26 janvier 2010

Le lien d'August Strindberg

Mise en scène Vincent Gauthier
Une gageure de plus pour une des équipes du théâtre du Nord-Ouest : monter une pièce de Strindberg qui n’en est pas vraiment tout à fait une, mais serait plutôt l’ancêtre de spectacles du genre télé-réalité, docudrame (?) avec filmage de salle de tribunal pour procès à huis clos- photographes surtout pas admis- Comprenez aussi procès avec juges et avocats en toges et jabots, plaignants, partie-civiles, huissiers, tous en noir et blanc, et votre grande douzaine de jurés qui ont pouvoir de décision , même si, au final, la leur mettra les magistrats plus que mal à l’aise.
Un homme, une femme : le baron, la baronne qui s’aiment, se sont aimés et pourraient encore s’aimer si… Il ou bien elle ou tous les deux ont beaucoup ou assez ‘donné’. Lassitude avec faillite d’un couple mais surtout et d’abord du mariage, institution périmée , puisqu’une fois encore Strindberg, (lui-même marié trois fois) nous redit que l’homme et la femme , espèces différentes, antagonistes ou antinomiques ne peuvent cohabiter que pour engendrer des rejetons, qui eux-mêmes reproduiront les schémas maudits de leurs géniteurs.Le Baron et la Baronne ont un fils, le procès qui les réunit en les opposant doit décider de la garde de cet enfant dont on ne sait surtout pas à qui il va être confié, puisque le divorce est inéluctable. Commencent des scènes d’ex-ménage avec déballages, lesquels en 1892, année où la pièce a vu le jour n’étaient probablement pas encore à la mode. Tribunal-confessionnal : « vous avez eu des amants ? » « vous avez eu des maîtresses ! » « mon fils est-il le mien ? »
( cher ADN alors dans les limbes). Voilà pour l’intrigue centrale, mais sur la vaste et étrange scène de la salle Laborey évoluent 17 comédiens, dont une douzaine jouent plutôt cocassement ces membres du jury qu’on renvoie systématiquement délibérer en coulisses tandis que baron et baronne reprennent leur tête à tête plus qu’ insupportable. Il y a une intrigue secondaire : un autre couple avec femme servante ayant probablement volé son maître (détestable, il est vrai) par un partenaire plus que détestable est amené à témoigner . Redondances, pléthores et méandres… cher Strindberg à la fois si perspicace et si mal armé rongé qu’il est et dévoré par ses doutes.
La mise en espace est répétitive, lancinante et le public est pris en otage parce que la prestation des comédiens sidère. Le baron c’est Eliezer Mellul : jeu intériorisé, gestes mesurés, précis et une voix qu’il module. Sa belle partenaire… Mila Savic, parfois à la limite de l’hystérie est visiblement prise de court par une révolte qu’elle aurait d’abord souhaitée .
Côté hommes de loi : le jeune juge : Jeff Esperanza et le jeune avocat : Simon Coutret montent parfaitement au créneau. Les autres : le pasteur joué par Jean-Gérard Héranger et le sieur Alexanderson (Thierry Hazard) maître de la servante indigne et encore la remarquable Catherine Van Eyck (huissier-audiencier) et aussi leurs camarades membres du jury, soit un aveugle à lunettes noires (René Magnier) et un jeune homme plus que désinvolte (Boris Berthelot ) pardon de ne citer qu’eux…tous sont impressionnants parce que si justes. Ils font de ce Lien l’un des spectacles les plus déchirants, donc les plus aboutis, de l’intégrale Strindberg.
Théâtre du Nord-Ouest, en alternance, jusqu’au 14 février
dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.TheatreDuNordOuest.com