m’entoure, ma propre histoire, le langage, la fiction ». Proposez à un candidat à l’agrégation de philosophie qui souhaite s’entraîner pour l’épreuve finale de plancher sur un pareil sujet, laissez -le souffrir, car le travail c’est aussi cela, et sauvez-vous… non sans lui avoir refilé, sortie de votre poche gauche (côté cœur) une photo de l’auteur à la chevelure pléthorique, hirsute et à la barbe itou, encadrant ce visage d’ancien enfant aux yeux archi-écarquillés. Sur son front trois rides synonymes de bénédiction des dieux pour être de haute caste dont la réincarnation sera fastueuse.
Elle l’est, grâce au Théâtre de la Boderie, cette structure normande dont Marie Martin- Guyonnet est en quelque sorte la mère.
Une troupe très cohérente dont les comédiens sont denses, carrés, authentiques, sans manigances mais à la gestuelle chorégraphiée, propose cette Augmentation qui remplit sa salle d’un public qui, immédiatement dans le coup, se met à trépigner tant le texte circonvolutif l’a empoigné et ne cesse de l’ahurir. Votre demandeur d’augmentation de salaire porte une chemise bleue, celle de son éventuel ou futur pseudo-patron est jaune, leur redoutable secrétaire (une femme) est forcément en rouge, et les chaises sur lesquelles tous trois se posent ou qu’ils déplacent sont jaune-rouge-bleu. Mais un très petit espace central vert - voyez synthèse - remettrait tout en question. Donc des questions…? Banco ! Nous avons ici un des spectacles les plus aboutis de cette jeune saison d’automne à Paris.
Théâtre du Guichet Montparnasse, du mercredi au samedi à 20h30.
Réservations : 01 43 27 88 61

Bonjour, bonsoir, de Robert Poudérou

Bonjour, bonsoir de Robert Poudérou
Cette pièce entre clarté et crépuscule, comme son titre l’indique, occupe une place très particulière dans l’univers théâtral de Poudérou.
Si certains croient y tenir une « œuvre de maturité » (ne l’a-t-il pas atteinte déjà ? ) les plus clairvoyants y pressentiront le doute insomniaque sur l’avenir des relations humaines.
Deux abandonnés, deux déçus, deux résignés devisent sur un banc. Ils ne sont pas six, ni même deux, mais un plus un. Avec le silence, cette matière moderne plus résistante que le béton, et si étonnamment transparente, qui les traverse. L’un fait parler l’autre ou inversement.
Ils ne se nomment pas X et Y. Ils ont dû voter. Possèdent un numéro de Sécurité Sociale, pour mourir proprement. Ils ne croient plus en rien. D’ailleurs ils sont vieux. Pourquoi tenir à quelquechose, comme ce corps qui fait mal et répond de temps en temps, ou cet engagement qui a mené à… ça.
Claude Aufaure est le plus fragile et le plus méchant. Philippe Laudenbach, plus solide, réclame, supplie presque et ne recevra rien. L’un devant l’autre, ils essayent un masque, un autre, parlent de leurs femmes qui ne peuvent rien pour eux, et préparent déjà les pompes simplifiées de leurs funérailles ou brûleries.
Amer jardin asphalté où règne le bruit obscène des petites conversations misérables et autistes d’un portable au son « si personnalisé ». En quoi espérer ? Pour quoi s’engager ? Quelle imbécillité sur le front de l’honnête homme : qui l’y a posée ? comment ?
Noiceur éclairée par deux petites lampes de mineur, dans ce labyrinthe désaffectée de la modernité…
Ces vieux ne sont pas méchants. Ils en ont vu avant et maintenant :aïe ! Et c’est pourtant maintenant, là, que coule la vie. Ils ne sont pas bons, non plus. Féroces avec ce qui les a déçus et donné l le cheveu blanc et l’espérance, recroquevillée.
Pièce de désespoir, pièce sur la vie, puisqu’on n’écrit pas sur la résignation. On digère.
Et Poudérou ne « digère » pas l’effondrement de l’idéal qui abandonne l’Homme à la consommation morne.
Monologue à deux voix qui, cherchant à se réchauffer, peuvent embraser de nouveau le monde et faire taire le portable, sa voix bête et ses victimes forfaitisées, « Bonjour, bonsoir » a la vivacité du moraliste, de l’homme de combat que demeure Robert Poudérou.

Christian Morel de Sarcus

12 novembre 2010

Sacrifices

Sacrifices, de Nouara Naghouche et Pierre Guillois
Sur le grand plateau vide aux rideaux de scène noirs de l’immense salle Renaud-Barrault, la dame aux cheveux trop courts mais aux formes archi-aguichantes est sonorisée. Donc vous ne raterez pas une syllabe de ce qu’elle va vous raconter : soit l’enfance, l’adolescence et la suite d’une AA comprenez : Alsacienne Algérienne. Pardon, mais AA renvoie aussi à AAAAA : Association Amicale des Amateurs d’Andouillette Authentique , évidemment pas halal. Donc, même si Nouara joue un peu une ‘nunuche’ que ses camarades plus ou moins racistes, simplets et simplettes ont mal comprise, malmenée ou même encore mâle-menée, Elle, vraie fine mouche, les a répertoriés et fichés. Et ils ont vite fini par l’amuser , cette Elle qui n’est surtout pas une ‘andouille’. Dérisions, parlottes et reparlottes .Rappliquez les copines : Zoubida, Marguerite et Marie-France…vos problèmes banlieusards habituels pourraient-ils être décrétés existentiels ? mais ce spectacle n’est-il pas d’abord destiné à donner bonne conscience à son public ?
Nouara Naghouche bouge mieux que bien , se trémousse , danse et chante enfin, soit un défouloir de sentimentalité.
Théâtre du Rond Point, jusqu’au 28 novembre à 18h30 Reservation 01 44 95 98 21


