27 janvier 2010

Cercles/fictions, de Joël Pommerat


Enfin !
Dans cet opéra bombardé qui pourrait se suffire du ciel pour plafond (mais Paris a ses froidures) aux Bouffes du Nord, près de la gare du Nord et de ses « Nord-Express », une singulière petite musique de nuit, un piano étouffé, martèle les mots soufflés de la création de cet auteur jeune et primordial. Pommerat, ex-acteur, ex-ermite, ex-et se terra, ex-écho et actuellement parmi les plus brillantes étoiles de l’écriture fran-çaise ! L’action ! Il y en a trop. L’intrigue ? Le mystère s’y perd. Les personnages ? Parfaitement distribués, comme les cartes, avec as de pique et dames de trèfle, et des rois sur le carreau ! Parlons théâtre sérieusement. Depuis le temps que l’on parle de dépoussiérage, le stuc n’a pas résisté et les metteurs en scène se sont transformé en valets à plumeau.
Pommerat, donc, écrit un théâtre contemporain, dans une langue soutenue, des actes, parfois forts courts et des scènes bien…scéniques. On ne frappe pas les trois coups seulement au début mais l’orage dure et foudroie au hasard. Du cirque ? Tout ce qui est rond n’est pas un cercle. Et tout ce qui est cercle n’est pas cirque. Alors, de l’action ? Autant que peut en contenir un cerveau humain.
Mais par effluves !
Qui sont ces maîtres et ces serviteurs ? et ce chevalier blessé dans la forêt ?
Dans le désordre : l’essai de la démocratie bourgeoise, jusque dans ses révolutions orchestrées ?
L’idéal de la noblesse, peu évaluable ? Et l’enfance de ces enfants des années soixante qui percent avec tant de retard, croc-en-jambés par les gentils grands frères de la Libération sexuelle et du tout-permis, surtout de consommer. Cette enfance à la télévision, à gros mensonges, à gourous-présentateurs, à monde meilleur qui revient, lancinante, même dans les lectures et prépare au cynisme des nouveaux maîtres. Séquences proustiennes, éclairs de mémoire comme avant l’hydrocution, fausse réalité des vrais bonimenteurs : Pommerat rêve et écrit ses rêves et rêve ses écrits.
Pas de gens nus, déjà vu, mais l’âme dégrafée, obscène, qui jaillit des fantômes de lumières, éclairage sublime de forêts-cathédrales, lyre lumineuse caressée par Eric Soyer, scénographe inspiré, assisté de Jean-Gabriel Valot.
Des scènes hilarantes (la séance de dé-chômage) le vendeur de partage, d’autres, bouleversantes, la toute première, l’amour maître-valet, et le bruit de silex entre la réalité âpre du Marché… aux esclaves et l’idéal de noblesse, qui n’achète pas mais conquiert.
Pommerat a invité tous ses souvenirs sur photographies bistrées et désengourdi douleurs en couleurs. Cercles/Fictions affirme ce talent insolent, d’une provocation quasi-insoutenable en ces temps mièvres de soupe tiède. Et ose une fin sublime, naïve, d’enfant-roi, une fin heureuse, toujours par défi !
Enfin !

Christian-Luc Morel

Théâtre des Bouffes-du-Nord, du mardi au samedi à 20h30, réservations : 01 46 07 34 50 et www.bouffesdunord.com et fnac.com