24 janvier 2010

Gouttes dans l'océan , de Fassbinder

Chacun connaît le cinéma de Fassbinder (le Mariage de Marie Braun, Querelle) mais certains méconnaissent son oeuvre théâtrale, à l’instar d’un Pasolini d’abord poète.
Très allemande, la pièce présentée au Mouffetard, est d’abord servie par une distribution habile: Léopold, le trentenaire parvenu et le prédateur, a un physique teuton, avec des jambes immenses et sa proie, Franz, est un gracile garçon brun, naïf et étonné.
Un soir Léopold séduit Franz, qu’il invite chez lui pour la nuit, puis installe à domicile.
Quelques scènes plus tard, l’exaspération s’est installée : Franz est une soumise soubrette et Léopold agit en maître et despote. Mais on se lasse aussi de brimer et de rabaisser. Le partenaire est trop flexible. Chacun a conservé une petite amie pour la route, pour la reproduction et les dernières visites à l’hôpital. L’amour ne dure pas mais l’affection des autres peut toujours servir. Univers sombre, impitoyable, où le sentiment justifie un instant la pulsion.
Des écrans de télévision distillent la Réclame et mentent de toutes leurs couleurs en inventant un monde niais pour la consommation. Chacun ici consomme l’autre, le goûte, le jette, déprime, passe à une autre vitrine.
Critique de cette société allemande et occidentale qui prépare, par la chute de ses idéaux devenus inutiles, le retour à une jungle vaporisée, où le plus malin, le plus retors n’a même plus l’odeur dénonciatrice du fauve, le texte est violent, brutal. Le plus cynique achète sa survie.
Yann Métivier et Julien Geskoff forment un duo parfait, osant la nudité totale devant un premier rang de bonnes dames médusées, ils bougent et disent avec force et justesse.
Les femmes sont parfaitement grotesques et passives, comme il se doit pour l’auteur.
La mise en scène de Matthieu Cruciani est simplement brillante et inventive, parfaitement adaptée à l’univers de Rainer-Maria Fassbinder, elle choque, surprend, griffe et caresse. Belle inventivité d’une vidéo rappelant, dans ses couleurs, l’univers du cinéaste.
« Gouttes dans l’océan » donne un goût singulier et âcre à un soir de mer calme.

Christian-Luc Morel

Théâtre Mouffetard, jusqu’au 6 mars, du mardi au vendredi à 20h30, samedi à 21h. Matinées le dimanche à 15 heures. Réservations : 01 42 31 11 99 et www.theatremouffetard.com