06 novembre 2010

L'illusion exquise

L’illusion exquise, farce philosophique de Luca Franceschi, mise en scène de l’auteur.
« Voici un étrange monstre que je vous dédie » écrit Pierre Corneille en 1639 à propos de son Illusion comique. En 2009 l’Illusion Conjuguale d’Eric Assous est un succès au théâtre de l’Oeuvre, et cette saison-ci au Théâtre 13 à la programmation exigeante et l’accueil chaleureux, s’installe une nouvelle illusion signée Luca Franceschi , créée en 2009 sous le titre ‘Prova Aperta’ ( répétition publique). Traversant et retraversant la salle à grands bonds, ils atterrissent à sept sur le plateau. D’abord Chantal fine et jolie jeune metteur en scène d’un spectacle qui va se donner et dont l’ultime répétition est ‘ouverte’ au public. Tout va s’y fignoler ou peut-être s’y décider vraiment , mais la patronne se fait vite déborder par ses comédiens dell’arte masqués, avec ou sans nez rouges, plus ou moins métaphysiquant, et qui s’interrogent : donc « l’auteur, le comédien, le personnage, le texte ? ». Ils tentent de s’expliquer, dansent et finissent par chanter polyphoniquement a cappella et à ravir , pour qu’ une véritable harmonie soit atteinte ou restaurée.
Leurs personnages appartenant à un univers pirandellien sont plus en quête de directeur d’acteurs que d’auteur. Ce sont aussi les cousins de héros shakespeariens ou les fils et filles de dramaturges contemporains. Telle est l’alliance farcesque voulue par l’auteur qui, sur scène, est un vieux-beau Pantalone désopilant à la barbe quichottesque.
Théâtre dans le théâtre oblige, au centre du plateau une petite structure du style mini-scène avec rideaux auxquels nos énergumènes pourront grimper ou qu’ils feront valser pour que l’illusion, pendule-métronome, oscille entre gauche et droite. Mélange de genres, mini-univers qui se côtoient, s’entremêlent, s’entrechoquent tout en cohabitant. Très vite dans la salle on n’en peut plus de rire grâce à ces acteurs dont certains sont nés italiens et ont en prime un tempérament et une énergie que nous autres franchouillards pourrions leur envier ; particulièrement le camarade avec fausse bosse et masque lourd, ce Caliban-bis, qui vitupérant dans la langue de Cervantès… « hijo de puta !» nous déconcerte plus encore.
C’est pléthorique, fantasmagorique, mais surtout on est fasciné par la cohérence de la troupe et le travail qu’elle accomplit.
Théâtre 13, jusqu’au 12 décembre, mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h30, dimanche à 15h30. Réservation : 01 45 88 62 22

04 novembre 2010

Le Oliver Saint John Gogerty

Le Oliver Saint John Gogerty, par les Chiche Capon
Le titre invite à se retrouver dans ce pub irlandais dont vous sortirez forcément gogerty-groggy, et le nom de la troupe intrigue et amuse. Est-il (à moitié ?) question d’un personnage avare, ou même d’un gros pois de couleur grise… quant à capon, serait-ce un de ces mots picards qui cognent mais en français commencent par ‘ch’ : cela donnerait donc chapon ?
Vous avez tout à moitié faux. Chiche prélude à un défi : « chiche qu’elle vous a bien eus ! »…elle… l’équipe de ce spectacle où trois comédiens aux formats et physiques antinomiques, vrais clowns et équilibristes, chaplinesques, monty-pythonesques, et également héritiers de BD, ces rescousses de nos existences trop formatées. Oui, mais ici nous ne sommes pas en train de feuilleter un album colorié, non plus que d’écarquiller les yeux devant un écran géant à la sono assourdissante ; ici on est au théâtre, et les acrobaties se font sans échelle de secours.
Le plus grand des trois comédiens est distribué dans des rôles du genre ‘hallebardier de service’, à demi-demeuré, donc toujours mobilisable et bernable. L’homme du centre, plus replet, chante avec une voix redoutablement et divinement italienne. Le plus mince à la voix plus frêle est un roi de chez nous : ce Louis quatorzième du nom, facilement identifiable grâce à sa perruque et qui n’a pas encore vraiment terminé sa crise d’identité adolescente .
Notez que tous trois peuvent se retrouver torse nu, linges blancs autour des hanches, genre hommes des cavernes, bramant ou rugissant. L’un d’entre eux chevauche une bicyclette qui au bout de trois tours de piste se casse en deux, mais sur la moitié de laquelle, obstiné, il poursuit sa course…à quoi ? Il pourrait aussi choisir de grimper à cette échelle qu’il a rencontrée sur le plateau, pour s’empêtrer dedans, inextricablement. Guignolesques, les trois ont décidé de s’entrecogner encore, encore et encore. Le tout est un défouloir astucieux et burlesque, et ces trois saltimbanques ont un métier d’enfer… rencontrez-les !
La Pépinière Théâtre, uniquement le lundi à 21h, réservations : 01 42 61 44 16

