23 janvier 2010

David et Edouard, de Lionel Golsdtein

Dans un cimetière new-yorkais, un mari fait ses adieux à sa femme, épousée un demi-siècle plus tôt. Surgit un poseur de bouquet - cela ne se fait pas dans la tradition juive- qui se révèle être un vieil amoureux de ladite-dame. S’agit-il vraiment de cette épouse dévouée et austère ?
Sur ce thème boulevardier, de grand Boulevard (ou Broadway) l’auteur, Goldstein, anglais de naissance et américain de succès, a concocté une pièce touchante, sucrée (jadis jouée par Laurence Olivier) qui évoque des sujets sensibles : la différence de culture, l’usure du mariage, la décrépitude physique (masculine, ici, de préférence) et la mort.
Dans le rôle des deux compères, deux monstres sacrés du cinéma et du théâtre français, Michel Aumont et Michel Duchaussoy, que tout oppose: leur taille, leur énergie, leur diction, probablement leur vision du monde, contraste qui donne toute sa justification au choix de ces deux comédiens.
Aumont est David, mari buté, veuf déchiré, le compagnon de la dame à bigoudis, entrepreneur vorace et courageux. Duchaussoy est Edouard, expert-comptable, amoureux des arts, rêveur et observateur, qui accompagne les dames bien coiffées, dans l’après-bigoudis sentimental.
Comment ne pas penser à Albert Cohen et à la Leçon de séduction, avec ses paris grisâtres et ses amant caméléons ?
David, furieux, décontenancé par les aveux d’Edouard, ne peut s’empêcher de s’informer et de savoir: l’alter-ego, qui est ici plutôt un altère-égo, n’ignore rien ou presque de ses manies et habitudes, prétexte à haussement de sourcils, toux et indignation savoureuse d’un Aumont au sommet de sa forme. Duchaussoy, fragile, sensible, délicat, décline ses sentiments romantiques avec l’énergie du désespoir d’un timide qui a laissé filer le bonheur.
La qualité du texte permet ces variations, si l’on excepte quelques lourdes répétitions sur l’état urologique de ces vieux messieurs, destinées probablement, à l’origine, aux ricanements compensatoires de quelque vieille féministe américaine de deuxième balcon. A un certain moment, on se demande également s’il n’aurait pas mieux valu transposer complètement l’action en France, tant la touche new-yorkaise n’est qu’un papier d’emballage transparent, d’où émergent, comme d’un brouillard, les deux (!) Empire-State-Building du décor...
L’adaptation est en effet excellente, ce qui est à signaler dans l’abominable cafouillage de pseudo-traductions encombrant livres et tréteaux. La mise en scène sobre de Marcel Bluwal laisse toute leur liberté de mouvement aux deux fauves élégants : que demander de mieux ?
Le public ovationne frénétiquement ces comédiens de notre mémoire et de notre famille qui donnent tout, jusqu’à la limite de leurs forces, réinventent tout ce qu’ils savent, émeuvent et donnent à rire, et font ainsi œuvre de théâtre.

Christian-Luc Morel

Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 21heures, samedi à 18h30, dimanche à 15h30.
Réservations : 01 44 53 88 88