06 janvier 2010

Camarades, d'August Strindberg

Mise en scène Valia Boulay , assistée d’Armelle Legrand
Le titre est traître : quoi de plus réconfortant qu’une convocation de l’enfance où garçon et fille, frère et sœur élevés ensemble, nous étions des ‘copains’ partageant l’amitié et l’affection des adultes. Que le terme asexué ou bisexué ait été récupéré par des syndicats et Cie n’a rien d’étonnant. En un temps où la « libération de la femme » s’annonçait dans les pays nordiques, bien avant les nôtres dits latins et peuplés de catholiques romains, la femme, qui avait enfin une âme - n’est-ce pas ?- pouvait gagner sa vie, ne pas être obligée de quémander de l’argent à son mari pour les dépenses du ménage, non plus que de lui montrer ses comptes. Elle pouvait même être une intellectuelle ou une artiste aux talents rivalisant avec ceux des mâles.
Cette pièce est à la fois un enchevêtrement de situations avec revirements qui n’en sont pas vraiment, de confrontations hommes-femmes, femmes-femmes, époux-épouses unis hâtivement parce que s’étant épris, ou pris pour d’authentiques romantiques, ou même à l’inverse pour des pragmatiques voire des précurseurs. un homme une femme… Adam et Eve : le créateur l’avait voulu pour que la planète se peuple. « Croissez et multipliez ! ».
C’est du condensé de Strindberg, ce névrosé fulgurant. Ses thèmes et fantasmes s’y entrelacent , même si les personnages s’envoient à la figure des naïvetés, des truismes, et autres leit-motiv d’ancien naïf.
« Il n’y a plus de bois : nous ne pouvons plus nous chauffer » dit une fois encore la servante : cette fois encore elle est une mère-bis, plus âgée que la maîtresse de maison, et célibataire obligée : son cas à elle est réglé.
Des personnages ambigus dont le rôle véritable ou l’identité ne seront dévoilés ou reconnus qu’à la fin… qui n’en sera pas une : errances, méconnaissances, pas de reconnaissances, pas de naissances. Un Strindberg poignant.
Méli-mélo, parfois proche du mélo : mais c’est Strindberg, cet enfant nourri de contes cruels, servi par dix comédiens pétris d’humour ou de cynisme est sidérant. Valia Boulay, la metteur en scène les a voulus tous remarquables. Jeunes gens et jeunes filles tourmentés ou pas, ils s’affrontent, se défient , s’étreignent ou s’empoignent et tous sont plus que beaux ; les deux vrais parents ont une densité parfois insoutenable. Valia a voulu pour eux des costumes nombreux et superbes et les fait évoluer- parfois dans la pénombre- au plus près du public qui n’en peut mais…mais pour les bonnes raisons. Lumières, musiques bien dosées, sophistiquées ou pas, ‘mouvements dansés’ donc chorégraphiés; tout est pensé, repensé , nerveux et vif. Si l’on avait pu avoir des réticences par rapport à l’œuvre et au personnage de Strindberg, cette fois-ci on l’aime tendrement, intensément, lui qui se livre vraiment, sans retenue ni compassion. Et c’est Valia, une femme… paradoxe, qui est responsable de ce miracle.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Strindberg, jusqu’au 14 février. Dates et réservations : 01 47 70 32 75