01 novembre 2010

Opening night

Opening night, de John Cromwell
Mise en scène de Jean-Paul Bazzicon, adaptation de Michel Carnoy, avec Marie-Christine Barnault et Michel Carnoy
Nous somme allés voir Opening night de Jonh Cromwell pour la présence et la luminosité de Marie-Chrisitne Barrault et nous n’avons pas été déçus. La jolie coquette de Célimène qu’elle a incarné plane toujours dans l’air et ce personnage de vieille star déchue, paradoxalement, sort grandi de cette vivalité et fraîcheur qu’elle dégage.
Cette fraîcheur, elle est dans la voix, elle musarde presque enfantine, elle traverse les murs, elle traverse le corps, elle pépie comme un oiseau étouffé, égaré, tombé sur la paille, inconscient.
Il semble alors que les mots jouent sur l’instant, culbutent sur le treillis d’une ombre jacassante, celle d’une longe du temps racornie par une étrange passerelle quand la vieillesse se fait jour, devient un rideau ordinaire, froid : tout le temps passé soudain devenu idiot, impassible entre quatre murs fantômes. Dans cet antre du passé qui ne roucoule plus, celle qui a été star et qui l’est toujours aux yeux de son compagnon, s’éprouve assaillie par des souvenirs qui n’ont plus leur place, qui grelottent sous des étiquettes déchirées. Comment les mêmes mots peuvent-ils recouvrir le pire et le meilleur, qui permet à la laideur de s’installer de se moquer de soi, des autres ?
C’est qu’il y a toujours plusieurs temps dans un même espace, c’est que nous sommes souvent convoqués comme des étrangers quelque part et qu’il revient à cette part juteuse de l’étranger en soi de rajeunir les murs.
Un artiste n’est visible qu’à travers sa boule de cristal, qu’importe vraiment si la loge est radieuse ou défraîchie, il n’est que de passage, il n’a pas l’intention de s’installer. La torpeur apparente des murs est le fer de lance de tout artiste. « Objets inanimés avez-vous donc une âme » hurlait Baudelaire. Qui séduire si les maux eux-mêmes ne bronchent pas ?
L’artiste n’a d’autres ressources que de se mettre elle-même en danger, en danger de vivre. Elle convoque ses propres ennemis, la lassitude, l’alcoolisme, l’arrogance, la vieillesse, elle lutte avec jubilation. Elle écrit sa propre tragédie. Que son âme passe par la porte, s’échappe pour aller où ? Il faut bien se raccrocher à quelque chose, ici, dans cette pièce, quand elle ne peut plus obéir qu’à elle-même, elle obéit comme un petit enfant à celui qui lui désigne la porte, celle de la scène. Célimène n’as pas fait de contrat avec le diable comme Faust, mais cela revient au même. Elle ne s'appartient pas, elle appartient au public.
Difficile de repousser les murs cependant. Marie-Christine Barrault, alias Célimène, alias Fanny Ellis est aussi un lion en cage, elle est du style à grimper aux arbres, à jouer à cache-cache avec son ombre pour se moquer de son compagnon, ses coups de colère résonnent comme la goutte prête à faire déborder le vase. Mais voilà, elle est star et si elle joue avec elle-même, c’est elle-même qui se renverse. Cet orgueil fatidique est par lui-même renversant. Il y a deux personnages de Célimène, l’enfant et la reine, coude à coude.
Dans cette boule de cristal, si vous demandez à la voyante quelconque spectatrice – avez-vous vu une vielle star déchue ? - je répondrai à sa place « Eh non. Qu’ils soient renvoyés aux calendes grecques, les lecteurs de journaux à scandales, ceux qui se nourrissent du malheur des autres, les charognards. J’ai vu simplement une actrice en train de dessiner le portrait d’une autre femme. Alors il peut s’agir d’une dame âgée mais je l’ai trouvé beau comme un portrait de Rembrandt qui ne se décolorerait pas suspendu à une longe du temps impertinente, celle de la jeunesse du cœur ».
Quand au décor de la loge, livide, fallacieux, qui semble tout droit sortir d’une image à encre délavée d’ordinateur, je ne le félicite pas, il est si peu vivant qu’il mériterait les éclaboussures d’une tasse de café. Les accessoires ont jugé bon de faire trôner un rouleau de papier hygiénique pour nous rincer l’œil, hélas il n’a pas été déroulé. A tel point que je me suis prise à regretter la pissotière de Rimbaud. Très évocateur cependant, l’écran du miroir vide de la table de la loge où se mirent avec facétie les comédiens. Tout de même, il y a des moments forts que je me permets de consigner pour y revenir : lorsque Célimène s’en prend à son double - mannequin et le jette furieusement par terre, j’ai soudain revu Casanova dansant avec sa poupée et ressenti cette allégresse et puis cet instant délicieux du revêtement de costume de scène, aigu : Célimène toute entière livrée aux mains de son compagnon de voyage, une sorte de Sancho Pança finalement avec un côté mère-poule.
Et puisqu’il est question de stars, je profite de la présente pour saluer des comédiennes toutes proches : Jeanne Moreau, Simone Signoret qui ont fait fi de leurs mésaventures physiques pour continuer coûte que coûte leur métier. Je les salue pour leur cran. Ces personnes-là savent bien que leur étoffe d’artiste est de nature à révéler l’humain chez tout être, bien au-delà des apparences.
Avec la vieillesse, la fatigue, le spectre de la décrépitude, oui, nous pouvons penser que nous avons rendez-vous avec la mort comme dans cette affreuse loge de théâtre qui fait figure d’antichambre, mais nous pouvons penser aussi que nous pourrions avoir rendez-vous avec une certaine grandeur d’âme aussi loquace que celle de Fanny Ellis. Quand son âme dépasse la porte, elle atteint la scène et nous sommes son public, aussi confus que son valet plus tendre que résigné.
Tel un mirage, souvent quelques artistes deviennent les assistants de nos rêves, Marie-Christine Barrault et Michel Carnoy en font partie et je les remercie. Voici un spectacle qui fait réfléchir comme un miroir. A vous y voir, chers spectateurs !

