30 janvier 2010

Aleaxandra David-Néel, "mon Tibet", de Michel Lengliney

Après la guerre, pas un guéridon de dame où ne trônait un ouvrage de Madame David-Néel. La fantasque exploratoire des neiges, convertie au bouddhisme bien avant que les bobos ne se parent et s’emparent de cette philosophie, par son courage et sa ténacité, avait marqué les esprits et son temps.
L’auteur Lengliney, également livretiste d’opéra (« Marius et Fanny », sur une musique de Cosma et une distribution incluant les époux Alagna) et scénariste de films, a imaginé, en rencontrant la camériste d’Alexandra David-Néel, ce huis-clos dans les Alpes provençales, ou la vieille dame intrépide avait trouvé refuge, percluse de rhumatismes et la tête dans les étoiles.
La jeune domestique et dame de compagnie, une pied-noire de son Algérie française (Le Général vient de la « comprendre » ) : Marie-Madeleine, se frotte à l’esprit anti-conformiste et rebelle de l’ermite de Digne, qui l’emmène dans ses voyages imaginaires, entre deux brimades et passage de savon, et lui dicte, irritable, ses souvenirs d’expédition.
Marie-Madeleine, c’est la ravissante Emilie Dequenne (la « Rosetta » des frères Dardenne) divinement habillée par Tim Northam, assisté de Clémentine Savarit, qui en ont fait une créature hitchcockienne, et nous rappellent cruellement la rareté de nos rues de ces femmes-femmes.
Dequenne joue parfaitement, et, contrairement à maintes comédiennes du moment, prononce bien (sauf les isme prononcés izme) s’affirmant par l’émotion, la force et une bonté d’enfant.
Face à elle, le monstre en loques et à béquilles, c’est l’immense Hélène Vincent (grande actrice de théâtre, « jumelle » de Chéreau, elle a été aussi, au cinéma « Madame Le Quesnoy, la lilloise bc-bg de « La vie est un long fleuve tranquille ») incroyable de vérité, qui évoque, querelle, trépigne et tape de sa canne, enjôle et éructe de nouveau, incroyable de vérité dans la défroque de cette vieille virago touchante et courageuse, qui aime la solitude plus que tout et la donne comme définition du bonheur.
Lengliney, subtile auteur, à le sens de la formule (à découvrir, pas à recopier) et a évité tous les pièges d’un raccrochage aguicheur (au féminisme- même si le barbare « écri-vaine » écorche l’oreille - ou à tout militantisme et prosélytisme philosophique qui réduiraient grossièrement la vie de l’exploratrice). Les ripostes sont saisies au vol par Didier Long, metteur en scène sobre, délicat, qui connaît son affaire. Rien n’est laissé de côté.
On est bouleversé par ce duo magique, deux flammes distinctes d’un même feu, par la transformation physique d’une Hélène Vincent au sommet de son art et un Emilie Duquenne belle et rayonnante de qualités.
Spectacle rare et de haute altitude.

Christian-Luc Morel

Théâtre du Petit Montparnasse, du mardi au samedi à 21h 00, matinée le dimanche à 15h00. Réservations : 01 43 22 77 74 ou www.theatremontparnasse.com