27 janvier 2010

Entretien avec M. Saïd Hammadi, de Tahar Ben Jelloun

Entretien avec M. Saïd Hammadi, ouvrier algérien, de Tahar Ben Jelloun
Mise en scène : Alexandre Laurent
Auteur de nouvelles, de romans et de récits mais d’abord poète, en 1984 Tahar Ben Jelloun propose un texte à AntoineVitez qui le monte au Théâtre de Chaillot et c’est un succès. Il met face à face un journaliste d’une radio ‘libre’ des années quatre-vingt et un Maghrébin âgé de 35 ans. Donnant le ton à ce plaidoyer et pour le respect qu’on doit à tout homme l’auteur fait précéder le nom de cet homme du terme à la fois banal, officiel et courtois de ‘Monsieur’. Saïd Hammadi est censé être l’archétype de l’ouvrier non qualifié, donc n’exerçant pas un vrai métier. C’est le fils d’un immigré voué à être exploité dans un pays capitaliste au passé colonial. A droite du plateau le journaliste-écrivain qui l’attend, feuillète un journal pendant que le public s’installe. Apparaît Monsieur Saïd flottant dans une veste soit prêtée soit récupérée dans une fripe, mais aux chaussures plus que rutilantes. Très digne, très droit, Monsieur Saïd (Zahir Boukhenak) s’apprête à répondre à toutes sortes de questions, comme si, à la barre d’un tribunal, il était un témoin à charge ou à décharge dans un procès dont on ne sait qui l’intente, ni à qui. Il est tiraillé entre deux mondes, deux univers, deux systèmes, deux perspectives d’une existence dont l’horizon est morne. Ce spectacle d’une heure environ reproduit la forme d’une émission de radio classique. L’interviewer demande à Monsieur Saïd comment il vit sa situation de fils d’Algérien né et résidant en France, qui a conservé des liens privilégiés, charnels avec cette Algérie où vivent la femme qu’il a choisie et ses enfants qu’il voit rarement, à qui il envoie son salaire et ses économies. Pour son fils de six ans et sa fille de huit ans de quel avenir rêve-t-il ? Quel est son sentiment ou plutôt son verdict quant à ce passé, selon lui, d’un pays infantilisé, mis sous tutelle, dont maintenant on est sûr, il le clame, que tous ont tant souffert ? Tahar Ben Jelloun n’y est pas allé avec le dos de la cuillère, mais c’est d’abord pour mieux faire l’éloge du travail qui donne son sens à la vie d’un homme. Sa pièce exhorte les gouvernements de tous bords à reconnaître le droit sacré qu’a tout être à l’instruction , lequel passe par l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.. L’auteur pense peut-être aussi à sa propre mère restée illettrée toute sa vie et qui est le sujet du livre Sur ma mère à paraître en janvier 2008. Dans le rôle de celui qui interroge , Philippe Haug joue sobrement le journaliste qui ne doit pas prendre parti mais qui bout intérieurement ; on comprendra pourquoi à la toute fin qui est un parfait coup de théâtre. Zahir Boukhenak , Monsieur Saïd, est ce comédien formidable dont on ne sait pas s’il joue ou s’il est simplement lui-même, avec son accent authentique, sa liberté de gestes, sa façon de se figer sous le coup de l’émotion. Eloquent, emphatique, lyrique, habité, son visage s’illumine quand il évoque son village et la beauté des paysages de chez lui, mais d’abord quand il parle de ses enfants adorés. Ce spectacle généreux n’est pas destiné à susciter la compassion, mais il invite à ouvrir les yeux, à voir « la plus haute solitude » et « la réclusion solitaire » de ceux qui autour de nous continuent à vivre dans des conditions indignes, et de les aider à s’en sortir, chacun selon ses compétences et ses possibilités.
Le Local, 18 rue de l’Orillon Paris –11ème, vendredi 29 et samedi 30 janvier 30 à 20h30, dimanche 31 janvier à 17heures. Réservations : 01 46 36 11 89