Evelyne Trân

Théâtre Mouffetard, du mercredi au samedi à 19h, dimanche à 15 h.
Réservation : 01 43 31 11 99

Manuel d'engagement politique

Manuel d’engagement politique, de et avec Yves Cusset
Donc un titre plutôt pour pépés et mémés, parce que de nos jours… et qui évoquerait quelque chose en rapport avec des « notions essentielles » relatives au devoir primordial de tout citoyen-moyen foncièrement et forcément honnête: du genre engagez-vous, rengagez-vous ! et quant à l’engagement : « trop souvent le langage ment ». Enfants balbutiants, les mots sont notre première patrie et deviendront notre ultime recours. Yves Cusset les habille, rhabille, les confronte, jongle avec, les envoie dans les cintres et les reconvoque pêle-mêle pour qu’ils l’adoubent à nouveau et nous avec.
Le comédien-auteur, par ailleurs normalien, agrégé docteur en philosophie est beau, charnel. D’abord vêtu de noir il évolue élégamment sur le plateau avec un minimum d’objets qui ne sont surtout pas des gadgets (merci Fanny Fajner qui orchestrez la mise en scène), mais ce qu’il y dit nous entourloupe dès les premières secondes d’un parcours qui se décline en une demi-douzaine de séquences. Les rêves facétieux s’y cognent à des réalités parfois grinçantes qui sont des absurdités déguisées, mais d’abord des paradoxes. Les jeux de mots côtoient les considérations métaphysiques et des absurdités pseudo-existentielles.
«Est-ce qu’en naissant (…) je ne prends pas la place de quelqu’un d’autre ? » « Dieu lui-même est de droite, mais notre cœur est à gauche »… « payer l’ISF ou être SDF ? ». Et puis l’Identite nationale ? Yves Cusset entonne ce « Monsieur le Président, je vous fais une lettre » de Vian qu’il remanie en en faisant la chanson d’un policier aux frontières écoeuré par les expulsions qu’il doit effectuer, et qui va démissionner.
Deuxième mi-temps : il a ôté sa chemise et son pantalon noirs pour nous faire face, dans la tenue blanche d’un pensionnaire d’hôpital psychiatrique . Il a atterri dans « un des meilleurs asiles du monde… pas besoin d’être inquiet. » Il a ‘amélioré’ son vocabulaire et ne dit plus « expulser » mais vouloir « prendre un enfant par la main pour l’emmener vers demain ».
Ce spectacle brillant cascadant durant 70 minutes nous laisse aussi ravis qu’épuisés ; il se donne rue du Retrait … retraits ? non ! ajouts, bons points, et vingt sur vingt, mention très bien.
Théâtre de Ménilmontant, salle Labo, jeudi, vendredi, samedi à 19h30, dimanche à 16h Réservation : 01 46 36 98 60

28 octobre 2010

Don Juan, d'après Molière, adaptation de Brecht

Don Juan, d’après Molière, adaptation de Brecht
Mise en scène de Jean-Michel Vier
Pourquoi aller voir Don Juan au théâtre du 21ème siècle ? Serait-ce qu’en ce début de siècle, conscients de porter sur nos épaules deux millénaires barbares, nous avons besoin de bain de jouvence. Celui que nous propose le metteur en scène Jean-Michel Vier avec l’adaptation de Brecht est parfumé au savon de Marseille, mousseux et léger. Don Juan, jeune et fringant, n’a cure d’apparaître comme un libre penseur, il est plutôt comme un poisson d’une eau sur laquelle glissent des pêcheurs impuissants barbotant tant et plus pour exprimer leur fringale et leur déconvenue face à cet iconoclaste.
Il est jouissif d’entendre Don Juan user de la rhétorique comme une éponge pour berner ses interlocuteurs, et dont peuvent s’inspirer d’ailleurs nos politiciens. Car la fascination qu’ il exerce par son toupet a ce privilège inouï d’étouffer les plaintes et rabattre le casquet de notre bonne conscience. Tournée en rigolade, cette comédie de la vie où Don Juan n’entend que faire étinceler ses désirs, est un tour de manège, une roue qui tourne sans états d’âme. Dans ce ballet où les paysans transformés en pêcheurs pataugent sans se faire prier, les lamentations du père et la dulcinée éconduite paraissent dérisoires. Evidemment comme la bienséance veut que la morale ait le sernier mot, c’est Don Juan qui s’échappe le premier dans la tuyauterie avec l’eau du bain à la stupéfaction des pêcheurs qui n’ont pas compris que l’avaient précédé bien d’autres victimes innocentes, mais moins spectaculaires. Nous ressortons de ce spectacle, rafraîchis, sans récrimination aucune, avec un peu de talc dans les mains, regrettant toutefois que les pêcheurs de Brecht aient repêché un Don Juan aussi indolore, très séduisant certes, mais sans sel, trop aimable en somme. Cette insensibilité (que les pêcheurs prêtent à Don Juan) n’est-elle point naturelle ? L’effroi stigmatisé par la figure du Commmaneur tombe à l’eau également. Comment croire que ce Don Juan poupon puisse camoufler un visage de dictateur ? A cet égard, pourquoi avoir pitié des victimes : Elvire, son père et compagnie ? Don Juan a été mal élevé, Elvire a lu trop de romans à l’eau de rose. Tous coupables, nom d’une pipe, de ne croire qu’en eux-mêmes ! Or la vérité, nous ignorons encore d’où elle sort, mais imaginons un peu qu’elle sorte toute nue de l’eau du bain… à son tour, elle se moquerait de nous pour faire place au spectacle. En ce sens, la jolie mise en scène de Jean-Michel Vier, encore un peu tatonnante, prêtes ses gages. C’est vivant et divertissant. Les comédiens jouent plus qu’ils n’incarnent leurs personnages. Les mots sortent comme des papillons de la bouche de Don Juan. A noter le quiproquo de Don Juan avec ses deux donzelles, fort bien enlevé.
Mais pour que le commerce soit total dans cette comédie sans répit, il serait profitable que les comédiens jonglant avec plusieurs rôles, jettent davantage leurs masques, ne serait-ce que pour forcer le trait ou le portrait. Après tout Brecht n’a-t-il pas écrit ‘par-dessus’ le Don Juan de Molière ?

