26 janvier 2010

Abraham, de et avec Michel Jonasz

On aime depuis longtemps le chanteur révélé par le « Bleu du ciel », musicien de la « Boîte de jazz » et acteur trop rare.
Après un triomphe dans un lieu plus petit du quartier, son « seul-en-scène », comédie musicale à une voix et évocation de mille visages évanouis, est repris au théâtre de la Gaîté-Montparnasse et fait de nouveau salle comble.
L’argument : le grand-père de Jonasz, Abraham, au moment d’entrer dans la chambre à gaz d’Auschwitz, revoit sa vie heureuse dans son village de Hongrie.
Le chanteur-acteur, avec retenue et sensibilité, chante et devise sur ce thème terrible, que lui seul pouvait ainsi aborder. Musique yiddish, tsigane, rythme de ballade, il incarne avec un mimétisme stupéfiant celui à qui il doit la vie. Jonasz s’efface devant Abraham.
Sur le banc de ce village des Balkans, il plaisante avec son ami, le naïf et touchant tailleur Yankele, qu’il moque, écoute, mystifie sans le rudoyer jamais. Et de célébrer sa bonne épouse, la solide Rosele -Rosélée- qui lui a donné huit enfants. Et de vanter son épicerie aux poissons fumés, aux harengs doux, aux carpes farcies des jours de fête. Et de ne pas oublier les exigences de sa fonction de cantor, ce chanteur en chef des rites de la synagogue.
Plus qu’un spectacle communautaire - bien que d’émus survivants et « fils de » acclament avec frénésie ce petit-fils non oublieux- « Abraham » est une œuvre offerte à l’humanité, à ce que nous reste de ce sentiment après Auschwitz.
Malgré quelques faiblesses - de trop longs récits sur le banc ou des pas de valse un peu trop répétitifs - on se sent porté par ce souffle de vie.
Comment ne pas saigner au témoignage de l’existence dissoute de ce peuple d’Europe centrale disparu avec sa langue ? De ces villages incendiés ? De ces corps suppliciés lors de l’Holocauste ?
Jonasz évoque la Pologne, bien triste, la Hongrie, bien éphémère, la France, nation de justice et de liberté, bientôt vaincue et soumise, avant de résister. Il parle aussi de cette police française, aux ordres de l’occupant (mais pourquoi omettre de mentionner même les mots « allemands » ou « nazis » ou « Hitler », ordonnateur de la Shoah ? Est-ce devenu européennement incorrect ?)
Voyage vers la nuit et le brouillard « Abraham » jette un trait lumineux du passé vers le maintenant, et cette lumière brille d’Abraham vers son petit-fils : le talent de Jonasz brille de cette lumière-là.

Christian-Luc Morel

Théâtre de la Gaîté-Montparnasse, le lundi soir à 20h00, matinée le dimanche à 15 h00, réservations : 01 43 20 60 56