Evelyne Trân

Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h .
Réservation : 01 45 44 57 34

Dernière station avant le désert

Dernière station avant le désert, de Lanie Robertson.
Adaptation Gilles Ségal, mise en scène Georges Werler.
L’affiche est à la fois énigmatique et explicite : il s’agit d’une station service, voyez le niveau du carburant à la pompe ; quant au petit personnage avec casque à droite, ce n’est pas une figurine pour baby-foot mais un soldat. Quand les lumières montent sur scène vous comprenez que le désert se trouve quelque part aux USA. Le décor très réaliste est chargé mais généreux : bar avec tabourets à gauche, pneus de rechange posés négligemment ici et là, table de billard au milieu du plateau, et surtout cette porte de sortie (ou d’entrée) au centre.
A droite un meuble approximatif avec, posé dessus, un ventilateur à deux cents qui tourne pour que la troublante jeune femme en robe plus que sexy et chaussures à talons redoutablement ‘aiguille’ puisse se rafraîchir le visage, à défaut du reste… Un légèrement plus que quinqua, monsieur rondouillard qui pourrait être son père, mais apparemment est son ‘conjoint,’ vitupère devant le bar. Un jeune homme en débardeur et jean vu de dos, est assis sur une chaise. Histoire à trois ? Oui et non. A partir de là nous n’avons plus le droit de vous dire quoi que ce soit à propos de cette pièce phénoménale qui, mariant les genres et nous coinçant à toutes sortes de tournants envisageables ou non, fait frissonner… à part qu’elle dénonce ce qu’on pourrait nommer un « Bushisme-voyez-père-et-fils » . Donc recadrage de ces jeunes combattants revenus ‘défoncés’ d’un Viet-quelquechose, impossibles à recycler mais qui ne devront surtout pas raconter ce qu’il en est de la réalité de ces guerres-prétextes. La raison d’Etat, donc, mais aussi l’argent qui peut tout, avec manipulations obligées. On vous en a trop dit.
L’auteur qui confesse : « J’aime la pièce. Je déteste avoir eu à l’écrire » avoue : « tout est mensonge, immoralité, cruauté, perversité ».
Langage dru, jurons ordinaires, allusions aux choses du sexe et insultes-défouloirs gratuites qui basculant dans le canular font vite suffoquer de rire. Coups de théâtre et coups de feu (pan-pan-pan et re-pan-pan-pan) mais les armes étaient-elles à blanc ? Mise en scène mouvementée et très physique avec épisodes farcesques.
Mais surtout et d’abord les comédiens: trois au départ mais cinq à l’arrivée, tous magistraux, qui habitent ingénieusement leur texte et se font entendre parfaitement. Un spectacle à découvrir et aimer dans ce théâtre où vous serez accueillis de façon plus qu’aimable, ce qui n’est pas toujours le cas. En aurions donc encore trop dit ?
Théâtre du Petit Saint Martin, jusqu’au 20 novembre, du mardi au samedi à 20h30. Réservations : 01 42 02 32 82 .

L'écrit de Cri

L’Ecrit de Cri, de Christelle Meyer
One woman no show.
Christelle, comme ses consœurs Christiane et Christine a probablement commencé par être une ‘Cri-Cri’ à la maternelle et puis ensuite au ‘gymnase’, son lycée suisse. Petit module, cette jeune comédienne est une vraie grande gueule. Chemisier noir flottant, pantalon clownesque, elle se coiffe d’une perruque très blonde ou arbore un nez rouge ; elle hausse les sourcils, nous lance un regard faussement naïf, mais son large sourire évoque celui d’une certaine Chérie Blair. Elle a le sens de la dérision, aime les mots rigolos dont elle se sert pour dénoncer les incohérences, futilités grotesques de la société actuelle de consommation - et pas forcément helvétique - qui encense vite fait et unanimement des gens qu’elle décrète ‘géniaux’ tenez : les idoles de la télévision, entre autres ? pour tout zapper illico. Elle se pose des questions quasi-métaphysiques : « être né… y avait pas autre chose ? » et puis elle rêve d’« un monde où la femme … » mais lequel ? Pschitt ! Elle a déjà enchaîné sketches sur ‘no-sketches’ gouleyants. Nous tentons de la suivre en souriant ou en riant follement, puis elle se met à danser. Elle a choisi des lumières très fortes, le tempo de son spectacle est trépidant mais également d’une précision très suisse, et le lieu où elle nous accueille est cette cave chaleureuse dans le haut-Belleville, café-théâtre à la programmation variée.
La Providence, 73 rue Rebéval 75019 Paris, à 19 h vendredi et samedi Réservation : 01 42 00 25 75 et mesresas@aliceadsl.fr

24 octobre 2010

Footloose

Footloose, le musical, (ou la comédie musicale pop/rock)
D’après le scénario de Dan Pitchford et Walter Bobbie, adaptation française de Nicolas Laugero-Lasserre et Jacques Collard.
‘Must’ depuis sa création en 2004 en Grande Bretagne et sa reprise aux Etats-Unis en 2008, il fallait qu’elle vienne en France …Footloose ? (l’écho répond ‘fancy-free’… soit libre de ne jamais se laisser enfermer, même et paradoxalement dans un quelconque amour). Soit libre d’aller où l’on veut, de ne pas se sentir compressé comme dans des chaussures, ces souliers responsables de tant de malformations, déformations et pire ; or nos pieds sont la partie la plus indispensable de notre être… ne vous inquiétez pas pour ceux des comédiens-chanteurs-danseurs-cascadeurs-acrobates, ils officient sans ces carcans-là et s’ils s’en chaussent c’est par pure dérision.
Années 1980 : aux Etats-Unis Shaw Moore (pasteur protestant) - et sa femme- ont perdu leur fils dans un accident de voiture. Gavé de musique pop-rock, une nuit peut-être chargée il s’est envoyé dans le décor. Le révérend en a conclu que la danse et les trémoussements obscènes du rock n' roll (Elvis-the-pelvis) relèvent de la pornographie, donc que le diable s’agite là-dessous, et qu’il faut en débarrasser le genre humain. Bonne croisade ‘Mister-Parson’ !
Ren, gosse plutôt dégingandé, pas encore en classe de terminale, danse, chante en adepte du rock auquel il croit. Pour des raisons pratiques sa mère et lui ont dû quitter Chicago et ont atterri à Beaumont, Texas, microcosme où un petit monde corseté s’épie. Le Révérend Shaw-Moore, par ailleurs époux évidemment modèle, y est le maître à penser-gourou-censeur de sa petite communauté de fidèles. Il dénoncerait bien toutes sortes de sorciers de Salem et d’ailleurs. Mais Ariel sa fille, pas vraiment rebelle, mais qui veut vivre avec son temps-à-elle vient de rencontrer Ren…
Franchouillards rationnels, touchés par cette évocation d’une époque révolue nous sourions à l’idée que notre bon sens aura le dernier mot, autant que leur soif à eux de happy end. Amen !
Footloose dans cet ‘Espace’ si prestigieux et raffiné, c’est une troupe de jeunes comédiens-danseurs-chanteurs-acrobates-cascadeurs, tous (et toutes) jeunes, plus que beaux (belles que belles) et qui nous désopilent. Deux heures durant - avec entracte - ils font vibrer la scène avec pour décor des écrans-vidéos où se succèdent des images faisant tilt en permanence.
Et si les airs ont été traduits en français, les refrains des principaux « tubes » restent en anglais, ce qui fait qu’on se surprend à les chanter avec eux.

Espace Pierre Cardin, du mardi au samedi à 20h30, samedi et dimanche à 15h30.Réservation : 08 92 68 36 22.

23 octobre 2010

Barbara de l'Ecluse au Châtelet

Barbara de l’Ecluse au Châtelet.
Avec Marie-Hélène Féry (jeu et chant), Rober Pouly (piano) et Sergio Tomassi ou Jacques Ferchit (accordéon).
En ce début de saison où tant de spectacles sont repris ou se créent, au prestigieux Théâtre de l’Œuvre (Paris - rive droite) se donne « Les dames du jeudi » pièce qui nous avait enchantés en 1976. Mais rive gauche, à Saint Germain des Prés, dans une de ces caves des bords de Seine que l’Europe nous envie, officie une étonnante « dame du mardi » : une fois par semaine Marie-Hélène Féry y devient la « dame brune », cette Barbara qu’elle avoue avoir portée en elle pendant si longtemps et dont elle n’a osé accoucher qu’après avoir compris qu’il le fallait, pour elle comme pour nous, parce que « ses chansons disent l’amour , la mort, la solitude, le temps qui passe, mais aussi la révolte, la différence, la beauté de la vie et de la nature, l’espoir et le bonheur de vivre. »
Spectacle habile et tendre. Soit deux époques. La première nous ramène aux années où Barbara, pianiste et chanteuse a décidé de servir les auteurs et poètes qui la nourrissent et la font exister et qui, comme elle, sont en recherche sur un chemin dont elle aime tout ignorer des méandres et de ce qui se présentera aux prochains tournants : Brel, Brassens, entre autres.
Ne vous étonnez-pas si , déjà, la jolie voix de Marie-Hélène est devenue le double de celle de cette dame qui, d’ailleurs, ne s’en étonnerait pas. Filiation mais aussi osmose.
Les musiciens remarquables professionnels et dont l’éloge n’est plus à faire, en nuances et en force depuis le début du spectacle prennent sa relève et, seuls, rendent hommage à Barbara en nous offrant ce qui n’est pas qu’un simple intermède tiré d’une dizaine de ses compositions.
Et puis Marie-Hélène se met à chanter Barbara, telle qu’en elle-même , les lieux en France qu’elle nous fait découvrir ou re-découvrir : son ‘Petit Bois de Saint Amand’ et ‘Nantes’ où il pleut si intensément. Elle raconte la genèse de ce ‘Gottingen’ composé par amitié , et chante ses doutes (l’Aigle noir plane un temps avant que surgisse un Aigle blanc) ses cantates et ses joyeux Noëls.
La comédienne-chanteuse et interprète en tenue noire, si sobre quand elle est face micro ou micro à la main, s’anime quand elle le pose et chante à voix nue comme cela se faisait autrefois au cabaret. Elle est si lumineuse, charnelle, sensuelle… nous nous rendons compte que notre plus belle histoire d’amour c’est elle qui nous l’offre.

Théâtre de Nesle, tous les mardis à 21 heures. Réservation : 01 46 34 61 04

20 octobre 2010

Something Wilde

Something Wilde, d’après Salomé d’Oscar Wilde
Mise en scène Anne Bisang
Soit des femmes aux commandes : la metteur en scène, la responsable de la dramaturgie, la scènographe et les créatrices de costumes.
Et puis il y a les personnages féminins, la mère Hérodias et sa fille Salomé, confiés à deux comédiennes tour à tour hiératiques ou véhémentes. Robe longue pour la génitrice, archi-courte pour la rejetonne mais qui laissent entrevoir et adorer leurs jambes.
Les hommes arborent des tenues diverses : Hérode, le père, est en chemise blanche (qu’il mouille) et pantalon noir ordinaire. Plus érotique encore, mettant en valeur son torse, tel est l’uniforme entrouvert du jeune Syrien qui est aussi un garçon de piste déplaçant sur scène les projecteurs de manière à donner l’impression d’un tournage de film dont on ne sait surtout pas à quoi ressemblera la séquence suivante et ni même si le scènario respectera la chronologie de l’œuvre wildienne.
Un décor asymétrique, des éléments dont on croit connaître la fonction mais qui, récupérés, deviendront un mobilier valseur et polymorphe. Vers les cintres un écran genre ‘télé,’ mais rond, où se bousculent des images indéchiffrables. Une trappe s’ouvrira qui aura englouti le Prophète ainsi réfugié dans des oubliettes. Salomé a des cheveux courts avec franges d’un noir ravageur en première mi-temps et ses yeux sont archi-charbonnés. Elle réapparaitra blonde et évanescente en peignoir clair et ne dansera surtout pas la danse aux sept voiles.
Oscar Wilde a écrit sa Salomé dans un français tendre et raffiné, mais le titre choisi par l’équipe suisse qui a créé ce Something Wilde nous a renvoyés vers le pays qui, pour les raisons que l’on sait, a honni, banni et tenté d’écrabouiller le poète et aussi de lui couper la tête.
Salomé, fille d’Hérodias et d’Hérode, tétrarque de Judée, a rencontré le Prophète, ce Jean-Baptiste alias Iokanaan, cousin et porte-parole de Qui vous savez, qui est un ennemi de l’ordre alors établi. Elle l’a reconnu et l’a aimé parce qu’elle a senti ou compris qu’il était vrai, et vraiment pur. Elle veut donc basculer avec lui et, s’il le faut, exigera sa tête pour pouvoir lui survivre, un temps. Jusqu’à élimination. Mais la mort de Salomé ne signifiera pas le constat d’un échec.
S’explorant comme toujours, Oscar Wilde nous sonde en permanence.
Georges Bigot est Hérode: hâbleur empathique, pléthorique, il évolue aux antipodes de ses partenaires féminines. Vanessa Larré est une Hérodiade insoutenable, tant elle est cruelle et inaccessible. Julien Mages est ce Iokanaan qui, paradoxalement, cheveux longs lui masquant à demi le visage, ne sait pas au départ qui il est et où il en est. Et c’est très bien ainsi, les voies du Seigneur étant impénétrables. Juan Bilbeny est leur accolyte à la présence indispensable. Et Lolita Chammah, comédienne ‘habitée’ est cette Salomé butée sans laquelle rien n’existerait de ce spectacle généreux et plus que déménageant.
Théâtre Artistic Athévains, mardi à 20h, mercredi et jeudi à 19h, vendredi à 20h30, samedi à 16h et 20h 30, dimanche à 16h.
Réservations : 01 43 56 38 32

18 octobre 2010

Le dernier venu

Le dernier venu, de Roger Défossez
Mise en scène de Xavier Lemaire
Avec Guylaine Laliberté et Bernard Carpentier.
Alors que Sacha le magnifique, spectacle de et avec Francis Huster, vient de se donner, pour notre grand plaisir, dans un lieu parisien prestigieux des Grands Boulevards, voilà que l’étonnant et magique Essaïon au coeur du Marais nous offre ce que nous aimerions surnommer : ‘Ponpon le mirifique’. Qu’ont Sacha et Ponpon en commun ? Rien, si ce n’est que ces deux êtres à la personnalité forte sont rejoints par des jeunes demoiselles dont ils feront leurs confidentes à moins que ce soit le contraire.. Cela nous change enfin de ces couples de quadra-quinquas au bord de la crise de nerfs qui, sur scène une cette saison de plus, règlent ce qu’ils croient être leurs vrais comptes, habilement et même drôlatiquement parfois, mais qui ne font jamais avancer le schmilblick d’un millimètre .
Ponpon est un clochard, homme aussi libre qu’engagé et métaphysique. Blagueur-raisonneur il enchaîne citations, bons mots et autres jeux de mots qu’il a mis de côté pour qu’ils lui servent de viatiques...au cas où. L’auteur avoue que sa rencontre avec un authentique SDF près de ce Théâtre de la Huchette (où il a joué la Cantatrice chauve des milliers de fois) a « excité son imagination ». Sa Patricia (Patacrêpe ?) porte des socquettes, et des cheveux noués en couettes, voyez années Sheila. Sa famille est en pleine déconfiture : parents et grand-parents carrément hors-jeu, absents ou malades. Elle loge au quatrième - forcément sans ascenseur- chez sa mère dans l’immeuble au pied duquel Ponpon s’est ‘domicilié’. On lui a enseigné qu’elle ne doit jamais (dans la rue ou ailleurs) répondre au premier venu. Mais Ponpon clame qu’il est et restera un vrai dernier venu.
Mais qui devient-il dans l’ épisode où notre jeunotte redescend sur scène en tenue de mariée ?
Huit épisodes- séquences régis par des noirs, de parfaits bruitages et des ré-occupations de décors avec lumières toujours inventives . La scénographie avec utilisation de la cave et surtout de ses escaliers est plus qu’ingénieuse. Les comédiens : Bernard Carpentier dense, habité, intense et sa ‘crevette’ : Guylaine Laliberté, bondissante, rigolote, surréaliste, et parfaitement en phase avec lui, nous ont fait décoller. A votre tour !

Théâtre Essaïon, les jeudis, vendredis et samedis à 20 heures.
Réservations : 01 42 78 46 42.

15 octobre 2010

La course

La course, texte et mise en scène de Colette Alexis Varini.
Comme un extrait de chair qui ourlerait un lambeau de souvenir, la pièce de Colette Alexis Varini réussit la gageure d’interroger cette plaie béante, cette balafre dans la continuité de la chaîne humaine que représentent les guerres sous la bannière du dogme « Travail, famille, patrie ». Il y a des douleurs difficiles à exprimer parce qu’elles appartiennent à l’inconscient collectif et que l’individu, quel qu’il soit, est une pâle figure en regard de l’histoire d’un pays qui plante son drapeau sur le sol souillé du sang des soldats. A cet égard, le texte de la Marseillaise a la mérite d’être très éloquent. Toutes ces vies humaines sacrifiées au nom d’un dogme qui les dépasse, font partie aussi de l’histoire, une histoire à petite échelle d’individus qui n’iront jamais rejoindre le cortège des défilés de l’armée, en grande pompe, aux Champs -Elysées le 14 juillet. Tout simplement parce qu’ils sont morts, morts, dit-on pour la patrie. Comment des évènements extérieurs, des déclarations de guerre, peuvent-ils devenir la bêche fossoyeuse, capable d’ensevelir des multitudes d’histoires anonymes qui ne peuvent plus se cramponner qu’à un souvenir déteint, rouillé, puis recouvert du vernis de l’oubli ? A cette question « D’où viens-je ? » des enfants répondent « Nous venons de la mort ». Et si la mort pouvait parler, si elle pouvait ne pas s’arrêter de parler, c’est à cause de cette grande frayeur de silence, ce grand froid que peuvent éprouver, pieds nus, ces mêmes enfants qui jouent à la marelle dans un cimetière.
Dans cette pièce, les humains qui évoquent des vies sinistrées donnent l’impression de se pencher au-dessus d’une tombe vide. En l’occurrence, il s’agit de celle de leur frère, fils, amant et porte - parole irréel, un jeune homme quelconque, parti s’engager dans l’armée française pendant la guerre d’Indochine, sur un coup de tête, pour échapper à la mortelle indifférence familiale. Comme des coups de butoir sur une pierre tombale qui ne bronche pas, les paroles se succèdent, saccadées, heurtées, en syncope. Les membres de la famille, parfois serrés en rangs d’oignon sur un banc de petits meubles à tiroirs, se meuvent solitaires derrière un tulle gris et poisseux, grillagé. Et cette même toile peut servir d’écran à la projection d’évènements qui surplombent la vie demeurée, forclose, des individus qu’elle simule. La mise en scène refuse le spectaculaire. Elle est froide. Les paroles sortent presque frigorifiées. Seules les voix de la jeune fille, de l’enfant, de la bonne, et de celui qui pourrait représenter le chœur comme dans les tragédies grecques, réchauffent un peu l’atmosphère. Car les rapports entre la mère et les enfants sont brutaux, sans appel. Ils paraissent murés, de sorte que même les évocations de l’amour qui subsiste chez les frères jumeaux et le jeune homme pour sa dulcinée, font l’effet de pâles fioritures sépulcrales au-dessus d’un fossé et d’un champ désespérément muets.
Il conviendrait cependant qu’au fur et à mesure de leurs représentations, les comédiens continuent à briser la glace pour rejoindre le cœur du public, que celui-ci ne se sente pas exclu de la mise en scène et surtout qu’il ne fasse pas le deuil de sa capacité de réaction, qu’il soit d’une semblable chair, acteur même spectateur, ou témoin impuissant, survivant, vivant !

Evelyne Trân

Théâtre de l’Opprimé, jusqu’au 31 octobre, du mercredi au samedi à 20h30,
le dimanche à 17 h. Réservations : 01 43 40 44 44.